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Full text of "Brief traité de la predestination : avec l'Eschantillon de la doctrine de Calvin sur le mesme suiet ; et La response a M. de la Grace et autres questions de theologie"

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SEP  23  19'01      * 


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BRIEF  TRAITE 

DE     LA 

PREDESTINATION. 

^^  TEC 

LESCHANTILLON 

DE   LA    DOCTRINE  DE 

CALVIN     SVR    LE 

M  E  S  M  E     S  V  I  E  T. 

ET 

LA  RESPONSE  A  M.  DE  L.  M, 

SVR    LA   MATIERE  E*  LA 

GRACE     ET     y^VTRES 

queftions  de  Tlicologie. 

Par  MOYSE    AMYRAVT. 

Nfime/U  Edition  rcuem  &  ccnigcc. 

i^€    S  AV  U  V  R  y 

Chcs   ISAAC     DESBORDESi 

Imprimeur  &  Libraire. 

M-    DC.  Lvrir, 


♦sggs*  ♦gggs*  ♦ssss»  mm*  ♦BSis*  «siâs* 
A 

MESSIEVRS 

LES 

ESTVDIANS 

EN    THEOLOGIE 

EN    L'ACADBMIE 

DE     S  A  V  M  V  K. 


ESSIE^RS, 


i^jant  efié  obligé  far  la  conjideration 
de  l'interefl  du  public  ^  auquel  te  fais  pro- 

a    z 


EPISTRE 

fepon  de  feruir  j  de  r  imprimer  ces  trois 
diuers  Traittèsj,  que  tay  recueillis  en  ce 
Volume  ^  ^  dont  il  ne  Je  trouuoit  plus 
d* Exemplaires  ;  J'ay  çrcu  que  ie  ne  les 
deuois  addrejfer  a  d'autres  qua  Vous. 
£dr  ^  outre  quils  Jemblent  'vous  appar- 
tenir^ comme  les  ayant  déjà  faits  "vojlres 
far  la  leSîure  exaéîe  j  f0  par  la  médita- 
tion fruSlueufe  ^  que  fans  doute  'vous  en 
^^e:^  faite  ;  le  me  Juis  imaginé  quils 
'VOUS  ejioient  encore   deus  j  puis  quils 
a)icnnent  d'vn  ^utheur  ^  dans  les  tra- 
vaux duquel  il  'Vous  donne  luy  mefme 
tous  les  iours  fi  bonne  part*   De  plus  à 
qui  pouuois  -  ie  offrir  plus  a  propos  & 
flîi^  'Vtilement ,  quà  VouSj  ce  qui  ex-^ 
pltque  d'vne  manière  fi  claire  ^  fi  forte 
les  myfieres  que  "vous,  cfiudie:^  f  loint 
Gud  me  femhle  que  ie  ne  pouuois  mettre 
en  de  meilleures  mains  ^  que  les  njoflres 
des  matières  fi  délicates  y&fi  fuhlimes  : 


E  P  I  s  T  R  E.  • 

Cîr  que  les  dijfcïles  fecrets  de  U  Predefli-^ 
nation  ^  &  de  la  Grâce:,  que  les  Efpritf 
médiocres  ont  peine  de  comprendre  ^  ne 
poHHoient  ejirc  mieux  confiés  qua  ceux 
qui  s'appliquans  d'aune  façon  toute  par- 
ticulière a  la  méditation  des  chofes  du 
j^ojaume  des  deux  „  font  capables  d*en 
reconnoijlre  le  iufle  prix  ^  ^  d'en  faire 
njn  bon  f0  légitime  ^fige.  Au  refle  ^ 
quand  ce  liure  qui  parle  f0  Je  défend 
ajfés  de  luy  mcfme  auroit  hefoin  d'ailleurs 
de  protection  ^  de  qui  la  deuroit-on  at^ 
tendre  plu^ofl  que  de  XJous^  Ad  E  S- 
S I EP^E^S ^que  Dieu  defiine ^ prépare^ 
(Sf  appelle  dans  fon  Eglife  a  enfeigner 
ifa  TJerité  f  Outre  ces  raifons  lay  ejlê 
induit  particulièrement  par  ma  propre 
inclination  a  uous  dédier  cet  ouurage^ 
pour  njous  donner  un  tejmoignage  public 
de  tejlime  que  tay  pour  njojire  excellente 

Compagnie  ^  (^  dujtngulier  eflat  ^  que 

fi 
a  s 


E  P  I  s  T  R  E. 

iefais  des  perjonnes  qui  Jont  conjkcrêes 
an  Sanâuaire  ^&qiiij  doiuent  feruir 
njn  iom  en  qualité  d' Ambajjadeurs ,  (^ 
Adinifires  de  Chrifl.  Le  Seigneur  njous 
cueille  faire  cette  grâce  en  fa  henediSlion^ 
t0  me  présenter  les  occajions  de  l^ous 
feruir  y  puifque  ie  fuis  ^ 


MESSIEVRS. 


î^ojlre  tres-^humMe  &  très- 
obciffant  fruit  eur  j 

ISAAC    DESBORDES. 


De  Saumur  ce  r, 
lamter  iâj8. 


BRIEF  TRAITTF 


DE    LA 

PREDESTINATION 

ET  DE  SES  PRINCIPALES 
DEPENDANCES. 

G  H  A  P.      I. 

^^  ccjl  que  la  Preddjllnatïon 
dont  il  sagiji. 

O  M  M  E  ainfi  Toit  qnc 
les  caufcs  qu'on  appelle 
coiT)iT)unément  naturelles, 
telles  que  font  les  Cieux 
&:  les  Elemens  jagilfent 
dVne  nccciïité  aucugle  & 
îneuitable,  &  que  les  beftes  foyenc  induites 
àleurs  adtions  par  des  inftinds  &  des. ap- 
pétits brutes  qui  ne  fe  connoilTent  poing 
eux  mefmes  5  les  chofes  doliécs  d'intelli- 
gence >  comme  font  les  Anges  &  les  hom- 

A 


^ 


I  Traitte 

mes  i  eftans  conduites  par  vne  faculté  plif^ 
excellente  ,  ÔC  capables- de  comprendre  les 
motifs  de  leurs  adions,  fe  propofent  en  dies 
vne  certaine  fin.  De  mrniere  que  foit  que 
les  hommes  s'occupent  à  Texcrcice  des  arcs, 
ou  à  la  reccrcliC(Sc  acquifition  desfciences^ 
foit  qu'ils  vacquent  au  gouucrriemcnt  des 
Republiques  ,  ou  à  ce  qui  concerne  la  Re- 
ligion de  la  vertu  ,  foie  qu'ils  s'appliquent 
à  des  chofes  de  beaucoup  moindre  impor- 
tance, de  quelque  nature  qu'elles  foyent,  Ci 
ce  ne  fout  des  enfans  ou  des  infenfez  ,  ou 
des  gens  autrement  cmpefchcz  en  l'vfage 
de  leur  entendement, ils  fçauent  pourquoy 
ils  s'y  adonnent,  de  peuuent  rendre  quelque 
raifon  du  but  qu  ils  ont  deuant  les  yeux. 

II  eft  vray  que  pource  qu'en  i  eftat  auquel 
les  hommes  viuent ,  ils  font  fujets  à  beau- 
coup de  paffions  ôc  de  mauuaifes  conuoiti- 
ies,  qui  ont  vne  gtande  puiffiince  mefmes 
fur  leurs  entendemcns  ,  il  arriue  allez 
fouuent  qu'en  vne  mefme  adiondeux  hom- 
mes tendront  d  des  fins  merueilleufcment 
diffeerentcs ,  chacun  félon  la  pafBon  qui  le 
domine  le  plus.  Et  n'y  a  que  ceux  en  qui  ces 
affections  font  épurées  &  rangées  à  la  rai- 
fon,qui  mefnaesdans  les  bonnes  &  loiiables 
avions  fe  propofent  vne  fin  de  mefme  con- 
dition. Et  plus  vne  nature  intelligente  eft 
imbue  de  vertu  Se  libre  de  Ces  concupif- 
«cnce3  corrompues ,  plus  çxceUçut  êft  j&d$ 


de  la  Predcjlmation.  5 

coûte  le  bue  ànqiiel  elle  adrefTe  Tes  allions. 
Mais  quoy  que  c'en  foie,  bonne  ou  mau- 
uaife,  il  y  a  touliours  quelque  fin  choifîc 
par  nollie  incelligcnce  ,  fiir  laquelle  quoy 
que  nous  f.icions  nous  auons  noftrc  visée; 
Quand  donc  nous  n'en  ferions  poinc 
informez  d'ailleurs,  &  que  leSain(5b  Efprit 
ne  l'auroic  point  Ci  clairement  enfeif^né  en 
fa  Parole,  la  Nature  nous  apprenant  que 
Dieu  eft  vne  ellencc  intelligente  j  voire  la 
fturce  mefme  dontcfi:  découlé  en  Tes  créa- 
tures tout  ce  qu'il  y  a  de  raifdn  ,  il  ne  fa 
peut  Faire  qu'il  produife  fes  adions  à  i*a- 
uaïuure ,  &  qu'il  les  tire  comme  â  coup 
perdu  :  il  faut  necellairemenr  qu  il  ait  en 
elles  certain  but  auquel  il  regarde.  Et  par-, 
tant  puis  que  tout  cet  Vniuers  eft  fon  ou-' 
urage  ,  &  que  toutes  les  ?hofes  cu  qui  le 
compofcnt  ou  qui  y  font  contenues  ,  fonc 
fortics  de  fa  main  ,  grandes  ^  petites  ^ 
hautes  Se  balFes  ,  viles  &  prccieufes  ,  con-, 
temptibles  de  honorables ,  bonnes  &  mau- 
uaifcs,  il  faut  qu'en  leur  première  création 
êc  en  leur  compoficion  ,  enfcmblc  en  leuir 
cntretehement  &conferuacion,  en  leur  ad-^ 
miniftration  &  conduite  ,.  il  ait  certaines 
fins  auxquelles  il  les  ait  deftinéeS.  De  faic^ 
comme  ce  feroit  vne  imagination  abfurdé 
de  fe  figurer  qu'vn  architeébe  n^euft  pbine 
eu  de  deffein  formé  en  la  ftrudlure  d'vti 
iiaftiment  ^  auçiuel  m  vcrtoit  n  âiicmoina 


4  Traittê 

vne  parfaitement  belle  obferuation  des  pro- 
portions Ôc  des  mcfures,  des  diuerfes  natu- 
res des  matériaux  ôc  de  leurs  vfages  ,  de 
leurs  fituations  ôc  liaifons  j  ainfi  feroit-ce 
vne  conception  indigne  de  la  beauté  qui 
paroift  en  la  conftitution  du  monde  ,  ôc  de 
laSapience  de  celuy  qui  Ta  formé,  de  pen- 
fer  qu'il  l'euft  produit  en  cftre  à  la  volée,  ^ 
fans  auoir  particulièrement  déterminé  cha- 
cune chofe  à  fa  fin.  Et  pour  ce  que  Dieu 
n'eft  nullement  fujet  aux  paiîions  qui  nous 
dominent,  6c  qu'en  luyrelide  le  principe  de 
lalumieredefainteté&devertu,  dont'fîous 
voyons  de  fa  grâce  quelques  rayons  dans 
les  meilleurs  hommes,  il  ne  fe  peut  encore 
faire  que  la  fin  à  laquelle  fes  adions  tendent 
ne  foit  la  plus  exquife  de  toutes ,  6c  con- 
uenable  à  rincr-«rjparable  pureté  de  cette 
elTence  bénite  qui  la  regarde,  Veu  princi- 
palement qu'auec  cette  émerueillable  fain- 
6l;cté,  eft  en  luy  coniointc  vne  fapience  in- 
finie 6c  incomprehenfibîc. 

Dauantage,  comme  c'eftlc propre  des  na- 
tures intelligentes  de  ne  rien  négliger  des 
chofes  qui  duifcnt  à  leur  dclfein,  6c  néant- 
moins  auoir  vn  particulier  égard  à  celles 
cfquclles  il  reluift  quelque  excellence  par 
defiusies  autres,  &iesapproprier  à  des  fins 
&  à  des  vfages  qui  leur  conuienncnt ,  pour 
ne  mettre  pa$  les  marbras  curieufemcnt 
cailles  9  l'or  ,  lazur^  ^  les  peintures  dan^ 


de  U  Predejlinatïon.  5 

le  fondement  des  baftimens ,  &  les  cailloux 
où  on  n'a  point  mis  le  cifeau,  fuu  les  fron- 
tifpices  :  aufli  ne  faut- il  pas  reuoquer  en 
doute  que  Dieu  n'ait  eu  particulièrement 
foin  des  créatures  ,  en  la  production  def- 
qaclles  il  auoit  dcfployé  dauantage  de  fa- 
gelTe  ,  &  qui  excellent  en  quelque  façon. 
De  forte  que  Thônie  eftant  le  chef  d'œuure 
de  fa  main,  &  Tabrcgé  des  merueilles  qu'il 
a  deçà  delà  diuerfement  difpenfées  en  tout 
le  reûe  de  fes  ouurages  ,  il  eft  euident  que 
fon  foin  a  àcn  s'employer  à  ce  qni  le  con- 
Cernoit,  d'vnc  façon  particulière,  pour  l'a- 
mener à  vn  ccitain  but  fortable  à  la  condi- 
tion de  fa  nature.  loignés  à  cela  que  Thom- 
me  eft  homme  ,  c'cft  à  dire  tiré  du  pair  des 
autres  créatures,  parce  qu'il  eft  raifonnable, 
&  que  fa  principale  excellence  confifte  en 
la  perfedtion  de  fon  entendement  &  des  aff 
fedions  qui  en  dépendent ,  &  que  cftte  per- 
fediongift  en  la  connoilfance  &  en  l'amour 
des  choies  qu'il  doibt  à  fon  Créateur  &  aux: 
hommes  fes  femblablcs,  &  par  confequent 
eft  vne  qualité  fouuerainemcnc  aimable 
d'elle  mefme ,  &  qui  reprefente  la  nature 
de  Dieu.  Parquoy  non  feulement  la  fa- 
pience  du  Créateur  qui  requiert  que  toutes 
chofes  foyent  conuenablement  difpefccs, 
mais  fa  bonté  encore  ,  &  l'amour  qu'il 
porte  à  tout  ce  qui  en  tient  &  qui  luy  ref- 
îcmblc ,  l'aura  induit  à  auoir  l'œil  ouucrc 


6  Trahte 

UVnc  façon  fingnlieie  fur  cette  pièce  la 
plus  precieufe  de  TVniuers,  pour  la  dtfti- 
ner  à  vne  fin  qui  furmonte  d'autant  Ja  fin 
à  laquelle  chacune  des  autres  chofes  eft  or- 
donnée, comme  l'entendement  de  la  volonté 
de  l'homme  furmontent  toutes  les  autres 
facultés  y  ÔC  coiTime  la  pieté  &  la  vertu  ex- 
cellent par  deiTus  toutes  peifedtions  d^- 
quellcs  fes  autres  créatures  peuucnt  cftrc 


ornées. 


Or  eft- ce  cela  qu'on  appelle  ordinaire-r 
ment  la  Predeftination.    A  la  vérité  Ci  on 
ne  regarde  feulement  qu'à  la  générale  figni- 
iîcation  du  mot  ,  il  comprend  vniuerfelle- 
mcntce  qu*on  nomme d'vn  nom  plus  com- 
mun d<  plus  ordinaire,  la  Prouidence,  c'eft 
à  dire  ,  le  loin  que  Dieu  Crtateur  de  TV- 
iiîuers  prend  en  fa  fapicnce  de  la  conferua- 
tion  Se  de  la  conduite  de  toutes  les  chofes 
qui  font&  qui  fe  font  au  monde  :de  façon 
qu'il  n'y  arriue  rien,  fpiç  en  ce  qui  dépend 
des  caufcs  de  la  nature  ,  comme  font  les 
influences  des  Cieux&  lemcilangedes  Elc- 
mens  en  la  compofition  des  chofes,  &  la  gé- 
nération des  animaux  pour  h  propagation 
de  leurs  efpcces  ,  &  femblablçs  y  foit  en  ce 
qui  aduientjCommc  on  parle,  fortuitement, 
ç'eft  à  dire,  dont  on  n'apperçoit  pas  les 
çaufes  en  l'ordre  de  la  nature  j  foit  dans  les 
iiâ:ionsde5  homme  mefmes,  que  ce  qu'il  a 
^fdônéçnfoncôfeil.sSclonquclePfalmiftç; 


de  U  Predejlinarlon,  y 

dit  qne  Dtefi  eft  es  Cteux ,  d*oà  il  fait  toHt  pf^i, 
€t  qtiil  \hj  plaifi.    Et  l'Apoftre  ,  ^«*i/  ac-  nf. '  j; 
complu  en  efficace  toutes  chof es  félon  le  confeil  Eph  i. 
de  fa  volonté.    Et  de  vray,  ce  mot  de  Prc-  "• 
deftination  fc  prend  quelques  fois  en  TEf- 
criture  en  cette  fignificacion  plus  générale. 
Comme  quand  S.  Pierre  dit  <\\x  Herode  &  Ad.  4J 
Ponce  Pilatife  font  aJfembUs  auec  les  Nations  *8. 
Ô'  les  peuples  d^Ifrael ,  pour  faire  toutes  les 
chofes  cfue  lamain  ^ le confetl  de  Dieu  auoient 
predefltne  d'efire  faites.    Mais  toutes-fois  le 
mot  de  Prouidence  eftant  plus  fouuent  em- 
ployé pour  ce  qui  regarde  en  gênerai  la 
Conduite  du  monde,  celuy  de  Predeftination 
a  efte  applique  à  dénoter  non  pas  feulement 
cette  prouidence  qui  veille  communément 
fur  les  adions  des   hommes  ,   mais  celle 
particulièrement  félon  laquelle  Dieu  les  a 
ordonnés  à  leur  but.    Et  c'eft  en  ce  fens 
que  le  prend  Saindt  Paul  quand  il  dit ,  que  Rom. 
ceux  que  Dieu  aprecognus^il  les  a  auffifre^  ^-  *^* 
defttnés^  ^  ceux  cjutl  a  predefiinés  il  les  a  aujft  ^\      , 
appelles.     Et  ailleurs  ,    ^^e  noué  fommes  ^/  ' 
fait  s  f on  héritage  ^ayansefté  predeftineT  félon  Eph.  u 
fon  propos  arrefté.    Et  encore,  ^u$l  nous  a  ^ 
predeflwès  pour  nom  adopter  a  foj  par  lefué-  ^o™* 
Chrt^  }  e'eft  à  dire ,  comme  il  l'explique  *'  *^* 
ailleurs,  à  nous  rendre  conformes  à  l'image  de 
fon  Ftls. 

Et  neantmoins  pource  qu'entre  la  prc- 
mijjçe  création  de  1  homme  ,  &  ce  but  au- 

A    4 


s  Traittê 

quel  TApodrc  die  que  nous  auons  efté  o|:^ 
donnés  pour  eftre  adoptés  en  tëfus-Chrifi:,' 
cft  interuenu  le  péché  duquel  les  effe6ls  Ôç 
les  fuittes  ont  efté  efpouuantables  au  monde, 
&  qui  femble  auoir  changé  non  feulement: 
toute  la  face  de  TYniuers  ,  mais  niefnies 
tout  le  delTein  de  fa  première  création  ,  6c 
s'il  faut  ainfi  parler,  induit  Dieu  à  prendre 
de  nouueaux  confeils  :  pour  bien  demeflec 
les  plus  importantes  difficultés  qui  femblenc 
fe  rencontrer  en  cette  matière  à  caufe  do  ces 
changemens  arriués  en  la  nature  de  1  hom- 
me &  en  fes  dépendances ,  il  nous  faut  con- 
iîderer  ces  chofes  feparément  &l'vne  après 
Tautre  ,  &  parler  en  premier  lieu  du  but 
auquel  le  monde  auoit  efté  premièrement 
ordonné  en  gênerai ,  &  puis  après  de  celuy, 
auquel  auoit  efté  particulièrement  dtftiné 
rhomm& ,  afin  de  pourfuiure  puis  apre^ 
çhâcanc  niatiere  en  fon  ordre. 


de  la  Predcfiination,  9 

àààÈÈàààààààààààÈ 

CHAP.     IL 

\PoHrqHoy  Dim  a  çné  h  mondel 

S 'Il  eftoic  queftîon  de  refpondre  de  U 
raifon  pour  laquelle  Dieu  a  formé  cha- 
cune partie  du  monde  en  la  manière  que 
nous  voyons,  &  les  a  tontes  corapofees  en- 
femble  en  cet  ordre  ,  il  Ta  faudroit  tirer 
fimplement  de  fa  fapience.  Car  il  a  créé 
le  Soleil  pour  illuminer  tout  TVniuers  :  il 
a  mis  la  terreau  milieu  comme  en  l'endroit 
le  plus  bas  du  monde  5  &  par  confequenç 
le  plus  propre  à  receuoir  la  plus  pelante 
matière  de  toutes,  à  celle  lin  d'eftre  le  do- 
micile des  animauxi  &  a  refpandu  la  m.er  à 
l'enuiron  afin  d*eftre  le  réceptacle  des  eaux 
de  la  terre  pour  n'en  eftre  pas  inondée,  & 
feruir  au  commerce  &  à  la  communication 
des  nations  les  plus  efloignées  les  vnes  des 
autres.  Et  en  eft  de  mefmes  de  toutes  les 
autres  pièces  de  ce  grand  baftiment.  Mais 
\  confiderer  tout  Taffemblage  d'iceluy  era 
gênerai  il  luy  faut  eftablir  vne  fin  plus 
vniuerfellc. 

Or  en  cecy  il  y  a  TOuurier  &C  TOu- 
urage»    Comme  ainfi  foit  donc  que  h  pluf: 


ïo  Tmittê 

part  clu  temps  la  fin  naturelle  Je  Tonurag^ 
fbiC  différente  de  la  principale  que  l'ouurier 
sVft  piopofée  5  comme  la  fin  d'vnemonftre 
cft  de  marquer  la  diuifîon  du  lour  en  ce 
qu'on  nomme  les  heures  &  la  fin  d*vne 
maifoneft  l'habicationd'vn  hmmnc,  au  li^vk 
que  peut  eftre  i'horlogeur  a  regardé  ailleurs, 
afçauoirà  Ton  contentement  on  à  fon  pro- 
fit ,  &  rarchite6te  de  itiefmes;  il  nous  faut 
voir  bripfuemcnt  s*il  n*cn  eft  point  icy  en 
1^  mefme  manière. 

Certes  la  fin  naturelle  du  monde  ne  peui; 
cftre  autre  que  la  gloire  de  celuy  qui  Ta 
formé.  Car  donnés  à  l'Vniuers  quelque 
fentiment  de  fon  eftre&de  la  merueilleufe- 
ment belle  compofition  de  fes  parties,  6>c  à 
chacune  déciles  quelque  connoifTance  de 
l'obligation  qu'elle  a  à  fon  Créateur,  il  ne 
faut  pas  douter  qu'elles  ne  confpirent  tou- 
toutes.  en  gênerai  &  chacune  en  particulier, 
à  la  célébration  des  vertus  lefquelles  Dieu 
a  defployées  en  leur  création  i  fa  puiffance 
en  la  produâ;ion  de  leur  eftre  ,  fa  fapiençç 
en  l'ordre  qu'il  y  a  gardé  ,  &  fa  bonté  qui 
a  induit  V\vï^^  Tautre  à  fe  tefmoigner  en 
cette  manière.  Comme  donc  nous  difons 
que  la  fin  naturelle  d*vnc  monftre  efl:  de 
marquer  les  heures  ,  pource  que  la  force 
de  fesreflbrts,  &lemouuement  de  fes  roues 
&  généralement  Tagcncement  de  toutes  le^ 
pièces  qui  U  conftituent,  tendent  Yuanin^^-^^ 


de  la  Predejlinationi  lî 

rncnt  à  ce  but  yÔc  que  la  fin  d'vnc  raaifon 
eft  rhabitation  d  vn  homme  ,  pource  que 
fes  parois,  fontoid  ôc  fes  planchers  confpi- 
rent  tous  à  cet  vfage ,  ainfi  dVne  Ci  Tniuer- 
felle  confpiration  qui  fc  trouueroit  en  tou- 
tes les  créatures  à  la  gloire  de  leur  Créateur» 
(i  elles  auoient  quelque  intelligence  des 
vertusqu'il  y  a  monftrces>  nous  rccueillôs 
qu'en  cela  gift  leur  naturelle  fin.  Et  c'eft 
ce  que  veut  donner  à  entendre  le  Pror  pr-t  ^^ 
phete  quand  il  dit  que  Us  deux  raconienti,  2.0 
la  gloire  du  Dieu  fort  ,  ^  Vtfiendut  dorne  4 
coTifjoifire  loUHragç  de  fes  mains,  ^^^'"vn 
sour  dégorge  propos  k  l'antre  iour^çfr'vne  nm^ 
monfire  [citme  à  l'autre  ntiiB,  ^f'il  »7  a 
point  en  eux  de  largage  ^  quil  n'y  a  point  de 
parole  ,  ^  i^ue  toutes-fois  leur  "uoix  efl  ouie^ 
Comme  s*il  difoit  que  telles  fortes  de  créa- 
tures eftans  dcftituées  d'intelligence  &  des 
organes  par  le  moyen  defquels  les  natures 
raifonnables  mettent  en  auawt  leurs  con- 
ceptions, elles  pe  peuucni  elles  mefmcs  à 
]a  vérité  prefcher  la  gloire  deceluy  qui  les 
a  formées  :  mais  que  Dieu  y  a  imprimé  les 
marques  de  fes  vertus  fi  auant  ,  ^  qu'elles 
Jes  monftrent  fi  illuftres  de  tputes  parts , 
que  ce  leur  eft  comme  vne  efpecedc  langa- 
ge par  lequel  elles  la  publient, &  conuicnt 
à  la  reconnoiftre  toutes  les  autres  créatures 
qui  en  font  capables.  En  quoy  elles  figni- 
Éent  alTçs  que  fi,  Dieu  leur  auoit  infpii-c 


Ht  Traitté 

rentcndement  auec  Tedre,  leur  continuelle 
occupation  feroic  en  la  commémoration  de 
fa  gloire  5  comme  cela  eftant  leur  deuoir  ôç 
leur  fin  fans  doute  la  plus  naturelle.  Ainfî 
cette  fentence  fi  comnmne*,  que  Dieu  a 
créé  toutes  çhofes  pour  fa  gIoire,vou*eque 
Dieu  a  créé  toutes  chofes  pour  foy  mcfme, 
cft  tres-veritable;  ie  deuoir  des  créatures  ÔC 
par  confequent  leur  but  cftaric  naturelle- 
incnt  d'y  feruir. 

Toutes-fois  Cl  nous  regardons  vn  peu 
plus  exprefiement  à  la  fin  laquelle  Dieu 
s*eft  precifément  ôc  particulièrement  pro- 
pofée  en  la  création  du  monde  ,  elle  femblc 
eftre  vn  peu  différente  de  celle  là.  Ce 
n  eft  pas  pourtant  qu*il  y  ait  cerché  fou 
profit ,  comme  les  artifans  font  en  la  pluf- 
part  de  leurs  ouurages.  Car  il  poffede  eri 
en  foy  de  toute  éternité  tous  fes  trefors ,  ôç 
ne  pouuoit  rien  acquérir  pour  l'augmenta- 
tion de  fa  félicité ,  de  la  création  de  fes 
CBUures.  Ni  qu  il  y  ait  regardé  à  quelque 
récréation  qui  luy  en  reuienne,  de  la  natu- 
re de  celle  qui  chatoliiUe  les  bons  ouuriers 
quand  ils  contemplent  quelque  machine 
qu'ils  ont  artificieufement  compofée  ?  ou 
les  excellens  peintres  quand  ils  regardent 
leurs  tableaux  ,  pour  s'cftimer  par  là  plus 
qu'ils  ne  faifoient  auparauant  ,  Se  entrer 
en  vnc  nouuclle  admiration  de  leur  indu^ 
ftrie.    Car  Dieu  fcaic  de  toute  éternité  en- 


de  la  Prcdejlmation,  i^ 

Core  quelles  vertus  font  en  luy ,  auant  qa'il 
tn  eufl:  donné  aucune  preuue  en  ja  pro- 
duction des  chofes.  Ec  s'il  prend  du  con- 
tentement en  la  connollfance  de  (es  admi- 
rables proprictez ,  (  comme  de  vray  l'amour 
eftant  toufiours  accompagne  de  douceur  6c 
de  volupté  ,  fes  vertus  ne  peuuent  cftre 
telles  qu'il  ne  les  aime  fouucrainement,  ny 
par  confequent  fans  vn  contentement  iné- 
narrable )  il  ne  s'eft  pas  plus  aimé  après 
là  création  du  monde  qu'auparauant  , 
pource  que  ny  Czs  vertus  n'en  ont  pas 
augmenté,  ny  non  plus  la  connollFance  qu'il 
a  d'elles.  Mais  c'eft  que  Dieu  eftant  vue 
efTence  fans  difficulté  fouuerainemenc  par- 
faite &  au  delà  de  la  comprehenfionde  nos 
entendemens  ,  il  faut  qu'il  ait  eu  deuant  les 
yeux  la  fin  la  plus  excellente  que  puiffent 
auojr  fcs  acftions,^  qui  conuicnnent  le  plus 
à  la  perfedlion  de  fa  nature.  Et  iemblequ'il 
ait  imprimé  dani  les  efprits  des  homes  vne 
marque  de  ce  que  ce  doit  eftre.  Car  pour  le 
certain  les  allions  humaines  qui  méritent 
le  plus  de  recommandation,  font  celles  qui 
procèdent  nuement  de  la  vertu.  Et  bica 
que  les  allions  vertueufes  méritent  naturel- 
lement de  la  loiiange ,  &  que  c'en  foit  ou 
côme  vne  neceiîairc  dependancc>ou  comme 
vne  refplendeur  qui  refultc  de  la  beauté  de 
la  vertu  ,  fi  eft-cc  pourtant  que  la  fin  des 
hommes  yeitue^x  en  leurs  a^ioi^  AP  4êiç 


^4  Traîne 

pas  proprement  eftre  la  louange  9  màfsr 
Texcrcice  de  la  vertu  mcfmc.  Gat  la  loiian- 
geôc  la  aioire  n'ayant  de  beauté  que  ce 
qu'elle  en  emprunte  de  la  fplendeur  de  U 
vertu  dont  elle  naift,  de  la  vertu  eftant  vne 
chofc  belle  &  lumineufe  d'elle  mefme  ,  & 
qui  ne  tire  point  fa  recommandation  d'ail- 
leurs ,  celle  cy  eft  aimable  à  eau  Ce  de  foy  ^ 
au  lieu  que  l'autre  ne  l'eftqu'à  caufe  de  fa 
iource  &zde  Ton  principe.  De  façon  qu'en- 
core qu'vn  homme  vertueux  ne  refufe  pas 
la  loiiange  qu'on  luy  donne  pour  les  a6fcions 
de  vertu  qu'il  a  produites,  ^meCmes  qu'il 
trouue  eftrange&  mauuais  qu'on  ne  la  luy 
rende  pas  i  d'où  vient  que  chacran  eft  lî 
foigneux  de  fà  réputation;  (î  eft-  ce  que  quâd 
li  les  a  produites  il  n'a  pas  eu  pour  but  prin* 
ciplemétd'en  eftre  loiié,  mais  de  faire  Cette 
chofe  qui  puis  après  mérite  de  foy  de  la 
loiiartge  j  ou  principalement  ou  vniquemeni 
pour  le  refpefl  de  fa  naturelle  excellence  j 
Sz  pourcc  que  c'eft  en  cela  que  conlifte  fort 
«euoic  &  la  perfedion  de  fes  facultez  Ôc  de 
ion  eftre.  Que  Ci  quelcun,  comme  il  arriuc 
fouucnt  en  cette  corruption  de  nos  cfprits^ 
regarde  autant  ou  plus  à  la  gloire  qu'à  la 
vertu  mefme ,  comme  font  les  hypocrites  dc 
les  ambitieux,  il  diminue  autant  de  la  loiian* 
ge  de  Ton  action  ,  comme  en  fon  action  il  à 
eu  d'cnuie  &  de  defir  de  loliange.  Si  donc 
toutes  les  chofçs  qui  font  belles  ôc  loiiabU^ 


de  la  Predfjlînatior?.  y 

liânslcs  homes,  font  des  rayons  &  des  ima- 
ges de  celles  qui  fout  fouLieranicmcc belles ât 
louables  en  Dieu, la  piincipale  fin  à  laquelle 
Dieu  aura  vifé  en  la  création  du  monde,  à 
la  confidetcr  ain(i  precifémenc  ,  n'aura  pai 
tant  efté  fa  propre  gloire,  comme  l'exercice 
de  fcs  vcrros,  defquelles  comme  nousauons 
dit  cy^defllis  ,  refulte  ncceiîairement  la 
gloire. 

Et  de  vray  cecy  e(l  dautànt  plus  confide* 
rable  que  la  principale  de  Tes  vertus  Icf- 
^itelles  ont  paru  en  la  création  du  rnonde^ 
c*eft  fà  Bonté.  Gar  commeditle  Prophète, 
L* Eternel  efi  bon  eyjsters  toits^  &fes  Ccmpaf-  -^ç  j  .- 
fions  font  piir  d^jfits  toi4îes  fcs  œttures.  De  9. 
façon  que  par  vn  commun  inftindt  de  la 
nature,  quoy  que  redence  diuine  foit  vé- 
nérable &  adorable  eu  toutes  manières  ,  Ci 
eft  ce  que  tous  les  hommes  le  reconnoiffent 
ie  ne  fcay  comment  plus  Dieu  par  fa  bonté* 
que  par  aucune  de  fes  antres  propriétés* 
Et  cette  Tienne  bonté  s'ell  tellement  mani- 
feftéc  en  la  produâ:ioii  de  toutes  chofes  ea 
leur  eftre,  &mefmes  en  vn  eftre  û  excellét^ 
que  (i,vous  demandiés  à  toutes  Ces  créatu- 
res ,  les  vnes  après  ks  autre's  ,  ôc  qu'elles 
fulfent  capables  de  vous  refpondrc ,  que 
c'eft  qui  peut  auoif  induit  Dieu  à  les  créer, 
elles  refpondroienc  d'vne  commune  voix 
que  c'cft  fa  bonté.  C'efl;  pourquoy  Dauid 
les  imroduic  Ci  fouuent  >  tcrrcftres  ôc  ce-' 


lÈ  Trahie 

lefte^  ,  clouées  Se  dbftituées  d'intelîigcîîcè; 
&  de^quclque'autre  nature  que  ce  foie,  oc- 
cupées en  la  célébration  de  cette  vertu  par 
dculierement  ,  &  les  y  inuite  fans  celFc. 
Or  n'ont  les  adions  de  bonté  autre  motii 
que  celuy  de  la  bonté  mefine  ;  c'eft  à  dire 
le  defir  de  fc  communiquer ,  foit  en  don- 
nant à  autruy  ce  qui  luy  eft  neceffaire  & 
qu'il  ne  poflfede  pas  ,  foit  encore  qu'il  ne 
luy  foit  pas  abfolument  neccflaire  ,  qu'on 
iuy  vneille  ainiî  donner  des  tefmoignagcs 
de  l'afFedion  qu'on  luy  porte.  Car  la  bonté 
cftantvne  inclination  à  bien  faire,  cercbe 
bien  hors  de  foy  vn  obiecb  fur  lequel  elle 
s'exerce  :  mais  celuy  qui  l'exerce  n'a  point 
de  but  de  fon  adbion  hors  de  foy  niefme, 
c'eft  à  dire  hors  le  delîr  d'agir  conuena- 
bienient  à  cette ftenn^ inclination.  Et  plus 
vne  bonté  eft  grande  bc  exquife,  &  plus  cft 
elle  éloignée  de  toutes  les  autres,  foit  rai- 
fons  j  foit  eaufes  qui  fe  pourroient  mefler 
en  la  production  de  fes  actions.  Ainfi  la 
bonté  de  Dieu  cftant  non  feulement  grande 
6c  exquife  ,  mais  infinie  à  la  proportion  de 
la  nature,  &  n'y  ayant  aucune  autre^  caufe 
qu'elle  de  la  création  des  ohofes ,  par  la- 
quelle leur  a  efté  donné  l'eftre  qu'elles  n*a- 
uoicnt  pas,&  à  chacune  fclon  fa  condition, 
vn  eftre  doiié  de  toutes  les  perfedlions  con-, 
uenables  à  fon  efpece ,  il  ne  fcmble  pas 
^u'oD  y  doiuc  rien  entrc^meflcr  d'ailleurs, 

ny  penfeJT 


cle  la  Predeflination.  ïy 

Uj  pcnfcr  que  Dieu  aie  eu  en  cela  autre 
vifcc.  loigncz  à  cela  que  fes  créatures  eii 
font  d'autant  plus  obligées  de  fe  confacrer 
toutes  entières  à  cette  fin  que  nous  auons  die 
ieurdcuoir  eftic  naturelle,  c'eft  àfçauoir  la 
gloire  de  leur  Créateur ,  s'il  les  a  produite^ 
au  monde  «Se  douées  chacune  de  Ci  excellen- 
tes facultés  ôc  de  fi  precieufes  formes  ,  6c 
s'il  les  entretient  ôç  confcrue  d*vne  proui- 
dence  Ci  vigilante  à  Caufc  d'elles  feulemenc 
&  induit  de  fa  pure  bonté  ,  que  il  elle^ 
s'imai^inoient  qu'il  leseuft  créées  pour  foy- 
mefme>&  en  y  cerchant  purement  &  fimple- 
ment  fa  gloire.  Car  comme  en  lexercice 
de  la  libéralité  ou  de  la  beneficence,  ceftuy 
U  fe  fent  plus  obligé  à  qui  luy  fait  du  bieix 
feulement  pource  qu'il  l'aime,  qu'à  qui  ea 
cette  difpcnfation  de  fes  biens  cherche  la 
réputation  de  libéralité  :  ainlî  les  chofes 
créées,  fi  elles  ont  quelque  connoiifanceôc 
quelque  fentiment  de  leur  bienfaiteur, s'efti- 
meront  plus  tenues  à  i'auancement  Ôc  célé- 
bration de  fa  gloire,  quand  elles  ne  verront 
reluire  en  leur  création  que  fa  pure  bé- 
nignité. Car  quant  â  ce  qu'on  pourroit 
dire  que  les  caufes  les  plus  excellentes  fe 
propofent  la  fin  la  meilleure  de  toutes  ,  & 
que  de  toutes  les  fins  la  meilleure  eft  la 
gloire  de  Dieu  s  il  eft  certain  que  des  adions 
des  créatures  il  n'y  peutauoirde  meilleure 
fm  que  la  gloire  du  Créateur ,  ôc  mermcs  ik 


î8  Traitte. 

n'y  en  peut  auoir  aucune  qui  l'cgale.  Cit 
c  eft  à  la  chercher  auec  toute  forte  de  fînce* 
rite  §c  de  v'ehemence  que  confifte  le  plus 
haut  point  de  leur  pieté  ôc  de  leur  vertu  ;  à 
raifon  dequoy  1  Apoftrc  nous  exhorte  ii  ex- 
preffément  d*y  conduire  toutes  nos  adiong 
&  toutes  nos  penfées.  Mais  pour  le  regard 
des  a6kions  de  Dieu  melme ,  il  femble  qu'il 
luy  foit  plus  conuenabled'eftre  bon,  de  de 
faire  les  adions  de  bonté  feulement  pourcc 
qu'il  eft  bon^que  pour  chercher  la  gloire  de 
Teftrc  Et  fi  le  plus  liaut  point  dudeuoir  ôc 
la  plus  grande  excellence  de  perfedion  des 
actions  de  la  créature  gift  à  procurer  la  gloi- 
rede  celuy  qui  a  vfé  enuers  elle  d'vne  iî 
inénarrable  bonté  ,  il  ne  s'enfuit  pas  pour- 
tant que  la  plus  grande  excellence  des  a- 
âions  du  Créateur  confifte  pluftoft  à  déd- 
ier de  paroiftre  &  eftrc  reconnu  bon,  qu'^à 
vouloir  véritablement  Tcftre* 

La  fin  donc  à  laquelle  Dieu  â  principa- 
lement vifé  en  la  création  de  l'Vniuers, 
eft  qu'il  a  voulu  eftre  bon  &  en  fa  natu- 
re &c  en  fcs  cffeds ,  en  faifant  que  les 
chofes  qui  n'eftoient  point  fuflent  ,  êc 
fuffent  en  vn  eftac  extrêmement  conuenablc 
&  heureux,  autant  comme  chacune  d'elles 
pouuoit  defirer  de  bon- heur  félon  fa  natu- 
re. Mais  la  fin  naturelle  du  monde,  &  à  la- 
quelle toutes  les  créatures,  chacune  félon 
fon  inftin^l.  Se  les  facultés  qui  luy  ont  ç&è 


de  la  Prcdc(1:ination.  t^ 

Communiquées,  doiiicnt  tendre  par  deflus 
éc  au  delà  de  toutes  autres  fins,  c*eft  la  gloi- 
re deceluy  qui  en  leur  création  a  defployé 
vnc  puiffancc  infinie  ,  vne  fapiencc  incom- 
prchen(iblc,&:  vne  bôncé  qui  femble  encore 
ie  ne  fçay  comment  les  iurpàlTer  Se  Tvnc 
éc  rautrc. 

&T»}  jle  ^Q  iî^  sh)  ?F2  etâ  ?h)  Gta  ir«)  5f«  5^ 

C  H  A  P.     1 1  L 

Pouramy   particulièrement  Dieii 
a  créé  Ihommc. 


SI  ç*a  efte  la  Bonté  de  DicU  qui  pro- 
prement l'a  induit  à  la  création  des 
chofes  ,  comme  nous  venons  de  le  déduire 
briefucment,  &  fi  la  mefure  de  la  bonté  fe 
connoifl:  par  les  effedis  qui  en  procèdent, 
Thommc  ayant  rcceu  en  fa  crearitin  ,  fans 
comparaifon  plus  de  grâces  qu'aucune  des 
autres  chofes  que  nous  voyons  en  tout  ce 
pourpris  de  TVniuers,  ilfe  peut  dire  enco- 
re en  beaucoup  plus  forts  termes  de  luy 
que  des  autres  créatures,  que  ceft  vne  fin- 
guliere  bonté  qui  la  crcé  ,  &  à  laquelle  par 
Confequent  il  eft  aufÏÏ  obligé  d*vne  façort 
finguliere.   Car  aux  vnes  de  fes  creaturci» 

B    % 


io  Traîne 

Dieu  auoit  donné  feulement  Teftrc  :  aiii 
autres  il  auoit  donné  auec  Tedre  la  vie  : 
aux  autres  auec  Tedre  &  la  vie  le  fentiment? 
a  nulle  des  chofes  vifibles  de  (Corporelles 
rintelligécequ*à  l'home.  De  forte  qu'ayant 
l'eftre  commun  auec  toutes  chofes ,  ôc  la 
vie  auec  les  plantes ,  &  le  fentiment  auec 
les  autres  animaux,  il  a  eu  cette  prcrogariue 
particulière  d'auoir  vne  ame  raifonnable 
capable  de  contempler  les  ouurages  de  Dieu, 
ôc  vne  forme  corporelle  merueiUeufemcnt 
bien  compofée  pour  vacquer  à  cette  con- 
templation ÔC  en  retirer  les  vfages  ;  c'eft  à 
dire  la  connoifTancé  de  fon  Créateur  Ôs, 
des  deuoirs  par  lefquels  il  eft  particulière- 
ment obligé  de  feruir  à  fa  gloire.  Selon 
ee  que  TApoftre  dit  que  ce  ^uife  peut  con» 
Rom.  fjoiftre  de  Dieti  a  eflé  manifeflé  aux  hommesi 
\*  ^^'  car  Dieu  le  leur  a  mamfefîè.  En  ce  e^ue  les^ 
chofes  inuifthlei  d'iceluy  ,  4  fçauotr  tant  ft 
fuijfance  éternelle  (]ue  fa  diumiié  ^  fe  voyent 
comme  à  l'œil  par  la  création  du  monde ,  ^ 
fe  reconnoijfent  en  fes  ouurages.  Et  cela  eft 
venu  de  fa  bonté  encore  ôc  de  fa  fageffe 
coniointement,  qu'il  ne  s'eft  pas  contenté 
dcluy  donner  vn  entendement,  c*eft  à  dire 
vne  faculté  par  le  moyen  de  laquelle  il  fe 
pouuoit  adonner  à  ces  chofes.  Car  mef- 
nies  il  auoit  mis  cette  faculté  en  vne  telle 
intégrité  que  tout  aufll- toft  que  Thommc 
a  commencé  à  agir  de  fon  entendeiçeiît  (  ^ 


de  la  Predeflïnation.  u 

il  a  commencé  à  en  agir  des  aufïi-toft  qu*il 
^  efté  au  monde  )  il  s'eftdefployc  en  cela, 
!&  en  a  retiré  les  fruids  conuenables  tant 
à  la  beauté  &  perfcdion  de  Tobied  ,  qui 
cft  Dieu  mefme  mariifefté  en  fes  ouurages 
qui  fe  prefentoient  deuant  fes  yeux  ,  qu'à 
J'integrité  de  la  faculté  ,  qui  eftoic  cet  en- 
tendement créé  en  vne  conftitution  mer- 
ueilleafement  belle  &  parfaite. 

Or  eftoit-ce  principalement  en  cela  que 
confiftoit  l'excellence  de  l'homme  ,  &  le 
plus  précieux  tcfmoignagc  de  la  bonté  de 
Dieu  cnuers  luy.  Car  l'homme  eftantainfi 
naturellement  compofé  que  telle  qu'eft  la 
conftitution  de  fon  entendement  ,  qui  le 
gouucrne  &  tient  l'empire  de  fon  ame  5ç 
les  rênes  de  toutes  fes  afFcâ:ions,fon  enten- 
dement ne  pouuoit  eftre  (i  entier  &{i  rayon- 
nant de  la  connoiflance  de  fon  autheur  , 
que  fa  volonté  ne  fuft  embrafée  de  fon 
amour  ,  &  toutes  fes  affedions  duites  & 
foupples  à  tout  ce  qui  pouuoit  feruir  â  fa 
gloire.  Et  pource  que  c'eft  en  cette  excel- 
lence que  l'homme  reprefentoit  la  fainûetc 
&  la  bonté  de  fon  créateur,  c*eft  auffi  par- 
ticulièrement à  caufe  de  cela  qu  il  eft  dit  de  Gcn,  ij 
luy  qu'il  auoit  efté  crée  à  fon  image.  Car  i^» 
toutes  les  créatures  de  Dieu  portent  bien 
vne  infinité  de  tefmoignages  de?  vertus 
qu'il  a  mifes  en  œuure  en  leur  création,  Se 
notamment  de  celle  qu'il  aime  par  dclfuS 

B  î 


%x  Traltte 

toutes  îcs  autres,  à  fçauoir  fa  bonté  :  mais 
elles  n'en  ont  point  efté  quant  à  elles  faites 
participantes  ,  pour  pplTeder  en  elles  dè5 
vertus  fcmbiables,  n*ayans  pas  la  faculté  de 
l'intelligence  qui  y  eft  abfolument  necelfai- 
re.  Au  lieu  que  Dieu  a  non  feulernent  def- 
ployé  les  rnefmes  vertus  en  la  création  de 
Phomme  ,  mais  luy  auoit  donné  en  cette 
excellente  faculté  par  laquelle  il  eft  hom- 
rne,  vn  rayon  de  fon  intelligence,  Ôc  par 
ce  moyen  le  principe  des  vertus  qui  le  rç- 
prefentent. 

Tputesfois  la  Bonté  de  Dieu  ne  s'en 
eftoit  pas  arreftée  là  en  fpn  endroit,  mais 
auoit  voulu  que  fon. image  reluifift  en  luy 
toute  entière.  Car  en  Dieu  il  y  a  deux 
chofes  de  tout  point  infeparabies  Tvnc 
d*auec  l'autre  :  La  première  eft  ,  qu'il  eft 
extrêmement  bon  &  faindl  :  La  fécondé  , 
qu'il  eft  extrêmement  heureux  ,  &  en  vne 
condition  à  laquelle  il  ne  manque  rien  pour 
la  félicité  &  pour  la  gloire.  Qualités,  s'il 
faut  vfer  de  ce  terme  ,  qu'il  faut  necef- 
fairement  qui  concurrent  toutes  deux  à  la 
conftitution  de  la  condition  conuenablc  à 
I  ce  qui  eft  (îgnifié  par  ce  glorieux  nom  de 
laDiuinité.  Tcllcrncnt  qu'encore  que  la 
première  foit  de  beaucoup  meilleure  de 
plus  excellente  de  vénérable  que  la  féconde, 
fi  font  elles  tellement  alliées  enfemblejque 
fans  la  féconde  il  femble  qu'il  y  ait  quelque 


de  la  Predeftination.  ^5 
cliofe  de  défectueux  en  la  première  5  finon 
en  fa  nature  mefmc,  &  comme  on  parle,  en 
fon  elTence,  au  moins  eft-ce  en  Tes  dépen- 
dances &  fuictes  necelTàires.  Afin  donc 
qu'en  l'homme  on  vift  toute  entière  l'ima- 
ge de  fon  Dieu ,  non  en  ce  qui  concerne  la 
première  de  ces  chofes  feulement ,  mais 
aufli  en  ce  qui  regarde  la  féconde  ,  il  a 
voulu  ioindre  à  cette  perfe(fkion  de  fapien- 
ce  &  de  vertu  vnc  condition  heureufe  & 
glorieufe  en  toutes  manières.  Et  cela  en 
le  colloquant  envne  demeure  dclicieufe  au 
delà  de  ce  que  nous  en  pouuons  compren- 
dre maintenant,  ôc  luy  donnant  la  feigneu- 
ïie  fur  toutes  fes  créatures,  A  quoy  le 
Prophète  a  fans  doute  en  quelque  façon 
regardé  en  ces  paroles  5  ^and  te  regarde 
tes  Cietix  l'oHurage  de  tes  dotgts ,  U  lune  ^ 
les  eftoilles  que  tu  04 agencées ^  te  di ,  qtéefl-ce  *' 

que  de  l'homme  mortel  que  tu  ayes  fiuuenanc^  ^** 
de  luy ,  &  du  fils  de  l'homme  que  tu  le  vifites. 
Car  tu  L*ai  fait  vn  peu  moindre  que  les  Ange  s  ^ 
^  L'as  couronné  de  gloire  &  d'honneur,  Ttà 
Vas  conftitué  dominateur  fur  les  œuures  de  tes 
mains ,  Th  luy  as  mis  toutes  chofes  fous  fes 
pieds. 

De  fait ,  la  fapicnce  de  Dieu  Sc  particu- 
lièrement fa  bonté  ,  requcroient  qu'il  con^ 
ioignifl-  aind  ces  deux  chofes  enfemble. 
Car  outre  ce  qu'il  ne  conucnoit  pas  que 
teluy  qui  eftoit  fi  bon  en  cette  première 

S  4 


^4  Tmitte 

forte  de  perfection  ,  enduraft  du  mal  en  ce 
qui  concerne  l'autre  ,  le  bien  &  le  mal  de 
quelque  nature  qu'ils  foycnt  ne  pouuans 
auoir  enfemble  d'alliance  conuenable^  com- 
ment eft-ce  que  celuy  qui  auoit  tefmoigné 
vne  fi  grande  bonté  enuers  toutes  fes  autres 
créatures,  euft  voulu  permettre  qu'elle  euft 
cfté  fi  défaillante  à  l'endroit  de  celle-cy,  en 
ce  qui  importoit  tellement  au  bon^heur  de 
fon  eftre  ?  Comment  eft-cc^di-je,  que  ccluy 
qui  auoit  fait  fentir  à  l'homme  en  le  doiiant 
de  cette  perfedion  qui  confifte  en  faindtctç 
&  en  vertu  ,  vne  bonté  qui  furpalTe  de  fî 
loin  celle  que  fes  autres  créatures  auoient 
expérimentée  ,  liiy  euft  tellement  manqué 
en  ce  qui  eftoitabfolument  neceflaîre  pour 
rendre  fon  image  accomplie  enluy  de  tout 
point?  Mais  comme  il  n^eftoit  pas  poffiblc 
eu  égard  à  cette  bonté,  que  l'homme  fuft 
fainéi  &  vertueux ,  &  neantmoins  d'autre 
cofté  dcftitué  des  chofes  necelTaîres  à   fa 
béatitude  i  aufli  cftoit  il  impoffîble  qu'il 
peuft  retenir  la  ionyifauce  de  cette  béati- 
tude en  decheant  defa  iaindtetéi  Car  com- 
me l*image  de  Dieu  ne  peut  eftre  parfaite- 
ment accomplie  eu  la  poffefliîon  feule  de  la 
pietéi&  de  la  vertu,  fi  elle  eft  atcompagnée 
dé  calamité  &:  de  mifere ,  puis  qu'en  Dieu 
ces  deux  chofes  ,  la  fainâ:eté  &  la  félicité 
font  infeparables  ;  auflî  ne  peut  fubfifter  en 
la  créature  celte  partie  de  l'image  de  Dieu 


de  la  PredeJUnatîon.  2| 

qui  confiftccn  la  félicité,  fans  la  participa- 
tion &  fubfiftance  de  l'autre  qui  gift  en  la 
perfection  de  faindeté  &  de  vertu.  Et  com- 
me ny  lafapience  ny  la  bonté  de  Dieu  ne 
peuuent  permettre  que  la  créature  parfaite-; 
ment  fainde  ôc  vertueufe  ,  foit  quant  ôc 
quant  miferable  ,  en  conioignant  contre 
leurs  natures  la  vertu  &  la  calamité  ;  auffi 
ny  fafagelfe  ny  fa  iufticene  peuuent  fouffrir 
que  la  créature  dcfcheue  de  fon  intégrité 
&  deuenue  mefchante,  foit  heureufe  quant 
êc  quant5en  alTortilTant  contre  toute  forte  de 
raifon  la  félicité  auec  le  vice. 

De  ce  que  delTus  donc  ,  il  eft  affes  ma- 
nifefte  que  la  raifon  laquelle  Dieu  a  eue 
de  créer  l'homme  a  efté  qu'il  ne  s'eft  pas 
contenté  de  cette  mefure  de  bonté  dont  il 
auoit  vfé  enuers  fes  autres  créatures,  maii 
a  voulu  fe  furmonter  foy  mcfme  en  cela, 
qu*il  en  a  defployé  fans  comparaifon  da- 
uantage  en  la  création  de  l'homme,  en  luy 
donnant  ce  degré  de  pcrfedfcion  &  de  bon- 
heur auquel  confifte  fon  image  >  &  où  les 
autres  ne  peuuent  atteindre.  Et  par  confe- 
quent  que  la  fin  à  laquelle  il  auoit  deftiné 
l'homme  en  le  créant  eftoit  de  mettre 
fon  image  en  luy  compofée  &  accomplie 
de  toutes  ces  deux  pièces  cnfemblc  ,  vne 
perfection  de  fain6tcté&  de  vertu  à  laquelle 
ii  ne  manquafl:  rien,  &  vne  condition  heu- 
reufe dsmefmes  en  toutes  pianieres,  EtccU 


%6  Traîne 

<ïe  telle  forte  neantmoins  que  Tviie  dér^ 
pendift  de  Tautre.  S'il  fuft  dcmeuié  con» 
ftant  en  fon  intégrité,  fa  félicité  demefmes 
cuft  efté  permanente.  Dégénérant  de  la 
faindeté  en  laquelle  il  auoit  eftc  créé  ,  il 
dèuoit  perdre  fa  félicité  &  tomber  en  vne 
mifere    proportionnée  à  la   grandeur   du 

λcché  dVne  créature  qui  fe  reuolte  contre 
on  Créateur  ,  &  d'vne  nature  finie  qui 
viole  la  majeft^é  d'vne  elfencc  infinie  en 
gloire» 

iii  iiiiiâiiiâiiii 

C  H  A  P,     IV. 

'  ^v.  j/;  j's 

n^ourquoy  Dieu  d  permis  que  Je 
premier  homrnffccha^. 

CI  R  eft-il  clair,  non  pas  feulement 
;  par  la  Parole  de  Dieu  mais  par  l'ex- 
périence encore  ,  que  rhommc  qui  auoit 
cfté  créé  tcl,eft  dcfcheu  decet  edat  Heureux 
&  parfait  ,  3c  ceh.  par  fa  propre  faute  :  ÔC 
partant  qu'il  a  changé  IcdcfTein  de  fa  créa- 
tion. Car  ayant  efté  dcftiné  à  porter  l'ima- 
ge de  Dieu  en  vertu  &  en  félicité,  en  laif- 
fant  corrompre  fon  intégrité  par  la  tenta» 
rion  de  Satan  ,  il  s'cft  laide  précipiter  du 


de  U  Predejlmatîoril  %j 
^on-heur  où  picu  Tauoit  mis  en  vne  con- 
4jtion  extrêmement  miferable.  Et  en  cela 
n'y  a- il  point  de  difficulté.  C^r  qu'il  en 
foit  arriué  ainfi ,  la  chofe  parle  d'elle  mef* 
me.  Toute  la  difficulté  confiftc  à  fçauoir 
fa  raifon  pqurquoy  Dieu  ayant  efté  fi  bon 
énuers  Uhommc  que  de  le  coUoquer  en  vn 
fi  haut  degré  de  perfedtion  &de  bonheur, 
a  permis  qu'il  en  decheuft ,  &  Ta  laiffé 
furmontçr  à  la  tentation  du  malin.  Car  à 
quoy  faire  la  demonftrationd'vne  fî  grande 
bonté  ficlle  deuoit  eftre  inutile  ?  Et  fi  Dieu 
a  peu  empefcher  vn  (i  grand  malheUr,çom- 
ment  n'y  a-  il  point  donné  ordre  auant  qu'il 
arriuaft  5  afin  de  maintenir  Thomme  en  la 
iouyflance  de  la  félicité  qu'il  lùy  auoit 
communiquée  ?  Veu  principalement  qu'iî 
cftoit  queftion  de  la.  confcruarion  de  la 
fain6bcté  de  Thomme  &  de  fa  vertu  ,  chofc 
en  laquelle  confifte  cette  excellente  image 
du  C reateur,&  qu'il  aime  par  defluV  toutei 
autres  ?  Et  s'il  ne  Ta  peu  ,  comment  cft-il 
tout  puifiant  ?  Comment  a- il  donné  ou  au 
diable  ou  à  l'homme  en  leur  première  créa- 
tion ,  quelque  faculté  qui  non  feulement 
peuft  faire  refiftance  à  fa  volonté, mais  qui 
la  peuft  vaincre  ?  '  ' '  '  ''^ 

[De  dire  que  Dieu  a  donné  à  l'homme 
vne  certaine  liberté  de  volonté  de  laquelle 
fcs  adions  ont  tellement  dépendu  dçs  le 
commencement  que  Dieu  ne  la  peut  empéf* 


$.8  Tmittê 

cher  qu'en  luy  faifant  quelque  efpece  de 
violence,  &  ne  l'en  peut  defpouiller  qu'eï^ 
}uy  oftant  les  conditions  inleparables  de  fa 
iiàturc  qu'il  luy  a  gratuitement  communi- 
quées en  fa  premieie  création  ,c*eft  limiter 
bien  eftroitteraent  le  pouuoir  de  Dieu  ,  & 
au  contraire  eftendre  bien  loin  les  puiflan- 
ces  humaines.  Comment  ?  Dieu  iqui  par 
fa  prouiçlence  gouuerne  toutes  les  autres 
chofes  que  par  fa  bonté  &  pui (lance  il  a 
créées^  fc  fera-il  tellement  borné  foy  mef- 
rneyqu'il  ait  fouftraic  a  fa  conduite  la  plus 
excellente  de  fes  créatures ,  de  forte  qu'elle 
foit  ;pntierement  &  abfolument  la  maiftrcirc 
de  fes  .actions,  &  qu'elles  ne  dépendent  en 
aucune,  façon  des  arrefts  de  fon  confeil  ? 
Oufafàp.ienceluy  aura-elle  tellement  man- 
que e^n^r^ottrecreatioxi  qu'en  formant  tou- 
tes autres  chofes  ,  il  aie  fçeu  trouuer  le 
moyefi  4p  l^^^  donner  des  facukez  qu'il 
pëutj^ï^jçit  ^  gpuucrner  ,  pour  exécuter 
au  .monde  tput  ce  qu'il  luy  plaift  fans 
leur  faire  aucune  contrainte,  &  fans  les 
defpoUiller  des  conditions  &  des. inclina- 
tions qu'il  leur  adonnées  ,  &  qu'il  n'en 
ait, pei,v 4011  ner  à  l'homme  fur  quoy  il  fe 
referuaft  vn  tel  empire  ?  Mais  quoy  ?  Il  ap- 
pert «lanifeftement  que  ce  que  Thomme  eft: 
tomb)Q  îde  ce  bien -heureux  cftat,  doit  eftre 
imputé;^  ce  qu'il  luy  a  eftc  allégué  des  rai- 
jfo^s  qui  luy  ont  fait  icroirc  qu'en  dcfobeyf- 


de  la  Predeflinat'wn.  i^ 

faut  à  fon  Dieu  ,  il  feroit  vne  chofe  vtile 
&  aduantageufe  pour  foy  mcfiTié.  Car  le 
Diable  luy  reprefcntc  que  le  fruiét  eftoitCen.j; 
agréable  à  voir  &  bon  à  manger  ,  6c  luy  6. 
perfuade  qu'il  eftoic  capable  de  le  remplir 
d'vne  fcience  qui  Tégaleroit  à  Dieu  mefme. 
Et  c'eft  pourquoy  l'Apoftre  die  exprclFé- 
ment  qu'il  a  e(}c  decen^  De  forte  qu'il  ^ 
faut  attribuer  ce  pcchea.vnevieieiiie  erreur  n,  j^ 
de  Ton  entendement, auanc  que  d'en  donner 
aucun  blafme  ou  en  adlgner  la  caufe  à  la 
volonté  ,  qui  a  defiré  les  chofes  que  l'en- 
tendement luy  a  prefentees  comme  deftra-  - 
bles.  Dieu  donc  ne  pouuoit-il  pas  faire, 
fans  violenter  aucunement  l'entendement , 
qu'il  connuft  la  vanité  &  la  faulTeté  de  ces 
raifons,  pour  fe  tenir  pluftoft  au  Dieu  de 
vérité ,  que  fe  laider  aller  aux  perfuafions 
du  père  de  menfonge  ?  Certainement  cela 
fe  pouuoic  aifément  faire  en  illuminant 
l'entendement  en  la  connoitlance  de  la. 
vérité,  (Se  luy  faifant  apperceuoir  la  fraude 
pernicicufe  &  le  poifon  que  le  Diable  ca- 
cKoit  fous  CCS  apparences-.  Et  tant  s'en 
faut  qu'vnc  telle  illumination  euft  deftruic 
la  nature  de  l'entendement,  qu'au  contraire 
c'efl:  en  cette  forte  de  connoifTancc  que 
conlîfte  fon  excellence. 

Mais  pofé  qu'il  y  euft  en  l'homme  vne 
telle  liberté  de  volonté  ;  encore  luy  euft-ii 
cfté,  ce  femblc ,  plus  expédient  que  Dic^l 


ià  Traîne 

la  luy  cuft  oftée  ,  que  de  Iny  en  laifTer  IV^ 
fage  au  pcril  ineuitable  d'vnc  Ci  efpouuati- 
table  ruïne.  Car  foie  par  l'erreur  de  Teti- 
tendçment,  foie  par  la  peruerficé  de  la  vo^ 
lonté ,  qu'vn  homme  fe  iettc  du  haut  en 
bas  d'vn  précipice  pour  Ce  froilTer  entre  le^ 
pointes  des  rochers,  fl  nous  luy  mettons  la 
main  fur  le  collet  &c  Tar relions  malgré 
qu*il-  en  ait ,  tant  s'en  faut  que  cette  vio- 
lence luy  face  tort,&qu  il  ait  fujet  de  s'en 
plaindre,  qu'au  contraire  il  luy  eft  obligé 
de  fa  vie.  Et  partant  s'il  n'y  auoit  autre 
chofcjnous  aurions  pluftoft  à  nous  plain- 
dre eii  quelque  façon  ,  ou  de  ce  que  Dieu 
nous  auroit  donné  cette  liberté  de  volonté, 
ou  de  ce  qu'au  befoin  il  ne  la  nous  auroic 
pas  oftée.  Ainfi  la  difficulté  demeure  tou- 
jours ,  &  quelque  opinion  qu'on  tienne 
en  ces  queftion%  Theologiques  qui  femblent 
fî  ardues  de  à  demy  inexplicables  ,  il  im- 
porte autant  aux  vns  qu'aux  autres  ou  de 
les  foudre,  ou  de  les  fupprimer ,  &  de  les 
palfer  raodeftement  fous  filence.  Car  puis 
qu'il  confte  que  Dieu  là  permis  ,  Ôc  que 
nous  nous  trouuons  prefque  également 
cmpefchez  à  refoudre  comment  ,  &  que 
la  difquilition  d'vnc  chofe  Ci  profonde  fert 
fl  peu  à  la  decifion  de  nos  concrouerfes  ^ 
cft-ce  prudence  &  modeftie  que  de  l'atten- 
ter, ou  charité  que  de  tirer  delà  matière  de 
l^ifputcï:  les  vns  contre  les  autres? 


de  la  Predcjlination.  }t 

De  vray  la  niodcftie  nous  dciiroit  eftra 
en  ce  poincfl:  en  d'autant  plus  grande  re- 
commandation 5  quil  fcmble  que  le  fainài 
Efprit  la  nous  ait  voulu  exprcfrcment  cn- 
ioindre  par  Ton  (ilence.  Car  ordinaiiement 
ou   l'Efcriturc    fait    mention  de   quelque 
grand  ^  notable  péché,  qui  a  tiré  après  foy 
des  laites  importantes,  elle  y  parle  de  To- 
peration  de  la  prouidence  de  Dieu  &  veut 
expreiremcnt    qu'on  l'y  remarque.  -ludas/^<r^  ^^ 
en  trahi  (Tant  noftre  Seigneur  ,  6c  les  ïuifs  ij,  z8. 
en  le  crucifiarjt  n'ont  rien  fait  que  ce  que 
la  mainôc  le  confeilde  Dieu,  auoit  des  aii- 
parauant  déterminé  le  dcuoir  cftre.  îofeph  q      ^ 
ne  defcend  pas  en  Egypte  par  la  trahiibn  ^^.^  gj 
6c  inhumanité  de  fcs  frères  ,  mais  par  la 
volonté  deDieu.  Les  enfans  d'Heli  n'obeif-  '*  ^^^' 
fent  point  aux  remonftrances  de  îeut  perc,     ^^^ 
pource  cfue  l'Eternel  les  vouloit  faire  mou- 
rir.    Dauid  maudit  par  Semeï  ,   dit  que^*^^"^» 
c'eft  TEternel  mefme  qui  luy  commande  de  ^^*  ^^' 
le  maudire.  Abfçalom  commet  fes  infâme-  z.Sam. 
tez  à  laveue  du  Soleil,  pource  que  TEter- n-  n. 
nel  l'auoit  ainfi   refolu.    Pharao  n'obeïft  ^^* 
point  au  commandement  de  Dieu,  pource  p     i 
que  Dieu  endurcift  fon  cœur,  &  veut  de-  9.  ^^^ 
monftrer  en  luy  fa  puilTance.    Et  ainfi  de  kî. 
quelques  autres.    Icy  où  il  eft  queftion  du 
premier  de  tous  les  péchez  ,  qui  a  tiré  tous 
les  autres  en  confequencc ,  qui  a  ouuert  la 
porte  à  la  mort ,  cnueloppc  tout  ie  genre 


ji  Traitté 

humain ,  &  ruïné  le  monde  de  fonds  ett 
comble  5  ny  Thiftoire  qui  le  nous  raconte, 
ni  tous  les  liurcs  du  Vieil  de  du  Nouueaii 
Teftament  qui  font  venus  depuis  ,  ne  par- 
lent aucunement  de  Tentrcmife  de  k  Pro- 
liidence  de  Dieu  en  ladminiftration  des 
cliofes  cjui  y  concurrent.  Comme  fi  ex- 
prcffement  le  Sain6t  Efprit  auoit  voulu 
tirer  le  rideau  delfus  ,  &c  nous  apprendre 
qu  il  y  a  là  de  dans  des  abyfraes  qu'il  eft  im- 
pofîible  que  Ton  fonde. 

Et  neantmoins  telle  eft  la  correfpondance 
que  tes  parties  de  la  Religion  Chreftienne 
ont  enfemble ,  que  s' il  ne  s*en  tire  alTez  de 
lumière  pour  eîclairer  toutes  les  tenebresf 
de  ce  myftecc  ,  Se  nous  mener  iufqucs  au 
fonds  y  au  moins  s'y  trouue  il  afles  de  cho- 
ies ,  il  nous  fommes  tant  foit  peu  modeftes, 
pour  ofter  le  fcandale  que  la  raifon  char- 
nelle de  l'homme  y  rencontre.  Car  ie  vous 
prie,  pour  haut  que  nous  ayons  locié  la 
bonté  de  Dieu  (  &  nous  ne  la  fçaurions 
jamais  égaler  ,  faffions-nous  tous  fondus 
en  loiianges  )  luy  a- 1- elle  pourtant  ofté  la 
liberté  d'en  vfet  comme  il  luy  plaift  ,  ôc 
difpcnfer  entièrement  à  fa  volonté  la  mc- 
fure  de  fes  grâces  ?  Il  eft  Dieu  à  la  vérité 
•en  ce  qu  il  eft  bon.  Mais  il  eft  Dieu  auflî 
en  ce  qu'il  eft  infiniment  eflcué  au  delTus 
de  fcs  créatures ,  Se  n'eft  obligé  à  aucune 
cnchofc  quelconque.  Quand  il  auroit  laifTc 

rhomnic 


de  la  n^redcjlinatton.  3J 

l'homme  dans  le  iicatit  donc  il  a  cfté  tiré  , 
ou  misenvne  côditioii  beaucoup  moindre 
que  celle  en  laquelle  il  TâUGit  colloque  ^ 
y  auroic-il  fujec  de  s'en  plaindre?Tant  s'en 
faut  qu'il  y  en  euftfujec  5  que  fi  tout  in- 
continent après  l'auoir  créé  il  l'eufl:  abyfmé 
dans  les  enfers,  fans  confideration  aucune 
de  fes  a6tions  ,  foie  bonnes  foie  mauuaifes, 
6c  qu'il  euft  iugé.  expédient  de  monftrer 
àiniî  le  fouuerain  empire  qu  il  a  fur 
toutes  chofes  ,  fans  bornes  ny  limitation 
quelconque  ,  ce  feroit  à  la  créature  à  ac-, 
quiefeer  ,  qui  n'eftant  rien  que  ce  que  le 
Créateur  Ta  fait  eftre,  eft  à  luy  d'vh  droidt 
abfolu  ,  pour  en  difpofer  comme  bon  luy 
fcmble.  Ce  donc  qu'il  a  tefmoigné  enuers 
l'homme  vne  fi  grande  bonté,  voire  qu'il 
n'a  eu  autre  but  en  Ta  création  que  de  luy 
faire  fentir  fa  bonté,  ou  aura- 1- il  diminué 
fon  droid  deifus  nous,  pour  l'obliger  ne- 
celTairement  à  nous  faire  encore  du  bien 
dauancage,  ou  nous  aura-t-il  deu  accroiftre 
l'audace  d'appeller  en  iugement,  &mefme 
de  tirer  en  crime  fa  prouidericc  ?  Car  certes 
•  *  "^pour  malqueThomme  aitvfé  de  fes  grâces, 
ç'gnt  efté  des  grâces  pourtant  :  pour  pea 
vtilc  qu'à  cauie  de  l'inconftance  de  fort 
cfpric,  luy  ait  efté  la  bonté  de  fon  Dieu  , 
elle  ne  lailFe  pas  d'auoir  efté  merucilleufe 
en  fon  endroit.  Ce  feroit  vn  iugement  trop 
perwerty  de  i'eftimer  pluftoft  par  l'ingrat!- 

C 


34  Traittê 

ludcde  rhomrrte,  que  par  elle  mefm  é. 

Quant  à  ce  qu*on  die  que  l'amour  qu'iî 
porte  à  la  pieté  &  a  la  vertu  comme  a  fon 
image  ^  à  deu  empefcher  que  le  péché  ne 
fe  coilimiftj  c'eft  fe  plaindre  qu  il  ait  endu- 
ré vne  fois  au  commencement,  ce  qu*il  a 
depuis  fouffert  tous  les  iours  en  mille  Se 
mille  lieux  du  monde.  Car  la  pieté  &  la 
faindteté  n'eftoit  pas  plus  belle  ny  plus  ai- 
mable autrcsfois  qu'elle  eft  maintenant  :  & 
neantmoins  il  permet  que  iournellemenc 
on  la  viole.  Et  le  péché  n'eft  pas  moins 
horrible  èc  à  haïr  qu'il  eftoit  alors  ;  & 
neantmoins  il  permet  que  continuellement 
on  le  commette.  Ou  donc  qu'on  fe  plaigne 
en  beaucoup  plus  forts  termes  de  fa  proui- 
dence  de  maintenant  j  auec  ceux  qui  font 
ouuertement  profanes,  ouqu*on  ne  charge 
point  le  premier  aélede  fa  prouidence  en  là 
permifîiondu  péché,  d'importunes  calom- 
nies. Mais  quoy  ?  Certes  en  ce  qu'il  eft  (i 
faindfc  luy  mefme,  6c  ne  fait  rien  qui  ne  foie 
Cres-exa6tement  conforme  auxreigles  éter- 
nelles de  la  iuftice  j  en  ce  qu'il  a  créé  l'hom- 
me en  vne  parfaite  intégrité ,  &  luy  en  a 
donné  des  loix  inuiolables  ,  en  ce  qu'il 
punift  d'vne  façon  (i  terrible  les  chofes 
commifcs  contr'cUes  ;  &  en  ce  principale- 
ment ,  comme  nous  verrons  cy  après,  qu'il 
a  procuré  la  rédemption  de  l'homme  &  la 
reftauration  du  monde  d'ync  manière  fi 


de  la  Predejlination,  '^j 

cnnerueilllablç  ,  pour  deftruirc  les  œuures 
du  pèche,  de  remettre  fus  la  vénérable  ima- 
ge de  fa  faindlecè  &  en  l'hô  me  3c  au  monde, . 
il  a  mônftré  aflez  clafremenc  quelle  amour 
il  porte  à  l'vne,  &  en  quelle  horreur  &  de* 
teftation  il  a  Tautre  de  ces  chofes.  Et  par- 
tant cette  condderation  ne  luy  à  pas  deu 
lier  les  mains,  ny  impofer  des  loix,  pouc 
eflargir  ou  refTerrer  contre  fa  volonté  la. 
mefure  defes  dons  aux  hommes. 

Il  y  a  plus.  La  bonté  de  Dieu  eft  grande 
à  la  vérité  :  mais  outre  ce  qu'il  la  peut  dif- 
penfer  auec  vne  fouueraine  liberté,  il  pa- 
roift  encore,  mefmes  en  cette  occaiîon, 
quil  le  fait. auec  fapience.  L'homme 
aùoit  efté  créé  en  vn  eftat  de  perfc(5tion  : 
mais  neantmoins  ce  degré  de  perfection  ne 
pa(roit  point  la  mefure  de  la  condition  na- 
turelle 5  c*eft  à  dire  accompagnée  d'infir» 
mite.  Car  fon  corps  eftoit  cxquiifemenc 
côposé^mais  il  n  auoit  rien  audelTus  de  la 
nature  pourtant,  &  la  vie  laquelle  il  viuoiç 
eftoit  vne  vie  animale  &  naturelle.  li 
mangeoit  Si  "bcuuoit  &  dormoit ,  &  eftoit 
irj'et  à  toutes  les  autres  chofes  femblables, 
A  raifon  dequoy  il  eft  dit  ôc  remarqué  di- 
ligemment par  PApoftre  en  faifant  oppd- 
fition  de  fa  condition  auec  celle  qui  furpafte 
la  nature ,  ejHilaaoit  efiè  fait  en  ame  vittau-  î.  co* 
te  ;  &  appelle  cette  côrldition  ,  la  chair  çfr  is*  -f;. 
^Sf^^&  >  manière  de  parler  yfitée  au  Non- 

C     2> 


GcneC 
z.  7. 


3(^  Traîné 

ueau  Teftamenc  pour  defigiier  l'eftat  de  là 
nature  accompagné  des  infirmitez  qui  nc- 
Ceirairement  la  fuiuent.  Les  facukez  defon 
ame par  lefquelles  il  eftoit  homme,  eftoienc 
excelléces  d'elles  mefmcs,  de  agiiroient  con- 
uenablement  Mais  neantmoins  leur  con- 
fticucion  eftoit  naturelle,  &  la  faindeté  qui 
y  rcfidoit  proucnoit  de  leur  naturelle  con- 
ftitution  &C  non  pas  d'vn  autre  principe. 
Et  comme  l'œil  cftant  naturellement  bien 
compofé  iuge  de  foy  mefme  des  obiefts  ^ 
fans  auoir  befoin  pour  cela  d'vne  afïiftance 
furnaturelle  :  ainfi  l'entendement  qui  ed: 
l'œil  deTame,  contemperé,  s*il  faut  ainfi. 
parler,  à\nQ  façon  fi  exrquife, comme  ve- 
nant tout  fraifchement  de  la  main  d'vn  Ci 
parfait  ouurier  ,  receuoit  de  mefmes  Ïqs 
objeds  qui  luy  eftoient  offerts, fans  befoin 
d'vnc  grâce  quifurmontaft  la  mefure  delà 
nature.  La  béatitude  au(îi  laquelle  il  pof- 
fedoit  eftoit  naturelle  encore,  &  l'alliance 
en  vertu  de  laquelle  il  la  poftedort  natu- 
relle de  mefmes.  Car  elle  confiftoit  feule- 
ment en  la  communion  qui  eft  entre  te 
Créateur  &  la  créature  ,  pendant  qu'elle 
demeure  en  Ton  entier,  &  eftoit  fondée  en 
Tamour  que  Touiiricr  porte  à  fon  ouurage 
pendant  qu'il  y  voit  la  pcrfeârion  qu'il  y  a 
mifc ,  6c  qu'elle  né  s'eft  point  corrompue  : 
,  ôc  rien  dauantage.  Or  à  quelque  point  de 
perfc(^ion  que  la  nature  foit  amenée  ,  û 


de  la  Predejl'mation.  37 

^■t-elle  tousjours  cela  dedefcdueux  qu  elle 
cft  muable.  Et  c'eft  vne  condition  qui  Tac- 
compagne  fi  neccffairement  ^  1 1  infcpara- 
blement,  que  fans  cela  elle  ne  fcroit  plus 
ce  que  Ton  appelle  la  nature.  De  manière 
que  cet  eftat  de  perfection  eftoit  fujet  à 
changement.  Or  quelle  merueille  y  a-t-il 
fi  ce  qui  eft  fujct  à  mutation,  réellement 
ôc  de  fait  fe  change  ?  Si  donc  Dieu  euft 
créé  l'homme  tel  quil  euft  efté  impoffible 
qu  il  pechaft  ,  il  ne  l'euft  pas  mis  en  Teftat  j.  Cor» 
de  la  nat^ure  ,  mais  en  vne  condition  fur-  15, 
naturelle.  Or  ce  qui  eft  naturel  &  animal, 
dit  l'Apoftre  ,  doit  aller  deuant ,  puis  ce 
qui  eft  fpirituel  &  furnaturel  vient  après. 
Et  de  le  faire  paifer  du  non  eftre,  dont  il 
auoit  efté  tiré,  à  vn  eftat  furnaturel, fans 
efprouuer  le  milieu  de  la  condition  de  la 
nature,  ce  n'euft  pas  efté  chofeconuenablc  à 
cette  intelligence  qui  conduit  toutauco  vne 
fi  merucilleufe  fapience.  Il  falloir  que 
le  premier  homme  ûyai|t  efté  pris  de  la 
terre  euft  des  conditions  terriennes  forta- 
^  blp^  à  fon  origine,  c'eft  à  dire  corruptibles  '•  ^^^ 
ôc  muables,  comme  font  toutes  les  chofes  '^,  ^^'' 
qui  ont  efté  prifes  de  la  matière  des 
elemens  ,  auant  que  le  fécond  Adam  def- 
cendift  des  Cieux  ,  à  qui  feul  comme  à 
vn  principe  furnaturel  &  celeftc,  appartc- 
noit  de  communiquer  à  ceux  qui  auroienC 
cômunionaucc  lay ,  des  conditions  celcftcs 

C   5 


3$  Traitte 

&  incorruptibles.  Que  Ci  Dieu  n'euft  paè 
-voulu  mettre  Thomme  en  vn  eftat  tout  à  faiç 
furnaturel  Ôc  immuable  ,  &  neantmoins 
qu'il  euft  voulu  iuy  fournir  aux  occafiôs  la 
force  qui  Iuy  euft  efté  neceiTaire  pour  empcf- 
cher  que  ce  qui  pouuoit  arrluer,  c  eft  à  fça- 
uoir,  fa  mutâCiÔ,n'arriuaft5&  à  le  rédre  im- 
pénétrable aux  trai^fcs  du  malin  5  tousjours 
euft  ce  efté  vne  grâce  audelTus  de  la  nature, 
qui  euft  excédé  la  mefure  de  Talliance  qui 
cftoitentrecicuôc  racieaturealors,&lame- 
fure  de  Tamour  fur  lequel  elle  eftoit  fondée. 
Car  la  force  de  cette  alliance  confiftoit  en 
ce  que  la  béatitude  de  l'homme  dureroit 
autant  comme  fa  fain<3:eté  feroit  conftantc 
feulement.  Se  Tamour  dont  elle  dependoic 
eftoit  de  mefme  limité  à  la  confiance  de 
l'mtegritc  de  la  créature.  La  volonté  donc 
de  rendre  cette  integritç  permanente  & 
immuable  euft  monté  vn  degré  au  de(ïbs,& 
euft  appartenu  à  quelque  autre  forte  de 
bonté  8c  à  quelque  autre  efpece  d'alliance. 

Finalement,  tant  s'en  faut  que  les  hom-  ■ 
mes  ayent  iufte  fujcf  de  fe  plaindre  de  h 
ProuidencedeDicu  en  cette  action,  en  la- 
quelle non  feulement  il  a  peu  vfcrde  tant 
de  liberté,  mais  mefmes  où  il  a  tant  def- 
couuert  de  fapience,  que  nous  auons  tout 
fujet  d'admirer  les  pcnfces  de  mifericord« 
qu'il  a  eues  en  cette  occurrence.  C'eft  que 
Iuy  eftant  libre  s'il  euft  voulu 5  non  pas  dfi 


de  la  Predejlinanon.  39 

lairter  tomber  Thomme  ,  comme  il  a  fait , 
mais  de  le  laifet  éternellement  gifant  ea 
fes  ruines  ,  il  luy  a  pieu  prendre  occafioii 
de  fa  cheutç ,  pour  en  le  rwleuant  d*vne 
manière  entièrement  admirable,  faire  paf^ 
fer  fa  bonté  par  dclTus  les  riues  de  la  na.- 
inre,  &  inonder  tout  le  monde  de  fa  mife- 
ricordc.  Et  comment  cela  encore  ?  En 
cnuoyant  fonFilsvnique  en  la  terre  mou- 
rir ignominieufementj  non  feulement  pour 
réparer  cette  image  de  Dieu  qui  auoic  eftc 
effacée  par  le  pcchg  en  l'homme ,  mais  en- 
core l'amener  à  vn  poind  qui  furmontc 
infiniment  lajnefure  de  la  nature,  comme 
eftant  dpnnée  en  vertu  d'vne  alliance  furna- 
turelle.  Car  elle  a  pour  conciliateur  ÔC 
médiateur  çcluy  qui  cft  defcendu des  Cicux, 
&quiàcetteoccafion  eft  appelle  par  oppo- 
fition  à  Icftat  preccdent,comme  ie  l'ay  tou- 
ché cy-deiTuSjle  fécond  Adam  qui  eft  cclefte. 
Telles  font  les  raifons  capables  de  dimi- 
nuer, le  fcandalc  que  la  chair  trouue  en 
cecy  ou  mefme  Tofter  tout  à  fait  5  fi  la 
chair  n'eftoit  point  la  chair ,  ç'çft  à  dire  , 
ÇUçieqfe  ,  audacieufe  ôç  profane. 


c  4 


40  iraittè         , 

C  H  A  P.     V. 

Quelles  font  les  jukes  du  pèche  dpù 
premier  homme, 

L'Homme  ne  ponuoit  décheoir  de 
Tcftat  auquel  Ton  Qrcateur  Taucit  col- 
loque ,  qu'il  ne  s'enluiuift  necelTairemenc 
deux  Confequcnces  de  fa  cheuie.  L*vne 
que  de  foy-mefme  il  né  s'en  ppurroic  re- 
leuer  :  L'autre,  qu'en  cette  condamnation 
il  enuelopperoit  toute  fa  race.  Pour  le 
regard  de  la  première  ,  l'eftat  auquel  il 
auoit  efté  mis  confiftant,  comme  i'ay  dit, 
en  deux  chofeSjVne  parfaite f^licité,^  vne 
fain6teté  incomparable  ,  ayant  vne  fois 
perdu  cette  intégrité,  comment  euft-il  peu 
Li  reparer  de  foy-mefme  ?  Car  deux  feuls 
motifs  nous  peuuent  légitimement  induire 
à  la  fâindeté.  L'vn  eft  lamour  de  la  fairi- 
6teté  mefme  ,  qui  eft  belle  »  vénérable  ,  & 
aimable  de  foy  à  merueilles,  comme  repre^ 
fentant  l'image  de  celuy  qui  eft  fouuerai- 
nement  bon.  L'autre  eft  l'amour  que  nous 
nous  portons  ,  qui  fait  ou  que  nous  dev- 
rons 5c  efperons  la  rccompenfe  que  Dieu 


de  la  Predefllrjatîon,  41 

4e  fa  bonté  a  attachée  à  k  vertu  ,  ou  que 
nous  craignons  la  peine  qui  fuit  le  vice  le- 
Ion  l'ordre  de  fa  iuilice.  Or  qaant  à  la- 
mour  de  la  fainâ:eté,d*autant  qu'il  ne  peut 
procéder  que  de  la  connoilTance  de  fa  na- 
turelle excellence,  il  ne  pouuoit  auoir  au- 
cun lieu  en  Thommede  par  luy  mefme de- 
puis fon  pechéo  Car  comme  le  premier 
péché  de  Thomme  a  cômencé  par  Tobfcur- 
ciffement  de  fon  entendement,  deceu,  com- 
me nous  auons  veu  cy-delTus,  par  les  fal- 
lacieufes  apparences  des  raifonsque  le  Ser- 
pent luy  a  alléguées, auffi  le  premier  efFc(St 
du  pcché  eft  de  lailTer  de  Ci  efpaiiics  ténè- 
bres en  Tentendement ,  que  deionrais  il 
ne  puiffe  eftre  efclaircy  queparvne  lumière 
furnaturelle.  Etdcvray  Pmtegrité  de  Teti- 
tendement  confiftant  en  vne  parfaite  con- 
noiffance  des  chofes  bonnes  &  honncflres 
cfquclles  confifte  l'image  de  la  famdtté  qui 
eft  en  Dieu,  &  de  cela  dépendant  la  ferme- 
té de  l'empire  qu'il  deuroit  auoir  fur  les; 
appétits  du  corps  pour  les  ranger  à  la  rai- 
fon,  ainfi  qu'il  a  lailTé  perdre  cette  con- 
nôîllance  ,  il  a  quant  &  quant  perdu  les 
rênes  par  lefquelles  il  gouucrnoit  les  ap- 
pétits auparauant,&  eux  deftitucz  de  gou- 
uernemenc  &  de  conduite  fe  font  mis  en 
vn  fi  merueilleux  defordre,  que  il  eft  im- 
poffible  qu'il  y  ait  plus  rien  de  ccmpofé  en 
(es  avions.    Car  d'où  vicndroit  en  cette 


4^%  Traittê 

confafion  la  reftitution  cl*vn  bon  ordre  > 
Ce  ne  fera  pas  des  appétits  mefmes  qui 
viennent  de  leur  propre  inftindl  fe  ranger 
à  la  modération  qui  leur  feroit  conuena- 
ble  félon  l'integritc  de  la  nature.  D'eux 
mefmes  n*eftans  point  participans  de  rai- 
fon ,  ils  ne  fe  foumettent  à  fes  loix  que  par 
Tcmpire  d'vne  faculté  fuperieureoù  la  rai- 
fon  refîde.  Comme  cequedifent  les  Poètes 
des  cheuaux  de  Phaethon,qui  dcpuisqu'ils 
l'eurent  Mcrfé  &  commence  d'embrafer 
l*vniuers  ,  ne  faflent  jamais  reuenus  au  ti- 
mon ,  ny  n'eulfcnt  pas  repris  leurs  ancien- 
nes ornières  dans  le  Ciel ,  fi  le  Soleil  qui 
feul  h$  pouuoit  commander,  n'y  euft  mis 
la  main  luy  mefme.  Ce  ne  fera  pas  de 
Tentendement  aufli.  Car  luy  mefme  s'e*- 
ftant  aueuglé  ne  void  plus  la  route  qu*il 
doit  tenir  5  &  les  appétits  comme  des  che- 
uaux efchapez  ayans  pris  le  frein  aux  dents, 
êc  courants  à  tors  &  â  trauers  à  tout  aban- 
don, le  traifncnt  luy-mefmc  raiferablement 
à  la  renuerfe- 

Encore  y  a-t-il  cela  de  différence  entre 
Pentendement  deuenu  ténébreux  ,  ^  le 
gouuerneur  dVn  chariot  qui  a  perdu  le 
gouuernement  derfus  (es  ckeuaux  ,  que 
eeftuy-cy  d^ordinaire  reconnoift  bien  leur 
capricej&tafchederemedieràleurviolécc, 
s'ils  remportent  c*eft  au  moins  à  fon  grand 
regret  i  il  y  fait  tout  ce  qu  il  peut  de  rc« 


de  la  Predcpinanon.  45 

|lftance.  L*autre  prend  plaifir  au  defordrc 
de  fcs  pallions ,  &  s'y  accouftume  telle- 
ment  qu'au  lieu  d  y  refiftçr  ii  le  fauorife  i 
&  prend  plaifir  à  leurs  plus  exorbitan- 
tes cquippees.  Et  c'eft  ce  que  TEfcriturc 
falnde  appelle  eftre  ferf  de  ptché  \  manière  ^°™' 
de  parler  quelle  répète  fouuent ,  poufce  ,^  \q^ 
qu'elle  eft  très- emphatique.  Car  comme&c. 
les  efclaues  font  en  la  puifTance  de  leurs 
maiftrcs,  &  dépendent  ablolument  de  leuc 
commandement ,  ne  fe  pouiians  d'eux  mef- 
mes affranchir  deTefclauageiainfi  Thommc 
ne  fe  peut  de  foy  melme  deliurcr  du  péché. 
S*il  ne  s*ydefploye  quelque  plus  grade  ver>? 
tu  ,  quelque  puilTançe  fuperieure  qui  luy 
donne  hberté,  il  faut  que  la  corruption  y 
règne.  Il.eft  vray  que  pource  que  la  do- 
mination que  les  maiftres  ont  dcflus  leurs 
efclaues  eft  corporelle  feulement ,  s'ils  n'y 
peuuent  refifter  de  fait,  au  moins  y  regim^ 
gent-ils  de  volonté,  &  ne  s'en  void  pas  de 
mille  vn  qui  n'aimaft  mieux  eftre  libre. 
Mais  icy  la  domination  du  péché  eft  en 
rJlsTprit  i  en  l'entendement  ,  di-je  ,  en  la 
volonté,  &  en  tous  les  appétits  de  Tame. 
De  manière  que  tous  les  mouuemens  de 
l'efprit  en  dependans,  la  feruitude  eft  ne- 
i:e(fairemem:  volontaire.  Car  ny  Tentende- 
ment  ne  conçoit ,  ny  la  volonté  ne  veut ,  ny 
les  appétits  ne  défirent  chofe  quelconque 
malgré  eux:  il  eft  impçffible  de  s'imagineç 


i|4  Trahtê 

qu'ils  puifTent  receuoir  aucune  forte  d^ 

contrainte. 

Quant  a  Tamour  que  nous  nous  por- 
tons a  nous  nitfmes,  ik  qui  fe  monftre  en 
lacraintCjde  la  peine  &  en  i*efperance  de  la 
recompenfe ,  elle  ne  peut  auoir  icy  telle' 
efficace  en  nous,  que  de  nous  remettre  en 
Tintegrité  de  noftre  nature.  Caf  pour  le 
regard  de  noftre  rccompenfc,  comment  la 
pourrions  nous  efperer ,  fi  Dieu  en  la  main 
^luquel  elle  ell:  ne  la  nous  promet?  O  r  auons 
nous  dit  cy-dciTus  qu'en  cet  eftat  de  noftre 
première  création  &  en  cette  première  ori- 
gine de  noftre  nature, il  auoitconioint  ces^ 
deux  chofes  d'vne  alliance  infeparable,  la 
parfaite  intégrité  dej'amejôc  la  ftlicité  ac- 
complie. Où  l'vne  vient  à  manquer,  l'at- 
tente de  Pautrc  eft  fruftratoirc.  La  con- 
fcicnce  donc  deuant  rendre  tefmoignage  à 
Fhornme  qui  a  péché ^  qu'il  n'eft  pas  en 
cette  intégrité  là,  liiy  doit  aufll  rauir  toute 
efperance  de  la  félicité.  Et  tant  s'en  faut 
qu'il  puiiïe  auoir  quelque  telle  efperance 
de  rcfidu  en  l'amc ,  qu'il  faut  neceiFaire^ 
ment  par  la  mefnie  raifon  qu'il  foit  en  vne 
continuelle  crainte  de  la  peine.  Que  di-jc 
crainte  }  Ce  mot  en  noftre  commun  vfage 
femblç  encloire  quelque  incertitude  deTc- 
uenemcnt ,  de  forte  qu'encore  qu'il  y  ait 
plus  d'apparence  que  le  malarriueraqu'au- 
ttemeut,  neantmoinsfoit  à  droit  foie  à  tort. 


de  la  Prcdejlination.         45 

\\  rcftc  quelque  peticc  fibre  d'erpcraocc,  & 
nous  nous  flacons  de  quelque  apparence 
d'euiccr  ce  qui  nous  menace.  Icy  it  n'en 
eft  pas  de  mefmcs.  Car  le  péché  eftanc 
euidcnt,  &  la  dénonciation  delà  peine,  ir- 
reuocable,&  l'ire  qui  porte  la  vengeances 
inflexible  6f.  implacable,  l'ineuitable  certi- 
tude de  l'euenemenc  ,  change  la  crainte  en 
dcferpoir  inconfolablc.  Or  comme  toute 
crainte  de  cette  nature  cft  Volontiers  ac- 
compagnée de  haine  >  car  nous  hailFons 
naturellement  ceux  de  qui  nous  attendons 
du  mal  -,  aulîi  tout  deielpoir  eft  accom- 
pagné de  rage.  Et  ne  faut  pas  douter  que 
le  defefpoir  ^'obtenir  leur  remiflfion,  au- 
quel les  Diables  fe  font  veus  des  le  com- 
mencement, n'ait  bien  aydé  à  les  rendre  11 
mclchans  &  irréconciliables  ennemis  de 
Dieu  &  de  tout  ce  qui  peut  appartenir  à  fa 
gloire,  Mais  posé  que  cela  ne  fuft  point 
ainfi:  (toutesfois  la  \tx\ic  y  eft  toute  eui- 
dente  ,  6c  l'expérience  mefme  y  parle  :  ) 
puis  que  nous  auonsoydcflus  monfttéque: 
^  le  premier  motif  de  l'amour  de  la  faindeté 
1  caufe  d'elle  mcfme,  ne  peut  auoir  de  lieu 
en  Thommc,  confidcré  ei»  cet  eftat  de  cor- 
ruption, tout  Tamour  que  nous  luy  pour- 
rions porter  à  caufe  de  nous  mefmes  ne 
fçauroit  amender  la  corruption  de  noftre 
nature.  Car  qui  fcfa  ou  le  Roy  qui  aime 
fes  fujçts  ,  s'il  eft  pccfuadé  qu'ils  ne  luy 


4ë  Traîne 

'obeyflfeiit  (înon  pour  là  crainte  du  giBet> 
^u  le  père  qui  aime  fes  enfanSj  s'ils  ne  Tai- 
rnent  que  de  peuc  qu'ils  les  déshérite  y  ou 
îe  maiftre  mefiTics  qui  aime  (es  efelaues^ 
s'ils  ne  font  rien  de  fes  commandcmens 
fînon  à  mefure  qu'ils  voyent  la  croix  & 
les  efcourgées  ?  Si  ^  di*je  ,  cependant  ces 
fujets  haïltent  leur  Prince  au  fonds  du 
cœur,{i  ces  enfans  dédaignent  leur  peircj  (1 
ces  efclaues  murmurent  fans  ceflTe  3c  grom- 
melcnt  entre  les  dents  des  imprécations 
contre  leur  maiftre  ?  Certes  la  perfedioa 
de  noftie  nature  ne  confîfte  pas  en  cela 
que  nous  nous  aimions  ardemment  ôç  paf- 
fionnement  nous  mefmes,  &C  au  refte  haïf- 
fions  Dieu  ou  foyons  lafchcs  3c  languifTans 
es  chofes  qui  le  concernent  t  Mais  bien  en 
ce  qu  en  nous  aimant  (car  il  n'eft  ny  pofîî- 
ble,  ny  raifonnable  d'arracher  de  nos  cœurs 
les  affections  que  nous  nous  portons  nacu- 
rellemét)  nous  aimons  Dieu  fans  comparai- 
fon  dauancage,côme  eftantà  càufede  l'ex- 
cellence de  fa  nature, &  delà  demonftration 
de  fa  bonté  enuers  nous ,  infiniment  plus 
aimable  :  3c  que  là  ou  il  faut  partager  ehïtoT 
luy  3c  nousi  fon  ^ynour  3c  fa  confideration 
l'emporte  fans  aucun  contrafte  à  la  balance» 
Ainil  eu  égard  à  cette  première  partie  de 
noftre  condition  precedcntej  nous  ne  nous 
pouuons  reparer  nous  mefmes. 
Pque  l'autre,  U  confequeacc  ea  eft  euy 


(îe  la  PrcdejUnation.  J^-f 
âente.  Car  nous  ne  f^çaurions  nous  re- 
riiettreennoftrefelicitc,finon  ou  de  droidV, 
comme  on  parle ,  pourcc  que  nous  foyonî 
dignes  d'ellre  reftablis  pau  nos  allions:  ou 
de  fait ,  parce  que  de  force  nous  nous  y  re- 
mettions nous  mefmes  ,  encore  que  nous 
n'en  foyons  pas  dignes.  Pour  le  droi<5t, 
nousauons  des  javeu  que  nous  en  fommes 
décheus,  voire  que  de  neceffité  ineuitable 
nous  fommes  tombés  en  rextremité  con- 
traire, eftant  tombés  en  péché ,  ôc  le  péché 
eftant  en  nous  vn  vlcete  merueilleufemenC 
encharné  &c  totalement  incurable.  Et  quant 
au  fait ,  ce  feroit  vn  ridicule  attentat ,  fi 
nous  voulions  entreprendre  de  luiter  con- 
tre Dieu  j  &  luy  extorquer  de  violence  les 
chofes  dont  nous  aurions  enuie.  Ce  feroic 
l'audace  des  Géants  dont  les  Poètes  ont 
parlé,  qui  fut  incontinent ,  non  réprimée 
feulemét,mais  aby  fmée  fous  la  foudre.  Il  ne  q^^  -^ 
falut  mefmes  point  de  foudres  pour  chaffer  j,  j^.* 
le  premier  homme  du  Paradis  où  il  auoit  efté 
mis:lafeuIc,voixde  Dieu  y  fufSt.Etn'en  fut 
point  befoin  pour  l'empefcher  d'y  retour- 
ife^T  il  ne  falut  que  la  lame  flamboyante 
du  Chérubin,  qui  fignifioit  à  mon  aduis, 
Ïqs  frayeurs  de  la  confcience  ,  capables , 
quand  il  n'y  auroit  qu'elles,  de  nous  efloi- 
gner  de  Dieu ,  de  empefcher  que  nous  ofaf* 
fions  iamais  tourner  la  face  ou  vers  le  bon- 
heur que  nous  auons  perdu ,  ou  vers  h 


4S  Traîné. 

demeure  de  fa  gloire. 

Quant  à  l'autre  des  fuittes  neceflaires 
du  péché,  il  n'eft  pas  befoinde  longue  ra- 
tiocination  pour  monftrer  qu'elle  eft  ine- 
iiitâble.  Car  s'il  en  euft  efté  de  la  création 
des  hommes  comme  de  celle  des  Anges,  &: 
qu'ils  euflfent  eflé  tous  formés  dés  le  com- 
mencement de  la. main  de  Dieumefmc,  6c 
laon  dépendu  dVn  feul  par  la  roye  de  la 
génération  naturelle ,  il  n'euft  efté  nulle- 
ment n'ecelTaire  que  la  cheute  de  l'vn  ou 
de  placeurs  cuft  tiré  les  autres  en  ruïne.  Il 
euft  peu  fe  faire  que  pluiîeurs  fe  fullenc 
maintenus  en  leur  intégrité,  &  par  confe- 
qucnc  en  leur  béatitude.  Mais  le  premier 
ei^anc  comme  la  fouche  de  laquelle  auoient 
à  naiftre  tous  les  autres,  &  ce  qail  pofTcT 
doit  de  félicité  luy  ayant  efté  communiqué 
afin  de  le  communiquer  au(îî  à  fes  defcen-" 
dans  j  il  ne  les  en  pouuoit  rendre  partiel- 
pans,  s'en  eftant  priué  foy-mefme.  Car  n'y 
euft-t> il  autre  chofe  ,  comme  en  la  police 
©rdinaire  des  hommes  ,  les  crimes  de  leze 
rnajefté  fe  puiiilTent  en  telle  façon  fur  les  . 
perfonnes  de  ceux  qui  les  ont  cômis  j'que'  . 
la  mifere  de  leur  peine  palfe  iufques  fur 
leur  pofterité  ;  comme  la  ruine  des  mai- 
fons ,  la  priuation  ^es  charges  ,  la  fletrif- 
fçure  de  la  renommée  ,  &  chofes  fembla* 
bics  ;  ain(î  fans  autre  confideration  la  peine 
é.w  premier  faomme  à  caufc  de  fon  péchés 

fe  dcuoit; 


de  la  Predejiinatlon,         49 

fe    deuoit    eftendre  iufques    fur  fes  def-] 
ccndans  au  reffentiment  de  plusieurs  mife- 
res  qui  la  fuiuent.    Ec  de  vray,  combien 
que  l'homme  n*eaft   pas  yne   du  tout  fi 
eftroite  communion  auec  le  refte  de  l'vni- 
uers  qu*il  en  deuoic  auoir  aucc  fa  pofte- 
rité,  fi  eft  ce  que  pource  que  Dieu  l'en 
auoit  cftably  dominateur,  &  quM  femblc 
que  ce  fuft  le  Palais  magnifiquement  bafty 
&  richement  meublcde  toutes  commoditez  -,       ^ 
où  il  Taubit  voulu  placer  en  félicité  &  en  ,^, 
gloire ,  il  a  refienty  vne  partie  de  la  maie-  Nomb^' 
di6bion  de  Dieu  fur  le  péché  ,  3c  a  efté  8.  lo» 
alTujetcy  à  vanité  à  caufc  de  loffence  de 
rhomme. 

Mais  le  pirincipal  &  plus  grand  mal  eft 
non  en  la  participation  de  la  mifere  de  la 
peine,  mais  en  la  communication  du  pé- 
ché qui  la  mérite.  Car  comme  les  pères 
kpreux  engendrent  des  enfans  lépreux  com- 
me eux,  &  comme  il  eft  aucunement  felori 
Tordre  de  la  nature  que  chacun  procrée 
ce  qui  luy  eft  femblable  ,  aufli  ne  pouuoic 
_^  rhomme  eftre  pécheur  qu'il  ne  fift  pafier 
'^cctYe  malheureufc  lèpre  de  péché  en  fa  race.' 
Pource  que  tranfmettant  à  fes  enfans  les 
appétits  corporels  auec  la  fubftance  da 
corps  mefme  ,  &  ne  les  poutiant  tranfmet- 
tre  que  tels  qu'il  les  auoic  ,  c^eft  à  fçauoir,  ^ 

corrompus  &  defordonnez  à  merueilles  , 
Ï7mt  raifonnable  qui  vient  d'ailleurs, eft 

D 


jo  Traîne 

imbue    de   leur  corruption  ,    ÔC  afTeruîé 
fous  leur  empire,  auant qu'elle  ait  aucune 
connoilTancc  de  la  domination  qu'elle  de- 
uroit  auoir    fur     eux  ,  ôc  qu'elle    puiffc 
defployer  fon  efficace  pour  les  y  ranger. 
Comme  fî  en  vne  maifoii  pleine  d'efclaues 
yurognes&  defbauchez,  audacieux,  info- 
lens  6c  téméraires  ,  le  maiihe  d'vne  plus 
genereufe  extraction  à  la    vérité ,    mais 
neantmoins  nourry  &  efleuc  parmy  leurs 
diffolutions  ,   s*eftoit  accouftumé  à   leurs 
mœurs  dés  le  berceau ,  &  déformais  mc- 
noit  de   fon  bon  gré  vne  vie    defbordée 
comme  eux.    Alors   ny  auroit  il  de  diffé- 
rence  entre  leurs   comportemens  ,   fmon 
que  la  corruption  de  ceftuy-cy  eft  d'autant 
plus  horrible  &  condamnablcjqu'il  eft  dV- 
ne  extradition  qui  requerroit  de  la  genero- 
fité  ,  de  qu'au  lieu  de  reprimer  le  vice  de 
fes  feruiteurs  ,  il  les  y  authorife  par  fon 
p^        exemple  ôc  leur  fert  de  port'enfeigne.   Ec 
_/      '  c'eft  ce  que  Dauid  dit  de  foy  mefmcjquc/i 
Gcn.     mère  l'a  conceti  en  péché ,  ^  efchaujfc  en  tni» 
<.;&8.  eiHite,  Et  Moyfs,  f  »ff  V tmagtnation  du  cœur 
^^'         de  l'homme  efl  mauuaife  en  tout  teftfps^T^' 
]^^  '^'  dés  fa  ieunefe.   Et  lob,  ^Htl  eft  impojfible 
Èph.  t.  ^^  ^^^^^  aucune  chofe  Mette  de  ce  cfuieft  impur 
1.  C^  fouillé.  Et  S.  V2i\.ûy  (jue  de  nature  nout 

Roifï.  fommes  tous  en  fans  àUre ,  morts  en  nos  faut  ei 
J*  ^*'*  &  peche:^.  Et  l'expérience  le  monftre.  Car 
é.  15.*    P"^^  ^^^  ^^^^  feulement  par  le  péché  la  mon 


de  la  PndejlinatïoYL  ji 

e^  entrée  au  monde  ,  mais  encore  que  c*eft 
J^n  gage  &c  comme  fa  folde  ,  &  que  les 
enfans  meurent ,  mefmes  dés  le  ventre  , 
il  n'y  auroit  pas  vn  Ci  grand  defordre 
en  la  nature  des  chofcs  ,  que  les  petits 
enfans  fufTent  efteintsfans  auoirveu  la  lu- 
mière du  Soleil,  s'il  n'eftoit  arriué  du  de- 
fordre &  de  la  corruption  en  leur  nature 
mefme  dés  le  ventre  ,  ce  que  Ton  appelle 
la  contagion  originelle  du  péché.  De  cette 
corruption  naturelle  donc,  comme  d*vne 
fource  inépuifable  ,  venant  à  fortir  vne 
infinité  de  péchés  qui  vont  puis  après  aug- 
mentant ôc  fortifiant  les  habitudes  du  mal 
par  l'accouftumance ,  d*vn  cofté  il  eft  ine- 
uitable  qu'ils  ne  tombent  en  mefme  ruine 
auec  leur  pers,  ôc  de  Tautrc  il  eft  impoflî- 
ble  au(ïi  bien  à  eux  qu'à  luy  ,  qu'ils 
s'en  releuent.  Et  c'eft  ce  que  le  mefme  S. 
Paul  dit  encore  en  ces  paroles  qui  ne  fe 
peuuent  affés  prifer  y  que  par  vn  fetêl  hom- 
nte  le  péché  efi  entré  au  monds^^fr  par  le  pe-  j^J 
chéla  mort  y  &  quainjt  la  mort  eftpartêenm 
far  toué  les  hommes  ,  JIl  autant  t^tie  tous 
\:f^*pechê.  Enueloppant  tous  les  hommes 
non  feulement  en  vne  mefme  condamna- 
tion ,  mais  encore  en  vne  mefme  caufc  de 
leur  condamnation,  à  fçauoir,  la  corrup- 
tion ôc  le  vice.         ^ 

D   z 


jt  Traittê 

CHÀP.     VL 

^uel  a  ejle  le  dejjein  de  Dieti  cH 
lenuoy  de  JhnFtls  au  monde. 

LA  nature  de  Dieu  eft  fi  parfaite,  &  fà 
fapicnce  fi  merueilieufe ,  que  toutes 
les  chofes  que  les  créatures  voyentaduenir 
chacune  en  fon  temps ,  il  les  a  de  toute  éter- 
nité preueues.  Il  a  preueu  mefmes  qu'elles 
deuoient  adaenirainfi,pource  qu*il  la  luy 
merme  ordonné, n'arriuant  rien  en  l'Vni- 
uers  que  félon  la  difpofition  de  fon  éternelle 
ordonnance.  Suiuant  ce  que  nous  auohs 
allégué  cy-deifùs  de  S. Paul, qu'il  accom- 
plit toutes  chofes  auec  efficace  félon  le 
confeii  de  fa  volonté.  Et  cela ,  foit  que 
par  cette  fienne  ordonnance  il  ait  arreftc 
d'exécuter  luy  mefme  les  chofes  ,  comme 
font  toutes  celles  qui  peuuenteftre  nom- 
mées bonnes  de  quelque  nature  que  cefoîtT 
ou  qu'il  ait  arrefté  de  permettre  tellement 
les  mauuaifes,  que  Teuenementen  foit  en- 
tièrement indubitable,  Padminiftration  de 
faprouidencefemonftrant  ainfi  efficacieu- 
fe  en  la  difpeiifation  de  tout  ce  qui  eft  ne- 
ceflairc  à  leur  produdion  6c  qui  peut  de- 


de  la  Predeflinatio  n.  55 

pendre  de  fa  main.  Ayant  donc  éter- 
nellement arreftc  en  fon  confeil  de  créer 
l'homme  en  la  manière  en  laquelle  nous 
Tauons  dit  cy  delTus ,  en  vne  condition  au- 
tant parfaite  &  excellente  que  Teftat  de  la 
nature  lepouuoit  permettre,  mais  naturelle 
pourtant ,  c*eft  à  dire  muable  ,  il  a  preueu 
par  cette  Tienne  fagclTequi  a  toutes  chofes 
prefentes  deuant  les  yeux  ,  que  le  Diable 
cnuieux  de  la  profperité  de  l'homme  ,  taf- 
cheroit  à  l'en  fubuertir  par  Tes  tentations. 
Et  pource  que  d'vn  codé  il  auoit  donné  à 
l'homme  les  facultez  de  fon  entendement 
&  de  fa  volonté,  &fçauoit  de  quelle  trempe 
elles  eftoicnt,&:  iufques  où  elles  fupportc- 
roient  PefFort  de  la  tentation  j  &  que  de 
Tautrc  il  fçauoit  aufli  iufques  à  quel  poinç 
le  Diable  porteroit  cette  ficnne  tentation  > 
de  quelle  façon  il  la  propoferoit,  &  quels 
fcroient  les  degrez  de  fon  eiScace,  il  ne 
pouuoit  manquer  à  en  preuoir  certaine- 
ment l'euenement.  Car  voyant  que  l'effi- 
cace de  la  tentation  deuoit  tres-alleurement 
txcedcr  la  mefurede  la  refiftance,  &  ayant 
pour  les  raifons  déduites  cy-deifus,  ôc  pour 
celles  que  nous  ignorons  encore,  rcfolu  de 
ne  l'cmpefcber  pas,  comment  euft-t-il  peu 
fe  trompçr  au  iugement  de  l'ilTue  ?  L'expé- 
rience fait  iuger  à  vn  Capitaine  combien 
il  faut  de  coups  de  canon  pour  faire  brèche 
dans  vne  tour,  &  à  vn  Ingénieur  combien 


54  Traîne 

il  faut  de  caques  de  poudre  pour  faire  fau- 
ter vn  rempart  :  qui  n'ont  ny  bafty  les  mu- 
railles iny  fondé  les  remparts,  ny  donné  la 
dureté  aux  boulets,  ny  la  violence  à  la  pou- 
dre. Dieu  donc  n*auroit-t-il  peu  iuger  ou 
de  la  force  de  Tefprit  de  Thomme  pour  re- 
fîfter  à  la  tentation,  ou  de  l'efficace  des  rai- 
fons  de  la  tentation  fur  refprit  de  l'hom- 
me ?  Que  fi  la  coniedture  des  hommes  les 
trompe  quelquesfois,  ou  pource  qu'ils  ne 
pénètrent  pas  alTez  auantdans  la  nature  des 
chofes  &  dans  leurs  forces ,  ou  pource 
qu'il  y  a  vne  caufe  fuperieure ,  de  la  proui- 
dencede  laquelle  dépendent  tous  les  euene- 
mens  &  toutes  les  puiflfances  des  caufes  fé- 
condes, qui  en  difpofenon  feulement  con- 
tre l'intention  des  hommes  bien  fouuent , 
mais  mefmcs  au  delà  de  toute  leur  connoif- 
fance  ,  il  n'en  peut  pas  arriuer  de  mefmes 
à  Dieu, dont  la  fcience  approfondie: toutes 
chofes  fans  referuc  ,  &  au  deflus  de  la  vo- 
lonté duquel  il  n'y  a  autre  caufe  qui  gou- 
uerne.  Il  a  donc  preueu  que  l'homme  tre- 
bufcheroit  par  le  péché,  &  qu'il  tireroir 
toute  fa  race  dans  vne  mefme  calamité  aucc 
luy  dautantque  telle  qu'a  efté  la  condition 
du  Père  ,  telle  a  deu  eftrc  celle  de  fes  en- 
fans.  De  forte  que  mefmes  auant  que  le 
monde  fud  bafty  &  1  homme  créé ,  il  a  veu 
au  péché  de  l'homme  la  ruine  du  mondcj 
^Sc  apperceutous  les  hommes  en  gênerais 


de  U  Predejlinatton.  55" 
GJiacun  en  particulier ,  non  pas  confufé- 
mentÔcpefle  mefle,  mais  diftindement  &: 
comme  foigneufemenc  arrangés,  gifans  ea 
cette  ineuitable  corruption  de  leur  nature, 
tant  ceux  qui  ont  eftc  autresfois,que  ceux 
qui  font  maintenant  ,  &  ceux  qui  feronc 
encore  iufques  à  la  confommarion  des  fic- 
elés. Car  les  premiers  temps  du  monde 
ne  font  pas  plus  proches  de  les  yeux  que 
les  derniers,  toutes  chofes,  comme  i*ay  dit, 
cftant  également  &:  éternellement  prefentes 
à  fa  fapience.  Comme  donc  s'il  euft  veu. 
tout  le  genre  humain  periifant  egalemenc 
fans  diftindion  ny  différence  par  vn  mef- 
me  naufrage ,  dans  vne  mer  fans  fonds 
ôc  fans  nuage  ,  il  a  eu  compadion 
de  cette  calamité  ,  &  cherché  quelque 
moyen  de  procurer  le  falut  du  monde.  Et 
bien  que  d'vn  codé  fa  iuftice  le  tiraft  à  le 
laifler  périr  comme  il  auoit  mérité,  (i  eft-ce 
pourtant  qu'il  s*eft  laiifé  furmonter  à  fa 
clémence. 

Et  pource  que  le  malheur  de  l'homme 
confiftoit  en  deux  chofes  ,  la  corruption 
de  fa  nature  par  le  péché  ,  &  la  fouffrancc 
de  la  mifere  que  le  péché  tire  en  confe- 
quence  ;  il  n'a  peu  eftrc  touché  de  fa  clé- 
mence pour  reparer  l'homme,  quil  ne  re- 
foluft  de  le  reparer  en  ces  deux  égards  ,  à 
fçauoir ,  en  Tamendement  de  fa  nature,  8c 
en  la  reftauration  de  fa  feUcité,  afin  de  rc- 

D  4 


j6  Traître. 

iTj£ttre  en  luy  fon  image  toute  entière.  Maîs| 
pource  que  cette  partie  de  fon  image  qui 
confifte  en  faindeté,  luy  eft  de  beaucoup 
plus  à  cœur  que  Tautre  ,  &  qu'il  eft  plus 
digne  de  rexcellcncc  de  l'homme  d'eftie 
bon  &  vertueux  que  d'eftre  heureux  &  à 
fon  aife  ,  il  a  encore  eu  plus  de  foin  &  de 
flefir  de  réparer  la  faindeté  que  non  pas  la 
félicité  de  l'homme ,  quoy  que  ces  deu3^ 
çhofes  foy ent  totalement  infeparables.  C'eft 
pourquoy  il  eft  bien  vray  que  l'Efcriture 
faindke  nous  parle  fouuent  de  la  deliurancc 
des  peines  que  nous  auons  méritées,  &  de 
la  iouyfTance  de  toutes  fortes  de  contente- 
mens  ,  comme  de  cela  en  quoy  confifte  le 
fâlut  de  l'homme  ;  pource  que  véritable- 
ment ces  chofes  en  conftitucnt  vne  partie, 
&  que  la  reprefentation  de  cettç  partie  du 
falutnous  touchant  tres-viuement  par  Ta- 
niaur  que  nous  nous  portons  à  nous  mcf- 
mes ,  a  tant  &  plus  d'efficace  pour  nous  in- 
duire à  la  foy  &  à  la  faindretét  Mais  fi  eft- 
çe  neantmoins  quelle  ne  difSmule  pas  que 
c'eft  en  l'autre  deliurance,à  fçauoir,  de  la 
domination  du  pechéj&enlafandlificatio'H 
&  de  nos  corps  &  de  nos  ames,que  confifte 
la  principale  partie  de  ce»  qu'elle  appelle  Iç 
x;  or  falut.  Ainfi  dit  elle  que  mus  fommes  ap- 
1. 1.  ptUes  a  tftre  faines  :  k  efire  r^noutieUh  en 
Bph.  4.  l»tjprit  de  noftre  entendement  &  reueftus  dfi 
**'       nofifiel  homme ,  créé  félon  Dteu  en  ififitce  & 


de  la  Predeflination.  yf 

^Yâje  fainÛetè  :  d  eflre  enfènelts  en  la  mort  Rora» 
€ie  Chrtfi  par  le  Baptefme,  afin  ^ae  comme  il  ^'  ** 
efi  rejftif cité  des  morts  par  la  glotre  du  Pere^ 
ffous  aujfi  pareillement   chemtnions  en  non- 
tieauté  de  vtâ  :  en  gênerai,  à  imiter  l'exem- 
ple de  fa  faindtcté,  comme  nous  fomrhes 
predeftinés  à  luy  eftre  rendus  conformes 
en  gloire.    Elle  dit  qu'il  eft  venu  pour  ae-^ 
firuite  les  auures  de  ptchê  i  ^e  ce  cfui  ^^°' 
efiott  impofithle a  la Loy  dautant  qt^eUe  eflott  ^' 
foible  en  la  chair  ^  Dieu  ayant  enttojé  fon  Ftls  g.  ^. 
en  forme  de  chair  de  pèche  (^  pour  le  peche^ 
a  condamné  le  péché  en  la  chair  j  ^  aHu.nfi 
la  Loy  de  VEfprit  de  vie  ijttt  efl  en  lefus» 
Chrift^  nous  a  affranchis  de  la  Loy  de  pèche  & 
de  la  mort.    Qu'il  nous  a  efté  faic  de  par 
Pieu  Sapience  5  Iuftice5San6kification5  &  ^'     "^Z 
rédemption.    En  vn  mot ,  que  lu  grâce  ae 
Dieu  falntaire  a  tous  hommes ^tfl  clutrtrre^t 
Apparut  :  nous  enfeignant  que  en  rtnorçar.t  a 
impiété  ^  aux  mondaines  conuoittfes ,  nous 
*viuions  en  ce  prefent  fecle  yfobrtment  ^  lufle-  Tit.  i. 
ment ,  ^  reltgieufement  s  attendant  labten-  "•  '*• 
heureufe  efperance^^  l' apparition  de  la  gloire  *3*  ''♦' 
du  grand  Dieu^  qui  eft  noflre  Sauueurlefus- 
Chrtjlylequel  s' efl  donné  foy-  mefmepour  notis^ 
afin  qutl  nous  rachetafi  de  toute  tnqiftié ^  ^ 
pou  s  purifia fl  pour  luy  eflre  vn  peuple  peculter 
adonné  à  bonnes  œwures.  Et  fi  nous  fçauons 
eftimer  les  chofes  comme  il  faut  ,  le  plus 
grand  bien  qui  nous  eft  referué  dans  les 


58  Traîné 

Cieux  confiftc  en  ce  que  nous /Vf  0  »-x  faits 
ï*  Icun  femblables  k  Dieu  y  lors  ejne  nous  le  verrons 
5'»«  tdqtéil  efi-yCQ^  adiré,  que  par  la  paifaite 
connoilfance  de  fes  admirables  vertus,  nous 
ferons  transformés  en  fon  ima^e.Et  il  n'eft 
pas  befoin  d'en  produire  dauâtage  d'exem- 
ples ,  TEuangile  le  nous  reprefentant  ôc 
recommandant  ainfi  de  ligne  en  ligne. 

Mais  icy  paroift  auec  vn  merueilleux 
éclat  la  fapience  de  Dieu  &  fa  mifericordc. 
Car  il  nous  auoit  bien  créés  &  bons  ôc 
heureux  au  commencement  à  la  verité,mais 
en  vne  condition  naturelle  pourtant ,  &c 
par  confequent  muable.  Cela  donc  qui  eft 
naturel  ayant  précédé  &s*eftant  corrompu, 
il  eftoit  conuenable  à  la  fapience  de  Dieu, 
puis  qu'il  vouloit  reparer  l'homme  ,  de  le 
mettre  en  vnc  condition  furnaturelle,  Ôc  à 
fa  mifericordc  de  deliurer  cette  condition 
du  péril  de  changement  ôc  la  rendreimmua- 
blc.  Voila  pourquoy  quant  à  la  félicité  ,  il 
la  nous  propofe  en  vn  degré  qui  furpalFè 
de  bien  loin  tout  ce  que  Adam  en  a  iamais 
polTedé,  foit  qu'on  regarde  à  la  condition 
du  corps  ,  car  il  doit  eftre  par  la  refurre- 
éfcion  reueftu  de  qualitez  incorruptibles  & 
celeftes  :  foit  à  la  demeure  &  au  lieu  de  la 
félicité,  car  nous  en  deuons  iouyr  dans  les 
Cieux  j  foit  qu'on  regarde  à  la  nature  des 
contentemens  que  nous  efperons  ,  car  ils 
font  de  tout  poind  inimaginables,  ôc  com- 


de  la  n^redejlinatîon.  59 
me  parle  TApodrc  ,  ne  peuucnt  cftre  ap- 
pcrccus  des  yeux,  ny  connus  par  les  oreilles, 
ny  tomber  en  noftre  penfée.  A  quoy  la 
condition  d'Adam  n'auoit  rien  de  compa- 
rable. Et  quant  à  la  faindeté  ,  elle  eft  in- 
feparable  de  ceux  à  qui  elle  a  efté  commu- 
niquée en  vertu  de  ce  ialut ,  ôc  ne  peut 
cftre  efbranlce  ny  rauie  par  tentation  quel- 
conque. 

Et  la  manière  en  laquelle  Dieu  a  pro- 
cédé pour  reparer  de  cette  façon  le  genre 
humain,  eft  de  tout  poind  émerueillable. 
Car  comme  ainfi  (oit  qu*en  confiderant 
en  cette  fienne  infallible  prefcience  Thom- 
me  perdu  fi  mifcrablement  ,  il  euft  par  fa 
clemécevne  grande  inclination  à  le  retirer 
cle  cette  malheureufe  condition,  &  le  col- 
loquer  en  vne  beaucoup  meilleure  que  celle 
dont  il  eftoit  tombé  j  il  fe  prefentoit ,  ce' 
femble,  vn  empefchement  infurmontablc 
dei  la  part  de  fa  iuftice  ,  qui  crioit  fans 
cefTe  vengeance  à  caufe  de  l'ofTence.  Et 
non  pas  vne  vengeance  telle  quelle.  Car 
la'iuftice  eftant  vne  vertu  en  Dieu,  &  toutes 
les  vertus  qui  font  en  Dieu  y  eftans  en 
vn  degré  extrême,  il  falloir  neceffairement 
quelle  defiraft  vne  vengeance  de  tout  ce 
que  le  péché  meritoit,  eftant  commis  con- 
tre vne  infinie  majefté  ,  ou  au  moins  de 
tout  ce  dont  la  créature  eftoit  capable. 
La   créature  donc   eftant  capable   d'vne 


^o  Trainê 

peine,  non  pas  infinie  eu  égard  à  fa  gran- 
deur, dautant  que  ceft  vne  créature,  c'èft 
è  dire  qu'elle  a  Tes  bornes,  &  qu'elle  n'eft 
pas  capable  d'vn  infiny  relTenciment,  mais 
perpétuelle,  c'cft  à  dire  infinie  eu  égard  ^ 
fa  durée,  dautant  que  c*eft  me  nature  im- 
inortelle  quant  à  Tame  ;  la  milice  dt  Dieu 
f  equeroit  que  l'homme  fuft  puni  éternel- 
lement. Se  vne  punition  éternelle  ne  pou- 
uoit  compatir  auec  cette  réparation  de  no- 
ftre  nature.  De  façon  qu'il  fembloit  qu'il 
y  euft  entre  ces  chofes  vn  abyfme.  Et  de 
vray,iIn'eftoic  paspoffible  que  Dieu  remift 
l'homme  en  vn  eftat  de  félicité,  en  le  laif- 
fant  en  celuy  de  péché  &  de  vice  :  le  bon- 
heur eftant  vne  condition  qui  ne  fe  peut 
par  la  difpenfation  de  Dieu  affortir  en  au- 
cune façon  auec  la  haine  de  la  pieté  &C 
de  la  vertu.  Et  n'eftoit  non  plus  poffiblc 
qu'il  le  reftablift  en  vn  eftat  d'intégrité  & 
de  vertu  fans  vne  préalable  fatisfadfcion  à 
fa  iuftice.  Car  quoy  que  c'en  foit ,  la  per- 
fcdion  de  la  nature  en  pieté  &  en  vertu  eft 
vn  plus  grand  bien  ,  que  la  perfedlion  Je 
la  condition  en  félicité  ÔC  en  aife.  Si  donc 
il  ne  eonuient  ny  à  la  fagefle  ny  à  la  iuftice 
de  Dieu  de  luy  communiquer  le  moindre 
bien  fans  auoir  préalablement  fatisfait ,  il 
ne  eonuient  pas  aifement  ny  à  l'vne  ny  à 
l'autre  de  luy  communiquer  le  plus  grand 
fans  vne  fatisfadion  préalable. 


de  la  Predejiinanon.  Gi 

L'homme  donc  ne  pouuant  fatisfaire 
pour  foy  mefme  ,  &  nulle  autre  créature 
n'eftant  capable  d'vn  fi  grand  cfFcd,  Dicii 
a  ordonné  d'cnuoyerfon  Fils  au  monde  ÔC 
luy  faire  veftir  noftre  nature  humaine  pour 
deux  chofcs.  La  première  eft  de  fatisfaire^ 
à  la  iuftice  de  Dieu  par  la  fouffrancc  des 
peines  que  nous  auons  méritées ,  &  cela  ea 
fe  conftituant  noftre  pleige.  Car  en  rece* 
uant  cette  charge  de  fon  Pere,&  s*y  offrant 
volontairement  ,  il  fe  rendoit  capable  de 
prendre  fur  fa  perfonne  les  crimes  qu'il 
n  auoit  pas  luy  mefme  commis ,  ôc  qui  au- 
trement n'y  euifent  peu  eftre  transférés  s'il 
ne  fe  fuft  allié  auec  nous  fi  eftroittement  ^ 
non  feulement  par  la  communion  d'vne 
inefmc  nature  humaine,  mais  auflî  par  vu 
commandement  exprés  deDieU5&:  vnefou- 
miflion  volontaire  à  la  peine  méritée,  pour 
la  rédemption  des  autres.  En  ce  donc  qu*il 
eftoit  deuenu  homme ,  il  eftoit  capable  de 
fouffrir  la  mort  réellement  &  de  fait ,  y 
ayant  efté  adiugé  par  le  commandement  de 
fon  Père,  &  affujetty  de  fa  propre  volon- 
té. '  Et  en  ce  qu'il  eftoit  Dieu  bénit  éter- 
nellement ,  il  eftoit  capable  de  faire  que 
cette  ficnne  fouffrance  en  qualité  de  peine 
pour  nosofFcnces,  équipollaft  à  leur  démé- 
rite, &  par  ce  moyen  fatisfift  par  fa  valeur 
infinie  à  la  iuftice  diuinc.  Cet  obftacle 
leué,  il  faifoit  la  voye  à  cette  mifericorde 


(gi  Traître 

que  la  iufticc  tenoic  reirerrce ,  &  qu'elle 
empefchoic  de  forcir  hors  des  riues  quelle 
luy  auoic  dreffées. 

L'autre  eft,  qu'en  confequence  de  cette 
fienne  foufFrance  à  laquelle  il  s'eftoit  (î 
franchement   &  volontairement    fournis 
pour  obeyr  à  fon  Pere&:  procurer  le  falut 
du  genre  humain,  il  euft  le  droit  &  Thon- 
ncur  d*accomplir  luy  raefme  l'œuure   de 
leur  falut  &  d'en  eftre  le  raodelle.    D'ca 
eftre ,  di-  j e ,  le  modeile  premièrement.  Car 
quant  à  la  faindtetc,  foit  que  vous  le  con» 
fideriés  deuant,  foit  que  vous  leconfideriés 
depuis  fa  mort,  il  a  efté  6c  fera  éternelle- 
ment fans  macule  &  fans  tache,  &  rcpre- 
fenteen  cela  l'image  de  Dieu  dVne  façon  C\ 
illuftre  &   il  glorieufe  ,   qu'on  peut  anffi 
bien  dire    en  cet    égard    qu'aux    autres , 
que  qui  l'a  veu  ,  a  veu  le  Perc  ,  &  qu'il 
•        eft  la  rcfplendeur  de  fa  gloire.    Et  pour  le 
regard  de  la  félicité,  ce  qu'il  en  polTede  fur- 
monte  toute  comprehenfion  &  toute  intcl- 
Phil.  3'Jigei;ic^^    Or  eft-t  il  expreffémcnt  dit  que 
^om.    "^^^^  deuons  eftre  rendHS  conformes  a  fon 
8.  i8.    C(*^p^  glorieux,  ^ue  nous  fommes  fredefltufeT^ 
a  eftre  rendus  conformes  à  fon   image.    Et 
T.  Cor-  qyg  comme  nous  Auons  porté l* image  dupre- 
'^'  '^^  mier  Adam  qui  eflott  de  terre ,  nous  auons  k 
^  '      porter  l'image  du  fécond  Adam  qui  eft  def» 
cendu  desCteux,  De  l'accomplir  luy  mefme 
encore.    Car  c'eft  en  luy  que  l'Éfprit  de 


de  la  Predejlination.  ^3 

fan£tification  a  cfté  mis  ,  pour  le  donner  à 
ceux  qui  luy  appartiennent  ,  liant  par  ce 
moytn  Ôc  ellraignant  auec  eux  vnc  coni- 
munion  (î  cftroitte  ,  que  l'vnion  politique 
&ciuile  des  fujets  auec  leurs  Princes ,  Se 
la  conjon(5lion  foit  politique  foic  naturelle 
des  femmes  auec  leurs  maris, &  la  commu- 
nion naturelle  des  farmans  &  des  branches 
auec  leurs  troncs, &  des  membres  auec  leur 
chef 5  n'cO:  point  fi  ferme  ny  Ci  indilToluble. 
Car  toutes  ces  comparaifons  font  em- 
ployées en  TEfcriture  pour  nous  reprefen- 
tcr  cette  communion, &  (1  n'y  peuuent  at- 
teindre. De  manière  que  le  principe  de 
noftre  fandification  eftant  en  luy  comme 
en  fa  fourcç  ,  &  ce  que  nous  en  partici- 
pons eftant  comme  ruilfeaux  qui  en  décou- 
lent ,  nous  nous  pouuons  vanter  que  nous 
viuons  defaviemefme,fi  nous  fommes  vne 
fois  entés  en  fon  corps,  Se  fî  nous  auons  parc 
en  cette  communion  bien  -  heureufe.  Et 
c*eft  encore  en  luy  que  refide  la  mefme 
puilTance  de  l'Efprit  par  laquelle  il  nous 
relTufcitera  d^entre  les  morts,  Se  reueftira 
nos  corps  de  qualités  incorruptibles  fem- 
blables  à  celles  que  le  fien  mefme  poflede. 
Selon  ce  que  dit  l'Apoftre,  ^ue  fi  l^Efprit  Rom* 
de  celfty  qfti  a reffufcité lefus^Chrift des  morts  8,  n. 
efl:  en  mus,  celuy  qni  a  rejftffcité lefiiS-Chrtfl 
des  morts  viutfiera  aujfi  nos  corps  mortels ,  a 
cattfe^  OH  fur  le  moyen  de  fon  EJfrit  habitant 


lean  i< 
II. 


ë4  Traîne 

Ictn  6,  g^  ^Q^f^    Q^  qu'jj  ji^  j^y  mefme  plus  ex- 
"  prellefnent  encore,  Jgfi^  ^fitconcftée  vtent  4 

Ihj  ,  ^  crtf /î  f »  /«7  <^  le  contemple^  ne  verra 
iamati  la  mort  ;  d'autant^  dit-t-il,  (jue  te  le 
rejfftfciteray  AU  d€rni*.r  iottr.   Et  c'eft  la  rai«» 
fon  poiircjuoy  il  eft  die  ,   ^t*À  ceux  <^tii 
croyent  en  lay  il  leur  donne  ce  droiB  d*eflre 
fans  enfarts  de  Diett  :  &  qu'il  eft  fî  fouuenc 
fait  mention  de  noftie  adoption  en  Chrift; 
Car  il  y  a  en  la  condition  des  enfans  ordi- 
nairement ceschofes  :  premièrement  qu'ils 
font  dVne  mefme  nature  aùec  leur  père  i 
fecondement  qu'ils  tiennent  cette  relTem- 
blance  de  nature  de  luy^:  &  finalement  qu'ils 
ont  part  en  fes  biens  &  en  fon  héritage  5 
commedependansdeluy5&  eftans  par  ma- 
nière de  parler,  parties  de  fa  perfonne.  La 
reftauration  donc  de  la  faindteté  en  nous 
fait  dire  à  S.  Pierre  que  nous  fomm  es  parti- 
eipans  de  la  nature  dtuine.    Ce  que  nous 
**   ^^'*  auons  cela  de  l'efficace  de  fonEfprit  &  de 
fa  Parole  ,  fait  dire  à  S.   lean  que  nous 
1.  Ican  fommei  ne'^de  Dieu  :  Ce  que  nous  auons 
3.  9,  &  part  en  fes  biens  fait  dire  à  S.  Paul  que 
4»  7*     comme  enfans  nous  fommes  héritiers  de  Die/i' 
nom.    ^  cohéritiers  de  Chrifi  :  Et    ce  que  nous 
auons  le  fentiment  ôiTafleurance  de  toutes 
ces  chofes  en  nos  âmes  par  la  vertu  du  mef-^ 
Rom.    nie  Efprit ,  fait  dire  au  mefme  Apoftre  , 
^*  '^'    ,83*^  rendtejmoignage  à  nos  efprits  ^ue  nous 
fommes  enfans  de  Dieu,  Et  nçantraoins  tout 

cela 


de  la  Prcâcjlination.  C$ 

cela  s'appelle  adoption  ,  pource  que  Tin- 
tei^iicé  de  la  nature  ny  opère  rien  ,  c*e(l 
la  grâce  de  la  rédemption  :  Et  adoption  en 
Chrift,  pource  que  nousn'auons  ces  chéCeS 
que  par  Ton  méritée:  fon  encrenfiife. 

«TO  èr«»  JTii  5«  jTi  5TÔ  ,è«  ST1>  ire  ST^  ^s  ^ 

CH  A  p.    VIL 

Quelle  cjl  la  nature  du  confeil  ot4> 
de  U  'Volonté  ^ar  laquelle  Dieu 
a  ordonne  d'accomplir  ce  dejjein, 
foit  pour  fon  ejlenduëjjoit pour 
la  condition  qui  y  ej}  annexée. 

LA  mifere  des  hommes  eftant  vniuer- 
Telle,  &  le  deiir  que  Dieu  a  eu  de  les 
en  deliurer  par  le  moyen  d'vn  fi  grand 
Rédempteur  ,  procédant  de  la  compaffioii 
qu*il  a  eue  d'eux,  comme  de  fes  créatures 
tombées  en  vne  fi  grande  ruïne,  puis  qu'ils 
font  fes  créatures  indifféremment,  la  grâce 
de  la  rédemption  qu'il  leur  a  offerte  &  pro* 
curée  a  dcu  eftre  vniuerfclle  ,  pourueu 
qu'aufli  ils  fe  trouualfent  tous  difpofés  à 
la  receuoir.  Et  en  cela  ,  ny  iufqucs  là, 
il  n  y  a  point  de  différence  cntr'cux-    tç 

E 


g  (3  Tm'îttè 

Rédempteur  a  efté  pris  de  leur  race  j  Si 
fait  participant  de  mefrae  chair  &de  mef- 
mc  fang  auec  eux  tous ,  c'eft  à  dire,  d'vrie 
mefme    nature  hurnainc  coniointe  en  luy 
auec  la  diuine  en  vnité  de  perfonne.     Le 
facrifîce  qu'il  a  offert  pour  la  propitiation 
de  leurs  offcnfcs  ,  a  efté  pour  tous  j  &  le 
falutqu'ila  rcceu  de  Ton  Père  pour  le  com- 
muniquer aux  hommes  en  la  fandlification 
de l'ETprit,  &  en  la  glorification  du  corps, 
eft  deftiné  à  tous  ,  pourueu ,  di- je  ,  que  la 
difpofuion  neceffaire  pour  le  receuoir  ioic 
en  tous  de  mefmes.  Il  eft  bien  vray  qu'il  a 
efté  promis  d'vne  façon  particulière  à  la 
pofterité  d^Abraham  ,  auec  laquelle  Dieu 
auoit  contra6tc  des  alliances  qu'il  n'auoit 
pa>  auec  les  autres  hommes  du  monde. 
Mais  ce  qu'il  y  a  eu  de  fpecial  pour  cette 
nation  en  cet  égard  ,  reuient  à  ce  que  cet 
oracle  prononcé  dés  le  commencement  , 
que  la  femence  de  la  femme  briferoit  la 
tefte  du  ferpent,  eftant  demeuré  enfeuely 
en  oubliance  parmy  tout  le  refte  de  la  po- 
ftetité  d'Adam  en  tous  les  autres  peuples, 
Di'eu  a  voulu  en  renouueller    la  mémoire 
parmi  ccftuy-cy  ,  &  par  le  moyen  des  pro- 
iîieiïes  du    Rédempteur  ,  commencer  dés 
lors  en  la  nation  des  luifs  le  baftiment  de 
fou  Eglife.   loind  que  ceft«  nation  deuoit 
auoir  cet  honneur  que  le  Rédempteur  nai- 
ftrcit  du  milieu  d'elle,  delà  femence  d'A- 


1^ 

de  la  Predejllnation.  6y 

bvaharnfon  Patriarche, &:  de  Daiiid  îc  plus 
recommandabledc  Tes  Ràys.  fc  finalement 
que  la  doctrine  de  la  redemptionfcroicpre- 
njieremencprcfchéeparmi  Itsiuifs,  &  par 
le  Rédempteur  melmc  ôc  par  fes  Apoftres, 
celle  prerogaciue appartenant  à  cefte  nation 
tn  vertu  dcsptome(res&  des  alliances.  Mais 
cela  fait,  tous  les  peuples  de  la  terre  onteftd 
appelles  à  la  communion  d'vn  mermeraliic 
felô  les  Prophéties, &  les  Apoftresenuoyés 
par  tout  le  nioiidQ^dchte/érs,  comme  ils  par- 
lent euX'mefmeSîàcaufe  de  la  commifllon 
qui  leur  nruoit  eftc  donnée,  Tafstatix  Grecs  Rora»w 
cjHattx  Barbares^  tant  aux  fages  cjté  àux  ig^o-  !'• 
r^w/jdela^cognoiirancederÉuangile.  Car 
^iis  auoyent  appris  &  de  la  bouche  de  leur 
mai(trc,&desreuclations  descieuxmefmes, 
que  DtePinapoint  d*cgard  a l* apparence  des  j>^^  j^ 
ferfoKfjes  iwats  é^Hentvute  nation  celfiy  ^Htle^^,  jj, 
craint  er  i  adonne  à  iufticeli^y  ejl agréable.  Et 
rncfmes.àmefure  que  les  luifs  fe  font  mon-., 
ftrés  indignes  de  la  grâce  fpcciale  qui  leur 
auoit  efté  faite  ,  les  Apoftres  fe  font  fentis 
.plasobligésdefaire  fleurir  la  croixde  Ghr^ 
&  fructifier  la  dodrine  de  falut  parmi  les 
autres  nations.  Suiuant  ces  paroles  de  Paul 
6cde  Barnabasqui  nefepeuuent  confîdcrer  ^ft.  tu 
trop  attentiuemcnt.CVy?o/7  bien  a  vosfs  Iniffy  46.  -^7. 
^*tl  fallait  premièrement  annoncer  la  Parole 
de  Dieu,  Mais  puis  qne  vous  la  debomési&  que 
VOUS  vçmtugésvoHsmefmes  indtgnes  deUvsc 

£     i 


6t  Traîne 

éternelle  ^  voicy  nous  nous  tournons  vers  lès 
Gentils,  Car  le  Seigneur  le  nous  a  ainjt 
commandé  difant ,  le  t'ay  ordonné  pour  eftrs 
la  lurmere  des  Gentils ,  afin  cfue  tu  fois  en 
falut  iufques  au  bout  de  /«  terre^ 

Et  bien  qu'il  y  ait  plufieurs  nations  vers 
lefqteiles  peut "eftre  la  claire  prédication 
de  TEuangile  n*eft  point  encore  paruenue 
par  la  bouche  des  Apoftres  ,  ny  de  leurs 
defcendans  ,  &  qui  n'ont  aucune  diftindè 
connoiiTance  du  Sauueur  du  monde,  il  ne 
faut  pas  penfer  pourtant  qu'il  yt  ait  ny  au- 
cun peuple  ,  ny  meimes  aucun  homme 
exclus  par  la  volonté  de  Dieu ,  du  faluc 
qu'il  a  acquis  au  genre  humain,  pourueu 
qu'il  face  fon  profit  des  tcfmoignages  de 
mifcricorde  que  Dieu  luy  donne.  Car  en- 
core qu'il  ne  face  pas  connoiftre  diftindte- 
ment  à  tous  qui  cft  ce  Rédempteur  par 
lequel  ils  ont  efté  fauuez,  fi  eft-ce  que  la 
prouideilce  par  laquelle  il  \z%  conferue,  les 
benedidions  temporelles  defquelles  il  les 
arroufe&  \^s  remplift  continuellement,  ôc 
la  longue  attente  &  patience  incroyable  dç 
laquelle  il  vfe  enuers  eux,  leur  eft  vnc  pré- 
dication fulfifante,  s'ils  y  eftoient  attentifs, 
pour  leur  faire  entendre  qu'il  y  a  mifericor* 
de  pardcuers  luy  pour  ceux  qui  y  recourent 
auec  confiance  &repcntance.  Selon  ce  que 
Rom.  TApoftre  cnfeignc  que  les  richejfes  de  fa  ^^- 
*•  4»     nignitè  (^  de  fa  patience  &de  fa  longue  at^ 


de  la  Predejlination.  6^ 

tente,  coftfiient  les  hommes  à  refentance.  Car 
pieu  conuicroit-t-il  les  hommes  à  rcpen- 
tance  pour  neapt ,  &  en  intention  ,  s'ils 
venoient  à  cbeyr  à  Tinuication  &  fe  repen- 
tir ,  de  les  exclurre  de  l'a  grâce  }  Dieu  cft 
trop  bon  ,  &  ,  s*il  faut  vfer  de  ce  mcç  , 
trop  ferieux  ,  pour  preiencer  aux  hommes 
de  vaines  efpeiances.  Voila  pourquoy  il 
n*eft  nullement  à  douter  que  (i  en  quelque 
nation  du  monde  que  ce  foit,  où  mefmes 
le  nom  deChrift  n'eft  pas  connju,  il  s*eftoit 
rencontré  quelqu'vn  ,  qui  touche  des  tef- 
moignages  de  fa  mifericorde  que  Dieu  pre- 
fente  de  toutes  parts  aux  hommes  en  i'ad- 
miniftration  des  chofes  de  Tvniuers  >  fe 
conucrtift  véritablement  à  luy  pour  obtenir 
le  falut  de  fa  grâce,  (  &  nous  verrons  cy- 
deffous  quelles  facultez  ou  puilTances  il  y  a 
en  l'homme  de  fe  conuertir  ainfî  )  il  ne  luy 
en  donnaft  la  iouy (Tance.  Et  bien  mefmes 
qu'il  ne  cônuft  pas  diftindtement  le  nom 
de  Chrift  ,  &  qu'il  n  euft  rien  appris  de  la 
manière  en  laquelle  il  nous  a  obtenu  la> 
rédemption ,  Dieu ,  félon  fa  fapience  admi- 
rable, &  félon  qu'il  cft  riche  en  moyens  5c 
puiflant  en  force,ne  laiffcroit  pas  de  trouuer 
les  expediens  neccffaires  pour  l'en  rendre 
participant  en  la  tcmiflîon  de  fes  péchez  , 
en  la  fandification  de  fon  efprit,  &  en  l'im- 
mortalité glorieufe.  Car  ces  paroles  font 
d'vne  éternelle  &  vniuerfelle  vérité  ,  "que 

E    3 


yo  Tralttê 

ïeftn       cefi  Ifty   tjUi  efl  la  propitiation  p$Hr    ma. 

».  2.     pecheT,  &  non  feuUmeyit  pour  les  noftres  ^ 

mats  aujji  pour  les  peckcZ  de  tout  le  monde ^ 

Et  celles-cy  encore,   que  Dten  veut  ejue 

tofts  foyent  fanuey^  ^  viennent  4  la  co.nnoif- 

y.     fance  de  [a  Denté  à^ amant  qptd  y  4  in  feul 

4.  f.  6»  ^*^^  ^  '^^  fi^^  moyenneitr  entre  Dieu  ç^ 
les  hommes ,  4  fçauoir  feftfS-Chnft  homme  , 
^»i  s' efl  donné foy  mefme  en' rançon ponr  touâ^ 
C  eft  à  dire  que  non  feulement  il  n'en 
exclud  aucun ,  mais  il  feroit  bien  aile  que 
tout  le  monde  s^en  approcbaft  ,  voire  il  y 
conuie  tout  le  monde  ,  comme  eftant  vne 
grâce  laquelle  il  a  deftinéc  à  tout  le.genre 
humain ,  s*il  ne  s  en  monlhe  point  indigne» 

Tit.  1.  £^  ç'^^ii  pourquoy  S.  Paul  l'appelle  grâce 

^'         Jalataire  a  tous  hommes. 

i  ,„  Et  bien  que  ces  mots,  Dieu  a  tavt  aime 

^^,  le  monde  ejn  il  a  ennoye  Jon  Fus  vmque  ^  afin 
que  (^Htcon^ue  croit  en  Isty  ne  perijfe  point  ^ 
mais  ait  la  vie  éternelle  ^  femblent  tellcmenç 
faire  cette  grâce  vniucrfelle  ,  comme  pro- 
cédante de  Tamour  que  Dieu  a  porté  au 
genre  humain,  que  neantmoins  ils  la  re- 
ftraignent  à  ceux  qui  croyent ,  &  qu'il  ne 
femble  pas  que  ceux  foyent  conuiez  à  croi- 
re enChriftqqi  mefme  n'ont  pas  ouy  par- 
ler de  luy  ,  elles  ne  contredifent  pourtant 
point  aux  chofes  que  nous  auons  cy-deifu? 
pofées.  Car  comme  il  y  a  de  deux  fortes 
4e^i:edication  de  Çhrift,auflî  y  pouçroiÇ' 


'  de  U  Predcjl'inatîon.  71 

il  auoir  ,  Si  rempefchemcnt  n'en  venoit 
poinc  d'ailleurs,  de  deux  fortes  de  connoif- 
fance  de  Chrift  qui  ameneroient  au  (alur, 
L'vne  prédication  cft  par  le  miniilcre  des 
Apoftrcsôc  de  ctux  à  qui  TEuan^ile  a  efté 
commis  ,  qiii  annoncent  que  Icfus  le  Fils 
de  Marie,  de  Fils  éternel  de  Dieu  tout  cn- 
fembie,  nous  a  rachetez  de  nos  péchez  par 
fa  croix,  &  eftant  relTufcité  des  mores,  cft 
monté  dans  les  lieux  celeftcs  ,  d'où  nous 
le  deuons  attendre  en  noftre  rédemption. 
Et  certe  prédication  engendre  vnc  foy  en 
la  mifericorde  de  Dieu  manifedeG  en  ce 
grand  Sauueur  ,  conioindle  auec  vne  di- 
flinde  cônoilFance  de  ce  Sauueur  mefme  : 
laquelle  foy   produit   en   nos   cfprits  des 
cffcdis. entièrement  émerueillables.  L'autre 
eft  par    Tentrcmife    de  la  prouidence  de 
Dieu  feulement ,  qui  conferue  le  monde 
nonobftant  fon  iniquité,&rinuiteà  repcn- 
tance  par  fa  longue  patiance,  laquelle  ,  fî 
les  hommes  n'eftoient  point  naturellement 
aueugles  &  obftincz  en  leur  au^uglemenc, 
feroit  capable  d'engendrer  en  eux  vnc  per- 
Tuafion  de  lamifcricoide  de  Dieu,deftitué« 
à  la  vérité  de  la  dillindtc  connoilTancc  de 
ce  Rédempteur  que  TEuangile  nous  pref- 
che,  &  neantmoins  fuffifanîe  pour  rendre 
les  hommes  iouyfTansdufalut  duquel  il  eft 
autheur.  Parce  que  fi  elle  ncles  yamenoit 
immédiatement ,  au  moins  leur  ieroit  ell^ 

E    4 


yt  Traittç 

par  les  moyens  que  Dieu  en  trouuerok,yn^ 
certaine  &  indubitable  incroducftion  à  cet- 
te claire  &  nette  connoilfance  de  lefus- 
Chrift  ,  que  l'Euangile  rend  necelfairc  à 
ceux  qui  viuent  fous  fon  Economie.  De 
forte  que  les  vns  à  qui  il  eft  diftinâ:cment 
prefchéj  croyent  en  luy  en  le  cônoifTant  ; 
les  autres,  s'ils  ne  melprifoient  point  la 
inifericorde  de  Dieu  qu'il  leur  offre  en  la 
conduite  de  faProuidcnce,  perfuadés  fans 
le  connoiftre  de  la  mifericoree  dont  il  eft 
auteur  ,  viendroient  par  les  moyens  que 
Dieu  leur  en  fourniroit  en  fes  grandes 
compaflions  ,  &  par  fa  fagt  (fe  incompre- 
henfible  ,  à  cette  foy  au  Rédempteur  que 
la  prédication  de  la  Parole,  &  la  reuclation 
de  PEfprit  eft  feule  capable  de  donner  aux 
hommes.  Car  tout  ce  que  Dieu  defploye 
de  mifericorde  &  d'efperance  de  falut  aux 
hommes  en  quelque  manière  que  ce  foit , 
vient  de  ce  que  fa  iuftice  a  cfté  appaiféc 
par  le  facrifice  de  fon  Fils  ,&  que  ainfi  il 
a  leué  Tempefcliement  que  le  péché  met- 
toit  à  la  grâce  de  la  remiffion,  s'ils  ne  s'en 
monftrent  point  indignes. 

Mais  tout  cela  dépend  de  cette  condi- 
tion, qu'ils  ne  s'en  monftrent-pas  indignes- 
Car  il  ne  conuenoit  pas  à  la  fagcilc  de 
Dieu  de  procurer  ny  propofer  ce  falut  aux 
humains,  pour  en  eftre  mis  réellement  & 
de  fait  en  iouyflance ,  encore  qu'ils  n  en 


de  la  Predeflinatton]         7.3 

vouluflcnt  point  5  &  qu'ils  demeuraflent 
opiniaftrez  à  refufer  (a  niifericorde.  Que 
di-je  ,  il  ne  conuenoit  pas  à  la  fapience  de 
Dieu  3  II  eftoic  abfolumcnt  impofTiblc  que 
les  hommes  fuifcnt  fauuez  malgi  é  qu'ils  en 
cufl'ent.  Car  puis  que  la  principale  partie 
du  falut  côiîfte  en  la  îapdtification  de  Tame, 
ôc  cette  fanftifîcationcn  rillumination  de 
rcntendemcnt,&  en  la  correâ:ion  de  la  vo- 
lonté &  des  affections,  pour  faire  que  les 
mouucmens  &  les  opérations  de  toutes  fes 
puiifanccs  foyent  conformes  à  la  volonté 
deDieUj&reprefcntcnt  Ton  image  en  leur 
excellence, comment  fe  pourroient  opérer 
toutes  ces  chofcs  en  l'homme ,  l'hom.me 
demeurant  neantmoins  obftinc  alencontre 
de  DieUs&  contre  toutes  ces  vertus  qu*il 
itiy/çiGftntccn  fa  grâce?  Autant  eft-il  im- 
poiîible  comme  d'illuminer  vue  chofe  qui 
demeure  tenebreûfe  nonobftant,  ou  en  re- 
drelfer  vne  autre  qui  toutesfois  demeure 
tortue  :  cela  s'impliquant  foy  -  mefme  en 
vne  contradiction  manifefte.  Et  puis  que 
la  féconde  partie  du  fàlut  ne  peut  en  façon 
quelconque  fubfifter  fans  la  première  ,  il 
eftoit  impofîîble  de  mefmes  .  comme  i'ay 
dit  fi  fouuent,  de  rendre  l'homme  iouyf- 
fant  de  la  félicité,  fans  luy  communiquer 
çu  préalablement  ou  coniointement  la  fan- 
itification  de  fon  ame.  Il  faloit  donc  ne- 
ceiraircmét^auant  que  ce  Rédempteur  à  qui 


74  T^raittê 

e  efté  coramifc  la  charge  d'accomplir  noftr© 
falut  en  nous ,  defployaft  la  puifTance  dç 
fon  efprit  en  noftre  régénération  ôc  en  no-, 
ftre  glorification ,  de  nous  fift  fentir  TcfFeâ; 
de  fa  cômunionences  chofes^quelcs  hom- 
mes le  receuffent  &  viniTent  à  luy  pour 
teantf.  s'y  conioindre.    Et  c*cft  ce  qu'il  appelle 
ff.  40»  luy  mefme ,  t^^;?/*-  a  /uy  ,Sc  le  contempler^  & 
^ro/rf  en  Itêy,  C'eft  à  dire  eftre  entièrement 
perfuade  de  cette  vérité  qu'il  eft  le  Sauueur 
du  monde  ,  afin  de  rechercher  en   luy  le 
remède  à  nos  maux  :  ce  que  Tes  Apoftres 
appellent  en  tant  de  lieux  lafojy  qui  Ci  elle 
cft  véritable  &  fyncere,  noiis  ente  au  corps 
î^om.    de  noftre  Seigneur  lefus  ,  comme  greffes 
^^'        fauuages  en  vn  oliuier  franc ,  pour  tirer  de 
luy  le  fuc  &  la  feue  de  vie  fpirituelle  :  Ci  elle 
ne  fetrouue  pas  en  nous,  nous  demeurons 
en  noftre  corruption  &  mifere  naturelle. 
Tout  le  Nouueau  Teftament  le  nous 
cnfeigne  ainft  de  bout  en  bout  :  Chrift  no- 
tamment   en  ces  beaux  paifages  ,  Comme 
Ican  }.  Jl^oyfe  ejlena  le  ferment  au  defert ,  ainfifaut- 
ï4«  ïf  •  |7  qf^g  ig  p,ij  ^g  rhemmefott  ejleué  ;  Afin  c(ue 
qmcovque  croit  en  luy  ne  pertjfe  potnt ,  mais 
eiHtl  att  vie  éternelle.  Car  Dieu  a  tellement 
atméle  monde  qu  d  a  donne  fon  Fils  vnique^ 
afin  qtte  cjtt'conejue  croit  en  luyneperijfe  point, 
mais  ait  vie  éternelle.     Car  Dieu  n'a  point 
cnuoyé  fon  Fils  au  monde  pour  condamner  le 
monde ,  mais  afin  que  le  wonde  foit  fauue par 


de  la  n?redejlïndtïo}i,         7j 

luy^     ^ui   croit  en  Ittj  ne  fera  point  con^ 
damné  ,  mais    ^«i  ne  croit  point  efl  des-] a 
condamné.    Car  il  na  point  cret*  an  nom  du  ^^^^  ^ 
Fds  vnieitie  de   Dieu,    Item  j  ^^  croit  en  5e, 
moj  à  vte  éternelle  ,   ç^  ejtii  ne  croit  point  5 
Vtre  de  Dieu  demeure  fur  luy.    Et  n'eft  pas 
befoin  de    plus  de  preuues  en  vnc  choie 
claire    &    non    conteftée.     Son  Dilciple       » 
bien  -  aimé   y  adioufte    vne  expreffion 
pleine  d'emphafe.     St  nous  receuohS  le  *ef^ 
moignagedes  hommes  ^le  tefmoignagede  D  eu  j.  tean 
eft  plus  grand  :  Car   ce(ï  là  le  tejmoigna^e  5.  9.  10 
de  Dieu  ,  lecjuel  d  a  te fm oigne  de  fon  Fds  5 
dfçaftotr  ijHC  Dieu  nous  a  donné  la  've  éter- 
nelle ,  ç^  que  cette  vte  efl  en  Jon  fils,    ^^i- 
croit  au  Fds  de  Dteu  il  a  le  tefmagnagt  de 
Dieu  en  foy-mejme  :  <jUi  ne  crott  point  a  Dteu^ 
il  Va  fait  menteur  :  Car  tl  na  fotr.t  creu  au 
tfifmoignage  que  Dteu  a  tefmoigré  dt  fon  pro- 
fre  Fds»    De  façon  qu'outre  qu'en  ne  recc- 
nant  pas  Chrift  pour  Sauueur  on  reictte 
Tvnique  moyen  d'obtenir  le  falut ,  Se  ouKïq 
Je  péché  qu'il  y  aà  meprifer  vne  fi  grande 
^race  que  Dieu  nous  prefente ,  il  y  a  cnrove 
ce  crime  icy ,  d'accufer  Dieu  de  menfoi^ge, 
en  ne  croyant  point  au  tcfmoignagc  qu'il 
a  rendu  de  fon  Fils.    Ainfi,  fi  vous  confi- 
derés  le  foin  que  Dieu  a  eu  de  procurer  le 
falut  au  genre  humain  par  Tenuoy  de  fon 
Fils  au  monde,  &  les  chofes  qu'il  y  a  faites 
ôc  fouffates  à  cette  fin,  la  grâce  cfl  vni-» 


7Ô  Traïttê 

niuerfelle&  prefentéeà  tous  les  hommes. 
Mais  fi  vous  regardés  à  la  condition  quil 
y  a  necefTairement  apposée,  de  croire  en 
fon  Fils,  vous  trouuerés  qu'encore  que  ce 
foin  de  dôner  aux  hommes  vn  Rédempteur 
procède  d*vne  merucilleufe  charité  enuers 
le  genre  humain  ,  neantmoins  cette  charité 
ne  pafTe  pas  cette  mefure  ,  de  donner  le 
falut  âux  hommes ,  pourueu  qu'ils  ne  le 
rcfufent  pas  :  s'ils  le  rcfufent ,  il  leur  en 
ofte  l'efperance  ,  &  eux  par  leur  incrédu- 
lité aggrauent  leur  condamnation.  Ec 
partant  ces  paroles  ,  Dieu  vent  le  falut  de 
tom  les  hommes  ^  l'eçoiuent  necefTairement 
cette  limitation,  pourueu  cfutls  croyent.  S'ils 
ne  croyent  point ,  il  ne  le  veut  pas.  Cette 
volonté  de  rendre  la  grâce  du  falut  vniuer- 
felle  &  commune  à  tous  les  humains,  eftant 
tellement  condiçionelle,  que  fans  l'accom- 
plifTement  de  la  condition,  elle  eft  entière- 
ment inefficacieufe.  Voyons  donc  d*où 
dépend  raccompliffemcnt  de  la  condition, 
&  par  confequent  l'efficace  paîticuhcre  de 
i^  grâce  vDiuerfellr.  .  . 


^f 


de  la  Predejlinatiûn.         77 

cS' IK  3r«J  jtI  IB  ffB  SB  sS*  gK  sKIta  stJffw  gtJ  s^*  s^ 

CH  A  P.    VIII. 

^elle  cfl  depuis  le  pèche  limpuif^ 

pince  de  l  homme  pour  taccom- 

plijfcment  de  cette  condition. 

I'Ay  dit  cy-delTus  querhbmme  decheant 
de  rintegricé  en  laquelle  il  auoic  efté 
creéjs'eftoit  rendu  fi  miferable,  qu'il  eftoic 
totalement  impofTible  qu'il  fc  releuaft  foy* 
mefme  de  fa  nvifere  ,  &  en  ay  déduit  les 
raifons  fuffifâmrncnt  pour  le  î'ujet  que  ie 
traictois.  Mais  cela  peut  eftre  ne  fuffic  pas 
pour  laqueftiondc  maintenant.  Carjfoit, 
dira  quelcun,  Qu  il  n*ait  peu  fe  feruir  de 
Rédempteur  à  ioy  mefme.  La  nature  de 
la  iuftice  de  Dieu  6c  de  fon  propre  péché 
ne  permcttoit  pas  qu'il  le  peuft.  Mais  de 
cela  s'enfuit-t  il  qu'il  ne  fnft  pas  capable 
de  receuoir  vn  Rédempteur  qui  luy  cft 
procuré  d'ailleurs,  &  que  Dieu  mefme  luy 
prefente  ?  Quelle  grande  difKcuké  y  peut- 
t-il  auoir  en  cela,  de  ne  refufcr  pas  la  re- 
mi(ÎIon  de  fes  péchez,  &  l'efperance  de  la 
vie  quiluyeft  fi  liberalemét  offerte?  Certes 
il  ne  fembic  pas  depriniabord  que  de  vray 


7S  Traîne 

cela  deufl:  eftrefi  malaisé.  Mais  il  fe  troniîe 
hcancmoins  iaipoffible  à  l'expérience  ,  6c 
1  Efcriture  renfeignc  aind  ,  ôc  les  raifons, 
à  qui  y  veuc  peiifer  ,  en  font  manifeftes  Se 
pertinentes.  Car  ie  vous  prie,  s'il  y  auoic 
en  rhomme  quelque  vertu  qu4  le  rendift 
Capable  d'embrafTer  de  foy-mermc  le  Ré- 
dempteur qui  luy  eft  offert,  comment  eft-ce 
qu'eftant  prefché  à  t^nt  de  gens ,  il  y  en  a 
fi  peu  qui  croyent  ?  Les  Apoftres  en  ont 
parlé  à  toutes  nations  ,  en  ont  exposé  la 
doctrine  auec  vne  merueilleule  euidence, 
l'ont  accompagnée  d'vne  faindlecé  de  vie 
exemplaire,  &  quant  «Sc'qnant  d'œuures  de 
tout  point  admirables  ^  6c  neantmoins  ils 
fe  plaignent  qu'il  y  en  a  peu  en  comparai- 
fon  des  autres  ,  qui  fe  cônuercilTent  à  leur 
prédication  ;  8c  leur  hiftoire  le  tefmoigne. 
Depuis,  ceux  à  qui  ils  auoient  donné  la 
charge  de  prefcher  le  mefme  Euangile 
après  eux, le  prouignentde  tout  leur  pou- 
uoir  :  mais  ils  y  trouucnt  vne  fi  eftrange 
refiftance  ,  qu'on  n*cn:  pas  content  de  ne 
leur  obeïr  pas,  on  les  perfecute  à  caufe  de 
cette  dovStrine  à  toute  outrance.  Tefmoins 
les  horribles  carnages  que  les  Empereurs 
Romains  ont  fait  des  Chreftiens,  &  noa 
le  mefpris  feulement ,  mais  1  abomination 
en  laquelle  ce  nom  eftoit  de  leur  temps 
entre  les  hommes.  Et  s*il  n'eftoit  arriué 
gu  au  populaire  de  !a  rcjetter ,  on  en  pour- 


de  la  PredeJUnation.  jt^ 

roit  accufer  fon  défaut  d'entendement,  qui 
paroift  en  maintes  autres  cliofes.  Mais  les 
plus  grands  peiTon nages  du  iiecle  y  ont 
ordinairement  le  plus  rcfifté,  les  Politiques 
Tont  haïe,  les Philofo[  lies  Tout  combacue 
de  leurs  fubcilités  ,  les  Orateurs  de  leur 
éloquence,  chacun  comme  à  l'ennuy  a  def- 
ployé  ce  qu'il  auoit  de  faculté  dans  les 
fciences,&  en  la  prudence  de  la  chair,  pour 
mettre  oppofition  au  cours  qu'elle  vouloic 
prendre  au  monde.  Et  après  l'ûbdination 
dcsiuifs  il  n*y  a  plus  rien  à  dire.  C'eftoic 
à  eux  que  le  Meflle  auoit  efté  promis.  Se 
portrait ,  par  manière  de  parler  ,  en  leurs 
Efcritures.  Ils  n*auoient  autre  propos  en 
la  bouche  ny  autre  efperance  au  cœur, que 
de  ce  qui  leur  en  auoit  efté  promis;  la  tige 
dont  il  deuoit  forcir  ,  &  le  lieu  de  fa  nati- 
uité  auoient  efté  defiçnés  j  les  années  pré- 
fixes à  fon  aduencment  eftoient  expirées» 
Il  fe  prefente  dcuant  eux  à  poind  nommé, 
il  fait  Cqs  merueilles  en  leur  prefence  ,  ils 
le  confîderent  de  toutes  parts,  ils  le  mettent 
à  toutes  efprcuucs ,  Se  toutes-fois  ils  ne  le 
peiTùenc  reconnoiftre.  Ils  le  mettent  en 
croix  pource  qu'ils  s'cftoient  fcandalifés 
de  ne  le  trouuer  pas  à  leur  gouft  ,  &  puis 
après  Tauoir  crucifié  ,  fa  croix  leur  eft  en- 
core en  nouueau  fcandale.  Apres  cela  qui 
doutera  qu'il  n*y  ait  en  l'homme  vn  cftran- 
ge  aueuglement  pour  ne  pouuoir  recou- 


^6  Traitte 

hoiftre  ny  ce  faluc  ny  fon  autheur,  &  par 
confequenc  fe  priucr  Coy  -  mcfmc  de  fà 
iouylTance  ? 

Et  TEfcriture  confirme  pleinement  ce 

qui  fe  recueille  de  rexperience-  Car  quand 

elle  parle  de  la  condition  en  laquelle  nous 

femmes  naturellement^ ,  elle  nous   donne 

i.  des  tikres  qui  emportent  clairement  cette 

è.  lo*   impuilTance. Elle  nous  appelle/i?^/>^^/?^f/?/: 

&  nous  auons  dit  cy-deflTus  que  cette  fer- 

uitude  eft  en  Tame ,  en  Tentendcment,  ôc 

en  la  volonté.   Quel  efFort  peuuent  donc 

faire  ces  facultés,  ou  quelle  aàion  produire 

Rem.    q^^j  jjg  defpende  de  ccluy  qui  les  domine  ? 

^*     Elle  dit  que  la  ch^ir  fiefe  peut  ajftibiettir  a 

la  Loy  de  Dieti ,  &  nous  enfeignc  quant  & 

quant  que  nous  fommes  chair.     Quelle 

obeyirancc  pouuons  nous  donc  rendre  à 

celuy  qui  nous  appelle,  &  qui  publie  deuanc 

Ézecli.  "^"^  ^^^  ordonnances  ?  Elle  dit  que  nacu- 

jtf.  16.  rellemcnt  nous  auons  vn  cœnr  de  pierre^  ÔC 

quelle    faculté  y   peut-t-il  auoir  en   vnc 

pierre  d'ouyr  les  exhortations  qu'on  luy 

fcroit  ?  Elle  dit  que  mtts  fommes  morts  en 

nos  fautex^  &  peche:^,  O  r  quelle  peut  êîirc 

^        la  force  d'vn  mort,  ou  à  fe  releuer  de  foy- 

mefme  ,   ou  à  efcouter  la  voix  de  celuy 

qui  luy  crie  qu'il  fe  rcleuedela  tombe  ?  Et 

pource  qu  encoreque  la  plufpart  deshom- 

hies  rejettent  l'EuangiledeCUrift,  fi  eft-cc 

pourtant  qu  il  y  en  a  quelques  vns  qui  le 

rejoiuent. 


de  la  Predeji'mation.  ^l 

tecoiaenc,  &  qu*à  cette  occafion  on  pour- 
roit  peiifer  quefi  l'incrédulité  cft  ordinaire, 
cllen'eft  pas  abfolument  vniucrfelle  pour- 
tant ,  mais  dcpend  de  la  liberté  de  la  vo- 
lonté de  rhomme,qui  fc  porte  en  quelques 
vns  au  bien ,  Ôc  dans  les  autres  au  mal  j 
l'Efcriturc  attribue  fans  aucune  variation 
la  foy  par  laquelle  nous  embralfons  Chrift  Ezcch; 
à  Toperation  de  Dieu  en  nous  ,  voire  en  ^^*  *^* 
termes  qui  defcouurent  afc  Timpuiflancc  p  .     , 
qui  eft  de  noftre  part  en  cette  affaire.    Car  ,^^  ' 
elle  dit  que  cefi  Itsy  qetf  nous  ofie  le  cœtir  de  PhiLi; 
pierre  pour  nous  en  donner  vti  de  chair  :  que  ^z. 
c*ell  luy  qui  nous  tranfporte  du  royaume  de  EphcC 
ténèbres^  au  royaume  de  lumtere  :  q\i*tl  faiti*  ^^^  - 
è»  nous  ^  le  vouloir  ^  le  parfaire  félon  fon  j. 
bon  plaifir.  Que  c'eft  luy  qui  nous  illumine,  Ephcf, 
qui  nous  rcnouuelle  5  qui  nous  régénère ,  **  ^* 
qui   nous  viuifjc ,  qui  nous  fait  nouuellcs  ^P"^^* 
créatures ,  &  nous]  crée  derechef,  qui  nous  i^om! 
ente  au  corps  dcfon  Fils,  qui  nous  appelle,  u.  tjo 
qui  nous  tire ,  qui  rious  donne  de  croire  en  Ro"^* 
Chrift, ôcchofcsTemblables.    Paroles  qui  ^  ^'; 
monftrent  affez  que  nous  ne  contribuons  içy^j 
rien  à  Tcfficace  par  laquelle  nos  entende- 
mens  font  induits  à  receuoirla  dodrinc  de 
falut ,  &  nos  volontez  à  la  fuiure.    Et  afia 
que  cela  ne  fc  puilfe  en  façon  quelconque 
reuoqueren  doute ^  Chrift  luy  mefme  pro- 
nonce comme  vn  oracle  auquel  on  ne  peut 
fien  oppofer.  ^c  nul  ne  peut  venir  i  luy, 

F 


8t  .  Traittê. 

Ican  6,  ^'^^  ^  ^^^^  >  comme luy  mefme  rintcrpretc*' 
.4,       croïrr  en  hy ,  fi  [on  Pcre  ne  le  me.    Apres 
cela  qui  cloutera  de  noftre  naturelle  im- 
puifTance? 

De  fait,  (î  nous  nous  remémorons  Teftat 
auquel  nous    difions  cy-deffiis  que  nous 
fommcs  tombez,  nous  ne  nous  émerueille- 
rons  pas  de  cette  impuiiTance.    Car  la  do- 
d:rine  de  TEuangile,  à  caufe  de  Teuidence 
de  fa  vérité  ,  eft  bien  appellée  vne  lumière, 
&  Chrift:  qui  en  eft  Tautheur  ,  la  lumière 
du  monde.   Mais  s'il  n'y  a  rien  dï^uantage, 
c'eft  vne  lumière  externe  feulement ,  la- 
quelle ne  fe  peut  receuoir  que  par  vne  fa- 
culté conuenablemenc  difpofée.    Nos  en- 
tendemens  donc  eftans  deuenus  ténébreux 
par  le  péché,  &  leurs  ténèbres  s'épaifliifans 
iournellement  par  Taccouftumance  de  pé- 
cher ,  de  façon  que  leur  aucuglemetit  eft 
accomparé  à  vn  cal  qui  naift  fur  la  pru- 
nelle de  Tcil  &  ofte  entièrement  la  faculté 
de  la  veue  ,  ils  ne  peuuent  non  plus  rece- 
uoir cette  lumière  fpirituellc  qui  gift  en  la 
^erité,  qu'vn  oeil  qui  par  vne  tayca  perdu 
la  faculté  de  voir,  la  clarté  que  le  Sokil 
refpand  au  monde.    Voila  pourquoy  T A- 
poftre  defire  fur  toutes  chofes  que  Dieu 
donne  aux  hommes  Ui  yenx  de  leurs  enten^ 
V.'  ^^^^^  tllnminez^y  Ôc  mcfmes,  tant  il  y  a  de  dif- 
^'     '  ficulté  en  cela  yfilo»  l' excellente  grandeur  de 
pt pféfjfance y  &  l'efficace  de  UfHtJfancç  defâ 


de  la  Predcflïnatïon.         85 

f^rce.  Et  Chrift  dit  qu'il  faut  eflre  enfeignc 
de  Dieu  j  fclon  Toracle  du  Prophète,  eftant 
qucftion  d'apperccuoir  vue  vérité  entre  la 
nature  de  laquelle  &  la  peruerfe  difpofition 
de  nos  entcndemens ,  il  n'y  a  nulle  corref- 
pondance. 

Que  il  nous  difons  ainfi ,  qu£  l'homme 
ne  peut  receuoir  de  foy  mefme  la  grâce  de 
lefus-  Chrift,  &  qu'il  faut  que  ce  foit  Dieu 
qui  par  fa  vertu  agiffanteinterieuremenc 
ledifpofe  en  telle  manière  qu'il  l'a  reçoiue 
(  en  quoy  nous  parlons  conformément  aa 
llile  de  l'Efcriture)  ce  n'eft  pas  à  dire  pour^ 
tant  que  cette  impuilfance  nous  excufe  de- 
uantDieu,&oftetoutàfaitou  mefme dimi* 
nue  le  blafmede  cette  incrédulité,  &  nous 
exempte  à  fon  regard  de  la  peine  méritée. 
Car  ce  que  nous  ne  le  pouuons  pas  ,  n6 
vient  pas  de  ce  que  la  dodtrine  qu'on  nous 
propofe  foit  de  foy  difficile  à  conceuoir» 
Si  on  nous  commandoit  de  crouuer  les 
caufcs  occultes  des  vertus  de  Taymant,  oa 
la  proportion  qui  eft  entre  vn  cercle  &  vn 
quarré ,  ou  quelques  autres  chofcs  qui  ap- 
"'  prbchalTent  de  la  difficulté  de  celles  là,  &c 
que  nous  n'en  peufTîons  venir  à  bout,  nous 
tirerions  excufe  de  leur  difficulté,  &peut- 
cftre  rapprouuerions-noùs  aux  luges  leS 
moins  équitables.  Mais  la  doctrine  de  fa- 
lut  eft  aifée  à  comprendre  &  éuidente.  Si 
Dieu  ne  nous  auoic  point  donné  les  facul-, 

F  % 


Ican  fi". 
4î« 


84  Traittê 

tés  d'entendement  &  de  volonté  pat  lei^- 
quelles  nous  fommes  hommes  ,  &  encanc 
qu'hommes  capables  d'entendre  ce  qu'on 
nous  propofe,  qui  eft  intelligible  de  foy  , 
de  croire  ce  qui  eft  fondé  en  raifons  claires 
&  manifeftes,  d'aimer  &  defuer  les  chofes 
bonnes  &  defirables,  bc  fuir  celles  qui  font 
contraires  ,  nous  pietendiions  encore  ex- 
cufe  &  y  ferions  bien  fundcz.    Les  chofes 
deftituées    de    cette   faculté  n'ont  rien  à 
craindre  pour  n'auoir  pas  recognu  Texcel* 
Icnce  de  l'Euangile,    Mais  nous  en  auons 
efté  doiiésdes  le  commencement,  &  Dieu 
les  nous  a  conferuées  nonobftant  noftrc 
péché ,  autrement  nous  ne  ferions  pas  hom- 
mes.    Bien  que  nous  ayons  ces  facultez  ^ 
&c  que  la  dodrine  de  falut  foit  d'elle  mefme 
cuidentc ,  fi  neantmoins  nous  n'en  auions 
pas  ouy  parler  ,  comme  qui  auroit  cfté 
nourry  en  vn  autre  monde ,  pource  que 
de  nous  mefmes  nous  ne  la  pourrions  pas 
^euiner ,  nous  en  pourrions,  comme  on  à\ty 
prétendre  caufe  d'ignorance.  Mais  lettrfoyt^ 
dit  r  Apofttc  de  fes  compagnons  &  de  foy, 
mom.   ^^_ii  p^  aile  par  toute  la  terre  ?  Y  z  t-il 
^^*  ^  '  prefqucs  aucune  nation  ou  qui  n'ait  ouy  la 
prédication  de  l'Euangile  de  Chrift,  ou  qui 
ne  foit  proche  de  celles  parmy  lef quelles 
on  le  prefche?  Que  s'il  y  en  quelqu  'vue  qui 
du  tout  n'en  aie  point  ouy  parler  ,  &  à  qui 
on  ne  puilTe  imputer  qu  elle  l'ignore  pai; 


Je  la  Predeflination.         8y 

Tncfpris  ou  pat  nonchalance ,  elle  ne  fera, 
pas  côdamnée  pource  qu'elle  ait  réellement 
ôc  de  fait  mêfpriié  k  nom  de  Clirift,  mais 
pource  quelle  aura   mefpriié  la  voix  des 
CieuXj  éc  le  cry  de  la  prouidence  &  de  là 
patience  de  Dieu,  qui  l'appelloit  à  repen- 
tance.    En  quoy  elle  a  donné  affés  de  tef- 
moignages  qu'il  y  a  en  elle  ,  quelle  qu'elle 
foit,  vne  dureté  de  cœut  (1  inuincible,  que 
quand  Chrift  luy  auroit  efte  annoncé  aufE 
hautement  6c  clairement  qu'il  a  efté  en  le- 
ruialem,  clic  i'auroit  mefprifé  de  mefmes. 
Parquoy  cette  impuiffance  vient  de  ce  que 
nous  femmes  raefchans,  c'eftàdire,  que  le 
vice  qui  cft  en  nous  y  a  ietté  fes  racines  û 
auant,  y  a  tellement  confirme  fes  habitudes, 
s*y  eft  atquis  vn  empire  fi  abfolu ,  polTede 
tellement  toutes  les  facuKés  de  nos  âmes  9 
que  non  feulement  nous  ne  nous  en  fçau- 
rions  dégager  quand  nous  le  voudrions  , 
(corne  les  Philofophes  mefmes  difcnt  que  Arifto- 
telle  eft  la  force  des  mauuaifes  habitudes  ^^P^^J* 
de  lame  quand  elles  font  inucterées}  mais  ^çj^y 
mefme  qu'il  eft   impoflible   que  nous  le  qui  cft 
vueillons.    Car  nos  facultés  ne  font  pas  iniuftc. 
feulement  débilitées  par  le  vice  ,  de  façon 
que  fi  elles  fe  veulent  efforcer  alencontre , 
leurs  elfais  font  lafches  Ôc  leurs  efforts  lan- 
guiflans ,  &  par  confequent  ne  fe  pcuucnt 
desfaire  d' vne  habitude  plus  puifTantc  :  mais 
elles  font  tout  à  fait  afferuies  au  mal  & 

F     5 


86  Traittê 

inortes  quant  au  fentiment  du  bien  ,  d^ 
forte  qu  il  eft  impoffible  qu'elles  pullfent 
rien  vouloir,  comme  i'ay  die  cy  delTus  > 
que  comme  cette  puiflante  habitudeduvice 
les  commande.  Or  plus  vne  telle  difpofi- 
tion  de  Tame  eft  forte,  profonde  &  inue- 
tcrée  ,  plus  eft  t- elle  mefchante ,  &  plus 
elle  eft  mefchante,  plus  merite-t-elle  de 
blafme.  Ainfi  tant  s'en  faut  que  l'impuif- 
fance  de  cette  nature  excufe  l'incrédulité, 
que  plus  grande  elle  eft  ,  &  plus  merite- 
t-elle  de  blafme  &:  de  peine.  Autrement  les 
Diables  ne  meriteroient  point  de  fupplice, 
pource  qu'ils  ne  peuuent  faire  autre  chofe 
que  pécher,  &  pour  s'exempter  du  blafme 
éc  du  fupplice  du  péché,  il  n'y  auroit  meil- 
leur moyen  quedefe  rendre  aulli  mefchant 
que  le  Diabh.  Certes  comme  la  vertu 
'en  eft  fans  côparaifon  plus  excellente  quand 
elle  eft  venue  à  vn  tel  point  qu'elle  ne  peut 
dégénérer  tant  elle  eft  grande  &  poftede 
pleinement  l'ame  ,  &  comme  fcs  actions 
font  d'autant  plus  louables  qu'elles  procè- 
dent d'vne  vertu  plus  eminence  &  plus  par- 
faite, comme  eft  la  vertu  des  Anges  :  aulli 
Je  vice  qui  eft  venu  à  tel  degré  qu'il  eft 
totalement  incorrigible  en  eft  plus  digne 
d  eftre  haï ,  &  les  adions  qui  en  procèdent 
plus  dignes  de  punition,  comme  prouenucs 
d'vne  pcruerficé  de  l'efprit  plus  profonde  ^ 
plus  abominable. 


de  la  Prcdeflination.  87 

G«*  «8  sK  ï^  ?8  iS  îB  iS' 35  St5  5i«  5^  sîî  iti  Ifê' §t^ 
C  H  A  P.    IX. 

uellc  cfi  lEjleêîion  &  Prédestina- 
tion de  DieH,,par  laquelle  il  a  or- 
donné d'accomplir  en  quelques 
^ns  cette  condition  ^  &  laijfcr 
les  autres  a  eux  me  (mes ^  f0  quelL 
en  ejl  la  caujè. 


'ç 


LA  nature  de  l'homme  eftant  telle ,  fi 
Dieu  n'cuft  pris  autre  confeii  en  or- 
donnant d*enuoyer  fon  Fils  au  monde , 
que  de  le  propofcr  pour  Rédempteur  vni- 
uerfeliement  à  tous  ,  pour  grande  que 
foit  la  charité  de  laquelle  ce  confeii  pro- 
cède 5  fi  euft-elle  cftc  inutile  au  genre  hu- 
main ,  &  Tenucy  &  les  fouffrances  de  foa 
fils  entièrement  fruftratoires.Ne  pouuant 
donc  conuenir  à  fa  fapience  d'enuoycr  fon 
Fils  au  monde  y  fouftenir  vnç  mort  igno- 
minieufe  ,  pour  ne  produire  aucun  cfFe(5t 
au  falut  des  humains,  &  à  fa  clémence  & 
charité  inénarrable  de  laiiîer  périr  toute 
Ja  race  humaine  en  cette  condamnation  , 
il  ncrcftoit  plus  qu'vn  moyen  d'y  parucnir^ 

F     4 


$B  Traïttè 

c  eft  de  defploycr  vne  telle  efficace  de  f^ 
puifTance  en  Thomme,  qu  elle  fuimontaft 
tout  ce  qu'il  y  a  de  corruption  en  fon  en- 
tendement &  en  fa  volonté,  pout  le  faire 
croire  &  embralfer  la  grâce  qui  luy  cft  of- 
ferte. Afin  que  nonobftant  toute  la  re(i- 
flance  qu*y  apportent  les  ténèbres  de  Tin- 
telleiSt  &  la  peruerfué  de  la  volonté  ,  il  ce- 
daft  néanmoins  à  l'euidcnce  de  la  vérité, 
^  reconnuft  la  neccffiié  &  rexccllence  du 
Rédempteur  ,  &  cherchaft  en  luy  fa  deli- 
tirance.  C'-^ft  donc  en  ccconfeil  que  con- 
lifte  ce  que  Ton  appelle  Efledion  ou  Pre- 
di^ftination  ,  où  il  monftre  comme  à  Tenuy 
^  les  abondamment  excellentes  richefles 
de  famifericorde  eniiets  ceux  qu'il  a  éleus 
&  predeftinez  pour  leur  donner  la  foy  ,  àc 
fa  feuerité  enuers  ceux  qu'il  a  abandonnez, 
à  eux  mefmes,  &  fa  fouuerainc  liberté  en 
|a  difpenfation  de  cet  adorable  myftere* 

Et  quant  à  la  mifericorde,  elle  y  paroifl: 
comme  fortie  hors  de  fes  propres  bornes. 
Car  en  ce  que  voyant  le  genre  humain  gi- 
fant  en  vne  (î  miferable  condition  il  en  a 
cfté  touché  ,  il  y  a  bien  vn  tefqnoignagc 
d'vne  nature  encline  à  la  pitié.  Mais  tant 
y  a  que  la  iuftice  qui  demandoit  vangeance 
fie  rautre cofté,la  tenoit  relTerrée,  &  empef- 
<:hoit  quelle  ne  nous  peuft  eftre  fru6tueufe, 
^n  ce  qu'il  ne  seft  pas  contenté  d'eftve 
touche  de  quelque  pitié ,  mais  a  cherché  etî 


de  la  Predeflinationl         ^^ 

fa  fapîencc  le  moyen  de  fatis faire  à  fa  iu- 
ftice ,  &  de  vray  a  refolu  d'enuoyer  fon 
Fils  en  la  terre  &  l'abandonner  à  la  mort 
de  la  croix  pour  lefalut  du  monde  vniucr- 
fcl ,  il  a  monftré  yne  compaffion  vehe-» 
mente ,  qui  fe  rcnforçoic  ,  de  par  manière 
de  dire,  s'irritoit  contre  les  obftacles  de 
fa  iuftiee  ,  ôc  qui  de  vray  les  furmon- 
te  >  mais  neancmoins  encore  prefuppofe- 
t-elle  en  Thomme  vne  condition  qui  luy 
cft  fortable ,  &  qui  la  conuie  ,  à  fçauoit* 
la  foy  au  Rédempteur,  laquelle  fe  tefmoi- 
gnc  en  repentance.  Sans  cela  il  ne  veut 
pas  que  cette  fiennc  mifericorde  nous  foie 
d'aucun  vfage.  Et  comme  il  y  a  quelque 
correfpondance  naturelle  entre  l'intégrité 
de  la  créature  &  la  bonté  du  Créateur,  ÔC 
quelque  relation  necelTaire  ..entre  la  cor- 
ruption de  l'homme ,  Ôc  la  iuftice  du  iugc 
dii  monde  ,  auflî  femblct-il  y  auoir  quel- 
que conucnance  entre  la  foy  &  repentance 
du  pécheur,  &  la  diuine  mifericorde.  De 
façon  que  comme  on  peut  rendre  cette 
raifon  ,  Dieu  aime  fa  créature  pource 
qu  elle  eft  entière  ,  Dieu  punift  l'homme 
pource  qu'il  eft  pécheur  ,  ainfi  pcut-t-on 
rendre  en  quelque  forte  celle- cy  ,  Diea 
pardonne  au  pécheur  pource  qu'aucc  foy 
il  a  recours  à  fa  mifericorde.  Mais  en 
çccy  tant  s'en  faut  que  l'amour  de  Dieu 
puilfe  prefuppofer  cette  côdition  en  l'hom- 


^o  Traîne 

me  >  qu  il  faut  ncceflai rement  prefuppofer 
qu'elle  n*y  eft  pas  ,  &  mcfmes  qu'elle  n'y 
peut*cftrc,  finon  que  iuy-mefme  Ty  crée 
'  par  fa  puiflancc.  Ainfi  la  mifericordc  en 
ce  point  excède  toute  mefure  &c  toute  in-- 
tçlligence.  EtrApqftre  femble  auoir  égard 
à  cela  quand  il  ne  dit  pas  feulement  qu'en 

Iphef.  çgjg^  Dtett  s*efi  monftré  rtche  en  mifericordcy 

*•  ^'  ^*  ^lêe  par  fa  grands  charitt  de  laquelle  il  nouâ 
a  aime7  ,  dfê  temps  mefmes  que  nous  efiions 
morts  en  nos  fautes  d  novu  a  viuift/^  ey/fem- 
ble  auec  Chrtfi  ;  mais  il  appelle  encore  cette 

Rom.    forte  de  charité  precogfjotffance.    Ceux  que 

8.  DieH  a  precognus  U  les  a  aujjt  predeftineT^ 

Et  ailleurs  :  Dieu  n*a  point  mette  fon  périple 

II.  lequel  il  a  precogneu.  Car  pource  que  ce 
mot  cofinoiftre^  en  TEfcriture,  figuifie  quel- 
quesfois  atmer^  mais  neantmoins  aimer  en 
confequence  de  l'approbation  de  quelque 
qualité  ou  condition  qui  fe  rencontre  en 
la  chofe  que  Ton  aime  ,  qui  conuic  les  af- 

ïf.  X.  6  feétions  ,  comme  quand  il  eft  dit  que  Dietê 
conncîft  la  voye  des  tufies  :  Cette  precon- 
noiffance  icy  eft  vne  amour  qui  précède 
toute  condition  Se  toute  confideration  de 
quelque  qualité  aimable  en  la  créature. 
Et  à  cela  fe  peuuent  rapporter  ces  mots  de 
'    ^^^       TEpiftre   aux  Galatcs  :   Lors  que  vous  ve 

^ *  *  ^'  conmijfteT;^  potnt  Dieu  vous  feruie:^4  ceux 
tsjm  de  nature  ne  font  potnt  dteuXy  maismain^ 
UKAnt  pfits  que  voHi  auez,  connu  Diea ,  ou 


de  la  PredefUnatïon.  ^i 
fluflofl^têe  VOVS  AVEZ  EST'E: 
CONNFS    DE     BIEV^    comment 

vous  dtfto$irnt7  vous  en  (arrière  après  les 
rudimens  fotbles  €^  panures  ,  aufquels  vom 
voulès  feruir  ?  Car  bien  que  le  mot  con- 
noiftre  y  foit  fimplement  employé  ,  cette 
emphatique  corredion  pourtant  >  &  cette 
oppofition  à  la  cônoiffance  que  les  Galates 
auoient  de  Dieu  ,  a  vne  très-  grande  force, 
&  emporte  autant  comme  s'il  fe  fuft  fcruy 
du  mot  deprecônoilTance.  Il  eft  vray  que 
pource  que  cette  preconnoifTance  eft  le  mo- 
tif de  noftre  élection  Se  predcftinacion  à  J^ 
foy  ,  &  que  la  predeftination  en  depeni 
comme  vneconfequence,  S.  Pierre  le  prend 
(  par  vne  manière  de  parler  alTcz  ordinaire 
en  l'Efcriture,  bii  ce  qui  fuit  eft  mis  poup 
ce  qui  précède  ,  &  ce  qui  précède  pour  cç 
qui  fuit)  pour  cette  particulière  predefti- 
nation par  laquelle  Chrift  a  efté  ordonne 
pour  eftre  enuoyé  en  la  terre  à  la  redemp^- 
tion  du  monde.  Car  il  dit  que  nous  auons 
efté  rachètes  de  noftre  vaine  conuerfation 
par  le  fang  de  Chrift,  comme  de  l'agnca^ 
fans  macule  &  fans  tache  j  des-  \a  .pu€,omu  i-  Piçr. 
deuam  la  fondation  du  monde ,  mais^  m^nifefié  ï*  ^®* 
es  derniers  temps  pour  nom,  Mais  celan*ofte 
pas  à  ce  mot  en  S.  Paul  fa  figuification  pri- 
mitiue. 

La  feucrité  de  Dieu  paroift  aufïi  en  ce 
confeil ,  en  ce  qu'il  ne  fait  pas  cette  grâce 


pi  Trahtê 

icy  vniucrfelle  comme   l'autre  ,   mais  la 
reftreinc  à  quelques- vi\s,&  lailTeles  autres 
à  eux  mefmcs.    Car  au  lieu  que  la  grâce 
précédente  regarde  généralement  tout  le 
genre  humain  ,  comme  nous  1  auons  cy- 
fieflTus  déduit 5  celle  cy  n*cn  regarde  qu*vnc 
partie  feulement,  Ôc  en  lailTe  l'autre  defti- 
tuéc.    Et  encore  ceux  qu  il  cuit  &  feparc 
d'auec  les  autres  en  cette  manière,  font-ils 
Matth  ^^  beaucoup  plus  petit  nombre,  ce  qui  a 
to*  16.  fait  direàChrift  qu'il  y  en  a  beaucoup  d'ap- 
&  II.    pelles  mais  peu  d*elus.     Il  eft  bien  vray 
^4'        qu'en  ce  qu'il  propofe  vn  mefme  Rédemp- 
teur vniuerfellemét  à  tous,  pouruera  qu'ils  le 
reçoiuent,il  tefmoigne  vnc  grande  charité 
aufli  bien  aux  vus  qu'aux  autres.    Et  ceux 
qu'il  a  delaiifés  n'ont  pas  moins  de  fubjec 
que  ceux  mefme  qu'il  a  éleus  de  recônoiftre 
fa   mifericorde  enucrs  eux  en  cet  égard. 
Que  s'ils  ne  reçoiucnt  pas  ce  Rédempteur» 
ils  doiuent  imputer  cela  à  leur  propre  du- 
teté  (Srobftination  ;  &  fi  en  conlequence  de 
leur  incrédulité  ils  demeurent  eternellcmét 
perdus ,  ils  ne  le  peuuent  non  plus  impu- 
ter qu'à  eux  mefmes.     Car' corhme  nous 
verrons  cy-delTous  plus  au  long,  fi  Dieu 
cft  à  l'égard  des  vhsxaufe  de  la  foy  &  du 
falut»  il  n'eft  pas  caufe-de  Tincredulité  ÔC 
delà  damnation  des  autres.  Si  fon  efledtion 
cft  efficacieafe  dans  les  vns  pour  y  accom- 
plir réellement  &  de  fait  la  condition  de 


de  la  Predejlinatîon,  95 

laquelle  le  faluc  dépend  ,  rincredulité  des 
autres  ne  vient  pas  de  leur  réprobation  , 
comme  de  la  caufe  qui  Toperc  par  fon 
efficace,  mais  de  leur  propre  aueuglemenc 
&  peruerfité  à  eux  mefmes.  Mais  toutes- 
fois  en  ce  qu'il  vfe  d\ne  telle  mifericordc 
enucrs  les  vns  >  qu'il(vueille  furmonter  cet 
aueuglement  &  peruerficé  ,  &  n'en  vfe  pas 
enucrs  les  autres,  &  mefmes  que  ceux  qu'il 
a  abandonnez  à  la  dureté  de  leurs  cœurs 
font  en  beaucoup  plus  grand  nombre  que 
les  autres ,  il  y  a  de  la  iufte  feuerité.  Et 
c'eft  ce  qui  fait  que  viennent  en  i'efprit  des 
hommes  ces  pensées  que  TApoftre  rappor- 
te en  l'Epiftre  aux  Romains.  Orttémedi" 
rat,  Fourqmj  fe  fUint't'il  encore  \  Car  qui  "^* 
^tut  refift^r  4  fa  volonté?  (  Car  il  auoit  dit  ^'  ''* 
auparauant ,  ^«'//  a  mercy  de  celny  cjHtl  ^°^' 
<ve(tt  ^  &  endurcit  celny  ejHil  veut,  )  Mais  * 
à  quoy  il  refpond  par  ces  mots  capables  de 
rabattre  toute  l'audace  de  la  chair.  Mais 
flufiofi  y  0  homme  ^  ^at  es  tu  ^ni  contefies  co»'  ^^^* 
ire  Dt€ft  ?  la  chofe  formé e^  dira- 1- die  à  celuy  ' 
^féi  Va  formée  ^  ponrcfuoy  m'as  tu  ainfifatte} 
Le  potter  de  terre  n' a-t-il  point puijfance  de 
faire  d'vne  mefme  majfe  de  terre  vn  vatffeaH 
a  honneur  &  vn  ttutre  à  des'honneur  ?  Com- 
me s'il  ^ifoit  que  fi  les  ounriers  ont  la  puif- 
fance  de  difpofer  de  leur  matière  comme 
bon  leur  fcmble ,  pource  qu'elle  eft  à  eux, 
encore  que  la  matière  qu'ils  employcnt  i 


9.  10» 

II» 


94  Trait  te 

faire  des  vailTcaax  à  deshonneiu*  ne  Tâic 
pas  plus  mérité  que  de  ceux  que  Ton  defti- 
ne  à  vfages  hônoiabies,  beaucoup  pluftoft 
aura- 1- il  elle  eu  k  libercé  de  Dieu,  fouue- 
rain  autheur  de  toutes  chofes  ,  la  malfe  du 
genre  humain  eftanc  vniuerfellement  cor- 
rompue, à'tn  prendre  vne  partie  pour  la 
fandifîer ,  &  lailfer  l'autre  en  cette  natu- 
relle pourriture  qui  empefcheque  les  hom- 
mes qui  en  font  formés  puiflfent  eftre  autre 
chofe  que  vaiifeaux  puans  &  infâmes. 

Et  c'eft  là  cette  liberté  que  i'ay  dit  fe 
demonftrer  encore  en  ce  point.  Car  com- 
me ainfifoit  (  &  i*en  ay  des-ja  dit  quelque 
chofe  cy^defl'us  )  qu'on  puilTe  rendre  quel- 
que raifon  de  la  bonté  laquelle  Dieu  tcf- 
moigne  à  fes  créatures,  fl  elles  conferucnc 
l'intégrité  de  leur  origine  ,  &  de  la  iuftice 
qu'il  exerce  fur  elles  fi  elles  en  dégénèrent, 
&  mefmes  de  la  mifericorde  qu'il  leur 
oârroye,  fi  elles  y  ont  recours  auec  affeu- 
rance  &  repentance,&  que  TEfctiture  mef- 
me  ne  taife  pas  les  raifonsde  la  difpenfa- 
tionde  ces  chofes  :Ny  l'Efcriture  ne  nous 
apprend  autre  raifon  de  ce  chois  que  Dieu 
a  fait  des  vns  pour  leur  eflargir  le  falutaire 
don  de  la  foy,  de  de  ce  qu'il  a  laiffé  les 
autres  hommes  en  arrière  en  leur  •condi- 
tion, que  la  libre  volonté  de  Dieu  :  ce  qui 
pourroit  autrement  fembler  eftrange,  veu 
que  fi  la  miferc  e(lvnobjcddecompaffion> 


de  la  Predcjlinatlon.  9j 

ils  eftoienc  égaiemenc  miferables  î  &  fi  la 
corruption  du  vice  eft  vn  objccl  de  ven- 
geance,ils  en  eftoienc  coupables  également. 
Ny  quâd  vous  en  voudriéschcrcher  ailleurs 
qu'en  la  Parole  de  Dieu  ,  il  ne  fe*roic  pas 
podible  que  vous  cnrcncontrafTiés  aucune 
autre  quecettc  mcfmc  librevolonté.    Car 
où  la  trouucriés  vous?   Sera-ce  en  nos 
ceuurcs  que  Dieu  ait  de  toute  éternité  pre^ 
ueu  que  nous    deufiions   faire   ?  Nenny. 
Car  toutes  les  bonnes  œiiurcs  non  feule- 
mène  fuiuent  la  foy,  &  ne  la  précèdent  pas, 
félon  que  l' Apoftre  dit ,  que  ce  atii  efifati  Rom." 
fans  foj  eftpechc\  Sc  qucfafts  la  foy  il  efl  im-  It  ji^* 
pojjihlc  de  plâtre  à  D-en  :  mais  elles  en  dé-  ,j  ^ 
pendent  comme  de  la  caufe  dont  elles  font 
necclFairement  &  vniquement   produites.     ^ 
A  raifon  dequoy  il  eft  dit  que  c  eft  elle  <jtii 
purifie  les  cœnrs.  Et  partant  auant  que  pre- 
uoir  de  bonnes  œuures  il  falloir  preuoir  la 
foy,  6c  Dieu  ne  pouuoit  preuoir  la  foy  en 
nous ,  s'il  n'ordonnoit  premièrement  de  la    P     ** 
y  créer  luy  mefme.    Ainfi  dit  l'Apoftre  que   *  ^' 
fjous  ne  jommez,pai  fauuez,  poHrce  cjite  auons 
fait  de  bonnes  œntires  ;  mais  qtie  Dtea  mous  a 
fauueT^  par  grâce  par  la  fcy  ,  afin  que  nous 
fijfions  de  bonnes  œuures  ^  chemtnajfions  en 
scelles.    Et  encores  ailleurs  exprelTement  : 
^^e  Dieu  mus  afauue')^&  appelle!^  parvne  *»Tin)^ 
fa$»[ie  vocation  :  non  point  félon  nos  œuures^  ''  ^' 
mais  félon  fon  propos  arrefic^  0*  la  grâce  U^ 


€)à  Trait  te 

<^uelle  nous  a  efté  donnée  en  lefus-  Chrift  de^ 
uant  les  \temps  éternels.  Et  propofant  en 
vn  autre  lieu  lacob  &  Efau  comme  Timagc 
de  la  grâce  que  Dieu  fait  aux  vns  de  les 
.appeller  efficacieufement  par  la  vertu  de 
fon  El  prit  en  fuicte  de  fon  cfledionjcn  laif- 
fant  les  autres  en  arrière  ,11  les  choifit  pre- 
mièrement extrêmement  égaux  de  condi- 
tion  naturelle  y  enfans  de  mcfme  Père  &  de 
merme  mère,  conceus  d  vne  mefnie  ventrée, 
pour  eftrc  produits  au  monde  d'vn  mefmc 
part.  Puis  il  remarqucque  Tvn  a  efté  pre- 
Rbni.  feré  à  Tautre  par  l'oracle  diuin,  le  plus  petit 
^*  *^'  au  plus  grand,  des  aftparattant  qtttls  eujfent 
^^'  fait  ny  bien  ny  mal  :  pour  monftrer  qu'en 
cette  Œconomie  de  fa  grâce  »  Dieu  n'a- 
uoit  eu  nullement  égard  à  leurs  œuures  , 
apn  que  le  propos  arrefiè  félon  l'ile^ion  de 
jbie»  demeHraft  ferme.  Sera-ce  en  la  foy 
mefme  t  Nenny  encore.  Car  puis  que  la 
foy  ne  vient  pas  de  nous,  mais  eft  vn  don 
de  Dieu  ;  auant  que  preuoir  aucune  foy 
en  nous ,  il  faloit  que  Dieu  euft  ordonné 
de  l'y  mettre.  Et  nous  cherchons  la  rai- 
fofîpdurquoy  il  l'auoit  ordonné  ainfi.  Ec 
il  âffpert  afTez  que  Dieu  n'a  pas  ordonné 
de  la  donner  à  tout  le  monde,  félon  ce  que 
dit  TApoftre  Sainél  Paul,  qne  la  foy  n'efi 
^^''^^^^ point  de  tons  :  autrement  tout  le  monde 
^  *'  croiroit ,  ce  qui  cft  plus  que  réfuté  par 
r  expérience.    A  raifon  dequoy  ailleurs  il 

appelle 


de  la  Predeflinatton.         5^7 

appelle  la  foy  ,  la  foy  des  ejletts  de  Diett  : 
pour  monftrer  que  Dieu  en  a  particulic- 
iremcnt  eHeu  quelques  vns  pour  leur  faire 
cette  grâce  de  croire.  Mais  ce  ne  peut  cftrc 
la  foy  mefme  ,  comme  vne  chofc  preueue 
Ôc  antécédente,  qui  Tait  efmeu  à  la  cflirc 
pour  croire  pluftoft  que  les  autres.  Sera-ce 
donc  finalement  pource  qu'il  ait  preueu 
qu*ils  vferoient  mieux  de  la  grâce  falutairc 
qui  leur  eft  offerte  que  les  autres  ?  Non 
plus.  Car  ic  bon  vfage  de  Ja  grâce  falu-, 
taire  confifte  en  ce  qu'on  TembraiTe  par 
la  foy ,  ou  en  ce  qu'après  l'auoir  embralîée 
on  la  fait  frudifier  enbonncsœuures-  Puis 
donc  que  nousauons  monftré  que  ce  décret 
éternel  de  donner  la  foy,  ne  peut  eftre  fonde 
fur  la  preuifion  de  la  foy  ny  des  bonnes  œu- 
ures,  il  s*eofuit  necelfairementqu'ilna  paè 
peu  cftre  fondé  fur  ce  que  Dieu  euft  preueu 
le  bon  vfage  de  là  grâce. 

Qoe  Cl  quciqu'vn  veut  remonter  plus 
haut,^^  fubtilementdiftinguer  entre  les  de- 
grés de  Tcfficace  que  Dieu  defploye  pout^ 
conucrtir  les  hommes  au  fàlut,  &  dire  que 
les  derniers  degreï  ont  cdé  adiouftés  pour- 
ce  qu*on  n*a  pas  reietté  les  prccedcns ,  aii 
contraire,qa*on  en  a  bien  vfé;  nous  retour- 
nerons à  demander  ce  qui  peut  auoir  in- 
duit Dieu  à  donner  ces  premiers  degrés  d'ef- 
ficace aux  vns,&  les  dénier  aux  autres,  qui 
ne  les  Tentent  point,  &  ne  les  fentironc  ia-; 

G 


^8  Trattte 

mais;  &pourquoy  il  a  ordonné  que  les  vn^ 
vferoient  bien  de  ces  degrés  prccedens  par 
lefquels  ils  ont  cfté  prépares  à  receuoir  les 
autres  fuiuans ,  au  lieu  que  tant  d'autres 
qui  les  peuuent  auoir  receus  également  les 
ont  perdus  par  le  mauuais  vfage  qu'ils  en 
ont  fait-  Car  de  recourir  icy  à  la  liberté 
de  la  volonté,  c'eft  chofe  inutile.  Veu  que 
d'vri  cofté  il  a  falu  que  Dieu  ait  ordonné  de 
preaenir  la  volonté  des  vns  de  fes  dons  pre- 
cedens,  &  ne  pas  preucnir  celle  des  autres, 
&  qae  de  l'autre  ,  la  volonté  de  tous  les 
hommes  eftant  également  fcrue  de  la  cor- 
ïUp.tion  de  péché,  il  eft  de  tout  point  inima«» 
ginabic  cornent  elle  ait  efté  également  pre- 
uenue  en  quelques  vns ,  &  que  neantmoins 
les  éaenenrcns  en  ayent  efté  difTemblables. 
Il  aura  neceflairement  falu  ou  que  la  cor- 
ruption ait  efteint  ces  premiers  degrés  de 
la  grâce  de  l'Efpriten.tousj  5c  neantmoins 
il  appert  que  plufîeurs  croyent  :  ou  qu'elle 
ne  les  aitefteints  en  aucuns;  &  neantmoins 
on  prefappofe  que  les  euenemens  en  font 
diuers  :  ou  que  Dieu  ait  ordonné  de  faire 
que  dans  les  vns  la  volonté  corrompue"  ne 
les  efteigne  pas  ôc  fe  laiiTe  vaincre  elle  mef- 
me  r  en  confequcnce  dequoy  il  ait  agi  en 
ceux-cy  autrement  qu'il  n'a  fait  en  ceux  làj 
&  c'eft  ce  dont  nous  cherchons  la  raifon^ 
ëc  n'en  pouuons  trouuer  d'autre  qae  cdlc 
de  la  libre  volonté  de  DieUc 


eu  Id  Preâejlindtion,  i)<^ 

Aufli  cft-ce  ce  que  rEfcriturc  nous  en- 
feigne.  Car  après  que  S.  Paul  a  propofc 
ce  beau  tableau  de  la  différente  grâce  de 
Dieu  enuers  les  hommes  en  lacob  ôc  en 
Efau  5  il  Te  forme  celte  queftion  i  ^ue  li- 
rons nous  donc }  y  a-tl  tntejutts  en  Dten  ?  Cai*  ^^^' 
en  vne  telle  égalité  de  ces  deux  enfans  quel- 
qu'vn  pourrait  trouuer  eftrange  vne  faueut 
fi  différente.  Puis  il  refpond  :  Atnjî  nad^ 
nienne.  Car  tl  dit  à  A'foyfc  :  t*ittiray  mercy^ 
de  celsty  de  ejui  tdfiraj  mercy  j  (jr  feray  mi" 
fericorde  k  celuy  k  ^«/  iê  feray  mtferiCorde^ 
^Refpohfe  qui  iion  feulertent  n'ciloic  ny 
hcceffaire  riy  à  propos  Ci  on  en  euft  peu  trou- 
tierou  dans  les  œuures  des  hommes, ou  eni 
la  difpofitidn  &  liberté  de  la  volonté,  mai^ 
qui  exprime  auec  vne  énergie  meriieilled- 
femcnt  euidcnte  que  la  chofe  dépend  abfo- 
lument  de  ce  que  Dieu  vfc  de  fa  rriercy  aueû 
vne  liberté  toute  entière,  &  ddnt  nous  né 
pouuons  fondet  dutre  caiife  que  fa  volonté. 
Ce  n'eft  pas  que  Dieu  qui  eft  vne  effencé 
fage  au  deffus  de  tout  ce  que  nous  en  pou-^ 
uonscomprendre,ait  fait  ce  choix  des  hom- 
mes à  taftons  ,  ôc  iettc  fur  eux  le  fort  à 
Tauenturc  à  qui  periroit  oùneperiroitpas, 
Ainfî  n*aduienne  que  nous  ayons  de  telleS 
penfées.  Quoyquc  nous  attribuions  cela  à 
la  liberté  de  fon  bon  plaifir,nous  ne  laiffons 
pas  de  croire  qu'il  y  a  procédé  auec  fon  or- 
dinaire fapienee.  Et  S.  Paul  le  nous  donne 

G   t 


Rom* 


10  o  Traittê 

ainfî  à  croire ,  quand  après  auoir  propofé 
vn  (1  bel  exemple  de  cette  liberté  de  Dieu 
en  la  vocation  des  luifs  préférez  à  toutes 
les  nations  du  monde  :  puis  en  la  reiedion 
des  luifs  &  en  la  vocation  des  nations  à  fa 
connoiitance  :  3c  finalement  en  la  reunion 
de  ces  deux  peuples  en  vn  mefme  Chrift  par 
la  mifericorde  que  Dieu  doit  quelque  iour 
faire  à  la  pofteritc  d'Abraham,  il  s'efcrie, 
o  profondefir  des  rkhejfes  ^  de  la,  fafiertce  & 
de  la  connoijfance  de  Dieu  î  Monftrant  que 
cela  ne  s*eft  pas  fait  fans  que  Dieu  y  aie 
vfé  de  fa  fapience.     Mais  nous  voulons 
dire  qu'il  n'y  a  dans  les  hommes  aucune 
caufe  de  cette  diuerfité  de  la  faueur  de  Dieu 
cnucrs  eux ,  &  qu'il  ne  nous  en  a  reuelé  au- 
tre que  fa  volonté  feule.  Afin  que  nous  qui 
croyons,  foyons  entièrement  redeuables  de 
noftre  falut  à  fa  mercy  :  que  ceux  qui  ne 
croycnt  pas  l'imputent  à  la  dureté  de  leurs 
cœurs  :  &  que  ceux  qui  recherchent  les  cau- 
fes  pour  lefquelles  ceux-cy  ont  pluftoft  crcu 
que  ceux  là ,  ceux  là  ont  efté  pluftoft  rejettes 
que  ceux-cy?  adorent  les  fecrcts  de  Dieu, 
qui  ne  fe  peuucnt  fonder  ,  &  reconnoiifent 
qu'il  eft  fouuerainement  libre  en  la  difpen- 
fation  de  fes  grâces. 


de  la  ^redejlinaûon.        loi 

^  Sri  SiS  ST9  St9  §1^  S^  jiS  S19  ^  ^  £fS  .^9  8lS  tîfi)  6^ 

C  H  A  p.     X. 

^ue  fclon  cette  doSlrinc  Dieu  ne 
peut  eflre  accuse  d'accepticfn  de 
personnes  ^  ny  d' eflre  autheur  de 

'  pech  êj,  ny  eau  je  de  la  perdition  des 
hommes. 


CEs  chofes  expliquées  en  cette  maniè- 
re ,  ie  ne  penfe  pas  qu'il  y  ait  aucun 
qui  vouluft  crier  alencontre,  comme  on  a 
accouftumé  de  faire  contre  le  poind  de  la 
Predeftination  ,  que  c'eft  impofer  à  Dieu 
qu'il  aie  égard  à  l'apparence  desperfonues, 
qu'il  foit  autheur  de  péché,  &que  par  vne 
cruauté  indigne  de  Texcellence  de  fa  natu-i 
re,  il  ait  voulu  comme  degayeté  de  cœur 
tirer  de  la  gloire  de  retcrnelle  perdition  des 
humains.  Car  quelle  couleur  déformais  y 
peut-t-il  auoirences  blafmesJ  Certes  l'ac- 
ception des  perfonnes  eft  vitieufe  feule- 
ment, quand  eftant  queftion  de  lacompa- 
raifon  de  deux  hommes  enfemble  &  de  leurs 
caufes  ou  de  leurs  actions ,  celny  à  qui  ap- 
partient la  decifion  de  leur  différend  ,  ne 

G    5 


ICI  Traittê 

regarde  pas  à  la  nature  de  Talion  ou  de  k 
caufe  dont  ils  plaident ,  pour  rendre  le 
droidl  à  qui  il  appartient ,  mais  à  quelque 
condition  dp  la  pcrfonne ,  comme  la  ri- 
chefle,  ou  la  piuifance  ,  ou  la  beauté,  ou 
à  quelque  autre  chofequi  ne  fait  rien  à  (a 
caufe ,  &  qui  concilie  de  la  faucur.  Telle- 
ment ^ue  celuy  qui  gaigne  fa  caufe,  la 
gaignc  non  pourçe qu'elle  eft  meillcureque 
celle  de  fa  partie  aduerfe ,  mais  pourcc  qu'il 
eft  plus  riche  &que  le  iuge  efpcre  de  luy, 
ou  pourcc  qu'il  eft  puiffant,  &  que  le  iuge 
le  redoute,  ou  rnefines  pource  qu'il  eft  plus 
pauure&  que  le  iuge  en  a  pitié.  Car  Dieu 
voulant  que  la  iuftjcc  s'adminiftre  par  la 
feule  confideration  du  droit,  fans  mcflange 
d'aucune  paffion  qui  nous  y  trauerfe,auoit 
défendu  parmy  le  peuple  d'Ifrael  qu'on 
cuft  égard  à  la  perfonnc  du  panure  en  iuge- 
xnent.  Ainfî  il  arriueou  que  le  dioidV  l'em- 
porte à  la  vérité;  mais  neantmoins  ce  n'eft 
pas  en  fa  pure  confideration  ,  c'cft  par  fa- 
ueur  i  ou  que  le  tort  demeure  vi(5lorieux,<Sc 
la  indice  opprimée; ce  qwieftde  beaucoup 
le  plus  ordinaire. 

Or  icy  ces  chofes  n'ont  point  de  lieu. 
Car  comme  nous  auons  dcfcrit  la  nature 
des  hommes  cy-dciTus,  il  y  a  cntr'eux  tous 
vne  égalitétoute entière.  ïls  font  tous  ver 
nus  de  la  main  d'vn  mefme  authcur  ,  qui 
les  rccônoift  également  pour  fou  ouuragç. 


de  la  Predejlination.         105 

îls  font  tombés  en  mefme  miCere  par  vn 
mcfme  pcchc ,  c*eft  à  fçauoir  la  reuolte  du 
premier  homme.  En  leur  nature  mefmc 
ils  font  également  corrompus  &  par  con- 
fequent  également  coupables.  Cette  cor- 
ruption n'cftpas,  ou  plus  profonde,  ou  plus 
inuetercc,  ou  plus  inuincible  en  ceftuy-cy 
qu'en  ceftny  là.  C*eft  vne  Icpre  qui  nous 
cft  à  tous  pareillement  incurable.  Quelle 
condition  donc  ou  quelle  qualité  peut- il  y 
auoir  eu  dans  les  vns  qui  ait  concilié  la  fa- 
ueur  de  Dieu  ,  qui  ne  fe  rencontre  pas  dans 
les  autres  ?  De  vertu  il  n'y  en  auoit  fibre  ny 
apparence  quelconque  en  aucun:  de  beauté, 
de  richefle ,  de  puilTance  ôc  autres  fembla- 
bles  qualités ,  ny  il  n*y  en  auoit  non  plus, 
ny  quand  il  y  en  auroit  eu ,  ce  ne  font  pas 
chofes  qui  enuers  Dieu  puilTent  venir  en 
confideration  envnea6fcion  de  cette  nature. 
Et  quant  au  peruertiflement  du  droiét  qui 
fuit  ordinairement  l'acception  des  perfon- 
nes  en  iugement,y  en  a-t-il  mefmes  icy  vna 
ombre  ?  veu  que  ce  qu'il  donne  à  ceux-cy 
c*eft  de  fa  pure  libéralité ,  &  ce  qu'il  refufc 
à  ceux  là,  il  ny  a  loy  ny  aux  cieux  ny  en 
la  terre  qui  commande  qu'il  le  leur  don- 
ne? &  mefmes  que  s'il  confulte  fa  iuftice 
feulement ,  elle  requiert  abfolument  qu'il 
le  leur  dénie.  Dieu  eft  leiuge  de  l'Vniuers, 
tous  les  hommes  font  des  criminels  en  fa 
prefence.     Il  luy  plaift  de  tefmoigner  fa 

G    4 


104  Traitte 

clémence  en  pardonnant  à  ceux-cy ,  ôc  de 
punir  ceux  lï  comme  leur  crime  le  mérite» 
S'il  y  auoit  en  cela  quelque  chofe  de  blaf- 
mablejCe  feroitnon  pas  qu'il  punift  ccux- 
cy  ,mais  qu'il  ne  punift  pas  ceuxlà,&amii 
il  feroic  à  reprendre^non  poutce  qu'il  au- 
roit exécuté  (a  lufticcfur  les  vns,mais  pour- 
ce  qu'au  preiudicedefa  iuftice  qui  requer- 
roit  que  cous  fuffcnt  punis  ^  il  fe  feioit  en 
quelques  vns  laide  amollir  â  la  clémence:^ 
qui  fcmble  tourner  à  blafmc  quand  les  cd- 
mes  y  ttouuent   impunité»       Mais  Dieu 
a  remédié  à  cela  5  Ôc  a  trouué  en  fa  fa- 
pience   le  moyen  de  faire   voye  à  fa  clé- 
mence fans  endoiî;magcr  fa  juftice.    Il  of- 
fre donc  la  grâce  à  tous  les  criminels  égale- 
inent,&  requiert  feulement  d'eux  qu'ils  ne 
la  refufent  pas  &  qu'ils  ne  s'en  monftrenc 
pas  indignes.     Pour  fauorable  que  puiife 
eftre  leur  iugcment  en  leur  propre  fait  , 
qu'ils  prononcent icy.    Ou  Dieu  cftoit-il 
tenu  par  aucune  loy,  loit  de  fa  nature  foie 
d'ailleurs,  de  leur  oifiir  cette  remiffion?Ou^ 
s'i!^   la  refufent  ,iont -ils  pas  dignes  de 
toutes  fortes  de  fupplices  ?  Us  la  refufent 
tous  auec  vne  égale  obftination ,  &c  la  fou- 
lent aux  pieds  auec  outrage  ;  Ôc  adonc  il 
palTe  toutes  les  mefures  de  fa  mifericordc 
enuers  les  vns  pour  amollir  leurs  coeurs  ÔC 
les  ranger  à  leur  propre  bien ,  ôc  par  vne 
iufte  feueritc  abandonne  les  autres  à  la  du? 


de  la  Prcdejlination.  105 
^cté  de  leurs  anies.  Lafoy  donc  de  ceux-là 
a-t-elle  diminué  quelque  chofe  du  blafnic 
de  Tincredulicé  de  ceux-cy  ?  ou  l'abon- 
dance de  la  grâce  de  Dieu  enuers  les  vns 
pour  leur  donner  la  foy,  a-t-elle  donne  aux 
autres  quelque  droi^^e  fe  plaindre  de 
pieu,  s'il  ne  la  leur  fait  pas  égale?  Certes 
il  n'y  a  aucun  des  hommes  qui  ne  s*eftime 
libre  en  la  difpenfation  de  Tes  biens  ,  pour 
en  vfer  comme  bon  luy  femble ,  quoy  qu'il 
y  ait  entre  tous  les  hommes  vne  eftroitte 
communion  de  fang  ,  &  quoy  que  nous 
n'ayons  point  de  fujet  doffence&de  mau- 
uaife  volonté  contre  ceux  qui  les  nousî 
demandent.  Icy  où  il  n'y  a  nulle  commu- 
nion de  cette  forte  entre  Dieu  &  nous  ,  ÔC 
où  il  y  a  matière  d'ire  implacable  à  caufç 
de  nos  iniquités,  nous  plaindrons  nous  s'il 
ne  Icue  pas  toutes  les  bondes  de  fa  miferi- 
corde  à  npftre  fantaifieî 

Quant  à  eftre  autheur  de  péché  il  y  a 
encore  moins  d'occalion  de  l'en  accufer. 
Car  de  quel  péché  fera- ce  ?  De  celuy  du 
premier  homme  ?  Non.  Nous  auons  mon- 
ftré  cy-defliis  qu'il  doit  eftre  tout  imputé  à 
la  tentation  de  Satan,  &  à  ce  que  Ihomme 
«'y  eft  lailTé  feduire.  Ny  l'arreft  de  Dieu 
de  ne  l'empefcher  pas  n'y  a  point  opéré  5 
ny  la  certaine  &  indubitable  preuilion  de 
i'euenement  fondée  fur  cet  arreft ,  n'y  a 
defployé  aucune  efficace.     Sera-ce  de  la 


ïOS  Trdittê 

corruption  qui  en  fuitte  a  enuahi  tout  \é 
genre  humain  ,  &  en  la  domination  de  la- 
quelle nous  fommes  dés  le  ventre  ?  Non 
plus.  Car  de  mefmes  que  le  premier  hom- 
me s'eft  iâi(ré  tomber  fans  que  Dieu  ait 
mis  la  main  à  le  pj^fTer,  il  a  engendré  Tes 
çnfans  contaminés  de  la  mcfme  corruption 
que  luy,  fans  que  Dieu  ait  aucune  part  à  la 
communication  ou  propagation  de  cette 
tache.  Tout  ce  que  la  Prouidence  de  Dieu 
fait  en  cela  eft  de  bénir  la  femence  des  hom- 
mes à  foifonncr  ,  de  les  former  &  façon- 
ner auec  vn  émerueiilable  artifice  ,  Ôc  de 
les  preferuer  de  tous  mauuais  accidens, 
&  puis  après  auoir  fauorisé  leurnaiflfance, 
prendre  foin  de  leur  éducation  &  de  leur 
nourriture.  Quant  au  péché,  il  palïè  des 
pères  aux  enfans  fans  que  (a  main  en  de- 
meure foliillée  en  façon  quelconque.  Sera- 
ce  des  péchés  qui  s  en  enfuiuent  necelfai- 
rement ,  &  qui  rendent  de  phis  en  plus  ce 
vice  naturel  incorrigible  par  Taccoudu- 
m.ancc  ?  Tout  de  mefmes.  L*homme  eftant 
vne  créature  aâ;iue  de  fa  nature  ,  à  mefure 
que  fes  facultés  fe  defbroUillent  de  Tenfance 
&  derempefchementque  leur  donne  l'im- 
parfaite conftitution  des  organes  du  corps, 
il  agift  comme  la  condition  de  chacune 
d'elles  le  porte,  Tentendement  à  conceuoir, 
la  volonté  à  delîrer  ou  à  fuir  les  chofesj  & 
le  vice  donc  elles  font  imbues  les  iccom- 


de  la  Predeflination.  lo^ 
pagne  en  leurs  adlions  ,  &  les  pénètre  de 
plus  en  plus ,  fans  que  la  Prouidcnce  de 
Dieu  y  contribue.  S'il  Icsconferue  en  vie, 
s'il  maintient  leurs  facultés,  s'il  leur  donne 
des  forces  pour  agir  à  chacune  lelon  fa  na» 
turelle  condition,  s'il  leur  propofe  dcsob- 
jeds  dont  elles  abufent  au  lieu  qu'elles 
en  deuroient  bien  vfer ,  non  feulement  il 
ne  leur  fait  point  de  tort,  mais  mefmesou 
en  toutes*ou  en  la  plufpart  de  ces  çhofcs 
il  manifefte  vne  infignc  bonté,  dont  la  mefr 
connoiirance  eft  pleine  4  v"e  ingratitude 
extrêmement  punilTable.  Sera-ce  de  cet 
adte  mefme  de  l'incrédulité  ,  comme  on 
parle,  par  laquelle  ils  rejettent  la  grâce  la- 
quelle il  leur  prefente  ?  Nenny  encore. 
Car  s'il  ne  leur  donne  pas  d'y  croire  ,  ce 
m*efl:  pas  à  dire  pourcela  qu'il  leur  donne 
de  n'y  croire  pas.  Si ,  di  je ,  il  n'engendrç . 
pas  la  foy  en  eux ,  il  ne  s'enfuit  pas  qu'il  y 
engendre  le  contraire.  G'eft  bien  le  Soleil 
qui  illumine  la  terre  :  mais  ce  n'eft  pas  Isy 
qui  la  rend  tenebreufe.  Elle  a  cela  de  fa 
naturelle  opacité.  C'eft  le  Soleil  encore 
qui  refchaufFc  par  l'entremife  de  fa  lumiè- 
re :  mais  ce  n'cft  pas  luy  qui  quand  il  ien 
recule  ea  hyuer,  la  rend  comme  clic  eft  , 
horrible  de  froidure.  Elle  a  cela  d'elle 
mefme&des  vens  qui  y  régnent.  Sidonc 
l'entendement  de  l'homme  à  qui  la  grâce  de 
Çhrift  cft  offerte  par  l'Euangile,  demeure 


Hom. 
X.  14. 


îoS  Trainê 

ténébreux  nonobftanc,  (1  Ton  cœur  dcmeu* 
re  dur  comme  les  cailloux,  ou  froid  comme 
la  glace  en  ce  qui  la  concerne  »  cela  doiç 
eftre  imputé  à  fa  propre  conftitution  dont 
luy  mefme^iféft  autheiir,  Se  aux  tentantions 
du  malin  ,  qui  de  cette  mauuaife  conftitu- 
tion tire  fesauantages.  Sera-ce  donc  fina- 
lement de  ce  qu'en  rcfufant  la  grâce  de 
C  hrift  il  dcuicnt  plus  cndurcy  qu'il  n'eftoit 
aupaïauant,  &  plus  incorrigible  encore  en 
fon  mal  ,  s'il  fe  peut  adjoufter  quelque 
chofe  à  la  dureté  de  fa  condition  précé- 
dente ?  Certes  comme  les  chofes  pefantes 
tendent  naturellement  en  bas,  de  plus  elles 
s'y  meuuent  &c  approchent  du  centre  di^ 
monde ,  comme  on  parle,  &  plus  leur  mou- 
uement  y  eft  violent ,  ainfi  la  corruption 
de  l'homme  tend  naturellemen:  au  péché, 
&  plus  fouuent  il  s'y  porte  plus  cette  cor- 
ruption s'enracine  &  Tes  inclinations  y  de- 
uiennent  violentes  :  ce  qui  s'appelle  endur- 
cilTemenc.  Mais  ny  les  chofes  pefantes 
n'ont  cette  inclination  vers  le  centre  que 
de  leur  propre  naturel ,  ny  la  corruption 
de  l'homme  ce  mouuement  au  mal  que  de 
luy  mefme.  Tout  ce  quelaProuidence  de 
Dieu  agift  en  cela  eft  que  pour  punition 
.d'vne  ingratitude  Se  d'vne  obftination  iî 
grande,  il  liure  ,  comme  parle  lApoftre, 
les  hommes  à  leurs  propres  paillons,  qui 
les  emportent  puis  aprcs  à  toutes  fortes 


de  la  PredcJlinatlGn,         109 

d'adionsinfameSj&lafchelabiidcàSatan, 
qui  venant  à  y  méfier  Tes  tentations  &  he-  |Ephcf. 
fongney  auec^  efficace  en  ces  e»fa»s  de  rebeU  «-•  i% 
Iton  jleur  ci'eue  de  plus  en  plus  les  yeux  de 
l'entendement,  &leur  ofte  toute  faculté  de 
diftingucr  entre  les  chofes  bonnes  2c  mau- 
uaifes,  efteignant  ce  petit  rcfte  de  lumière 
naturelle  que  Dieu  pour  la  conferuation  dé 
la  focieté  humaine,  auoit  laifTé   depuis  le 
péché  en  la  confcience  des  hommes.  A  rai- 
fon  dequoy  il  eft  fi  fouuent  dit  que  Dieu 
mefme  les  endurcit,  non  pource  qu'il  ad- 
iouftc  de  foy  quelque  chofc  a  leup   mef- 
chanceté ,  mais  pour  ce  qu'il  ne  l'ofte  pas^ 
&  que  les  pallions  des  hommes  ne  vien- 
nent point  à  vn  fi  horrible  defbordcment, 
&  le  Diable  a  auoir  vn  empire  fi  abfolu  en 
leurs  cœurs ,  fans  quelque  effed  de  fa  iuftc 
prouidence. 

Or  fi  Dieu  ne  peut  eftre  accufé  d'eftre 
autheur  du  péché  de  l'homme  ,  il  ne  luy 
peut  non  plus  eftre  imputé  qu'il  foit  caufe 
de  fa  perdition.  Car  la  perdition  de  Thom- 
mc  confiftancen  la  fouffrance  des  peines, & 
toute  peine  ayant  neceifairement  fon  rap- 
port au  crime  en  confequencc  duquel  elle 
vient,  comme  à  la  caufe  qui  la  méritée,  à 
qui  imputera  l'homme  fa  condamnation 
qu'à  fon  péché  propre  ?  Les  criminels  qui 
font  euidemment  conuaincus  de  ce  qu'on 
leucraec  à  fus ,  f croient- 1* ils  bien  fondé? 


Tid  Train  c 

9  appeller  caufes  de  leurs  fuppliccs.  Ut 
Magiftratsqui  les  leur  infligent  ?  Car  nous 
auonsveu  àquoy  Dieu  auoicdeftinérhom- 
rne  en  fa  première  création,  &  bien -loin 
(d*y  auoir  en  cela  quelque  veiiie  de  cruauté, 
qu'il  ne  s'y  peut  remarquer  qu'vne  bonté 
nierueiileufe.  El  auoris  encore  veu  ce  que 
Dieu  a  fait  pour  le  rcleucr  de  fa  condam- 
nation, Ôc  ne  s'y  peut  remarquer  non  plus 
quVne  infignc  &  ineftimable  mifcricordè. 
Eftant  decKeu  de  la  iouy  (Tance  de  cette  bon- 
té par  fon  propre  péché,  ayant  mefprifé 
cette  mifcricorde  pât  foHi  obftinaticlî  au 
mal,  la  punition  qui  vient  après  ne  peut: 
plus  porter  autre  n6m  que  ccluydc  iafticei 
voire  de  iufticeexa6te  à  mcrueilles,  &  d'au- 
tant plus  exempte  de  tout  blàfme,  qu'elle 
ne  s'exerce  qu'après  &  pour  vanger  le  mef- 
prisque  l'homme  a  fait  de  la  mifcricorde» 
Or  ont  les  hommes  tccouftumé  d'appeller 
en  leurs  magiftrats  cette  iûifticc  qui  eft  em- 
ployée à  punir  les  crimes ,  vnc  vertUj&  leur 
en  donnent  de  la  loiiangc.  Ce  donc  qu  ils 
tournent  à  loiiangc  à  ces  petits  Magiftrats 
de  la  terre  ,  le  tourneront- 1- ils  à  blafme 
au  luge  vniuerfel  du  monde  ?  Parquoy 
bien  que  Dieu  n'ait  eu  en  la  création  de 
l'homme  autre  chofe  pour  but  que  de  tef- 
nioigner  fa  bonté, en  l'œuure  de  la  rédemp- 
tion que  d'vfer  cnuers  luy  d'vne  incompa- 
Kable  miferic^rdc^il  refaite  ncaotmoins  4<é 


de  la  Predejlination.  ni 

la  gloire  à  faiuftice  de  la  punition  qu'elle 
fait  du  niefpris  de  toutes  les  deux  ;  tanc 
s'en  faut  qu  il  puilTe  eftre  accufé  d'auoir 
cfté  exoefliuement  rigoureux  en  Texercicc 
de  celle  -  cy ,  ou  trop  efchars  &  defe^ueuX 
en  la  difpenfation  des  autres, 

C  H  A  P.      XI. 

Du  moyen  ^ar  lemel  Dieu  accom^ 
plit  cette  condition  de  la  Foy  en 
jes  Ejlcus  j  ^  rend  fa  Predefli-^ 
nation  d'vn  euenement  certain 
f0  infaïlïihle  ^  ç^  de  la  connoip 
Jance  qnon  en  peut  auoir. 

LEs  difpofitions  ou  volontés  par  ieC'» 
quelles  Dieu  a  ordonné  de  faire  quel- 
que chofe ,  moyennant  que  fcs  créatures 
exécutent  tels  ou  tels  commandemcns,  font 
tellement  arreftées  que l'euenement  en  def- 
pcnd  de  l'exécution  ou  inexécution  de  la 
condition  appofée.  Comme  celle  par  la- 
quelle il  auoit  ordonné  de  rendre  la  féli- 
cite* du  premier  homme  perpeCttcUe:  c*cft  ^ 


ÎI2,  Traittê 

fçauoir  ,  s'il  demeuroit  perfeuerant  en  foh 
întcgcité.  Et  celle  par  laquelle  il  auoit  ar- 
refté  de  donner  au  peuple  d  Ifraèl  vne  vie 
parfaitemécheureufeeniaterrede  Canaan  s 
à  fçauoir ,  s'il  cuft  entièrement  obferué  la 
loy  qu*il  luy  auoit  donnée.  Et  celle  par 
laquelle  il  a  ordonné  de  fauuer  tous  les 
hommes  par  noftre  Seigneur  lefus  :  à  fça- 
uoir (îpar  incrédulité  ils  ne  s'en  monftrent 
point  indignes.  Telle  donc  queft  en  cette 
forte  de  difpofitions  de  la  volonté  de  Dieu, 
la  certitude  de  l'exécution  de  la  condition, 
telle  auffineceirairement  eft  la  certitude  de 
l'euencment  des  volontés  mefmes:  &  par , 
mefme  moyen  la  connoifTance  qu'on  peut 
âuoir  de  la!  certitude  de  l'vn,  dépend  de  la 
connoillancede  Tautre.  Pource  que  com- 
me nous  auons  dit  cy  deffiiSjDieuconnoif- 
foit  certainement  les  facultés  de  Thorameà 
St  fçauoit  iufques  à  quel  point  elles  eftoient 
pour  refifter  à  la  tentation  du  malin ,  il  fça- 
uoit aufll  certainement  que  l'homme  dé- 
cherroit  de  fon  intégrité,  &C  partant  qui 
le  confeil  de  fa  béatitude  perpétuelle  ne 
pouuoit  auoir  lieu.  La  corruption  de 
péché  scellant  depuis  efpandue  fur  tout 
le  genre  humain  ,  ôc  la  loy  requérant  vne 
faindfceté  parfaite,  il  voyoit  auffi  qu'il  cftoit 
irapoffible  qu'Iftael  accomplift  la  Loy,  ôc 
partant  impoflîble  pareillement  que  Teco- 
nomic  de  la  Loy  touchant  la  félicité  ds 

Caoaaa 


de  la  Predejlinatioyi'o  lij 

Canaan  rellflit.  Et  cette  corruption  ayanc 
paffé  (1  auant  en  l'homme  qu'elle  a  infecflé 
iufqùes  au  fonds  toutes  fes  facultés,  &  l*a 
rendu  entièrement  incapable  de  croire  au 
Rédempteur  fiDieu  mefmc  ne  forme  la  foy 
en  Ton  cœur,  Dieu  preuoit  certainement  &c 
indubitablement  qui  feront  ceux  qui  feroftC 
fauués,  pourcc  qu'il  a  refolu  de  leur  don- 
ner de  croire  ,  &  qui  feront  ceux  qui  né 
croiront  pas  ,  pourcc  qu'il  a  ordonné  de 
n'agir  pas  de  mefmes  en  eux.  Ain(i  eu 
égard  à  Dieu  la  connoilfance  de  l'éuejiie- 
ment  efl:  claire  &  infaillible. 

Pour  le  regard  des  hommes  il  en  va  au- 
trement. Si  Dieu  s'cftoit  cor^tenté  de  pro- 
pofer  la  grâce  falutàire  extérieurement  feu- 
lement 5  à  confiderer  la  condition  en  la-! 
quelle  nous  naifTons  tous  ,  il  feroit  aifé  de 
deuiner  qu'elle  feroit  vniuerfellement  rc- 
iettée.  Comme  il  n'eft  pas  malaisé  de  dire 
que  le  Soleil  ne  fera  point  reconnu  en  vri 
pays  ou  généralement  tout  le  monde  efl: 
aueugie.  Mais  pource  que  Dieu  en  a  efleii 
quelques  yns^ScdelailTé  les  autres^  &  qu'il 
ne  nous  a  pas  reuelé  qui  ils  font  particu- 
lièrement ,  ny  monftic  leurs  noms  efcrits 
dans  fon  regiftre  ;nul  ne  peuteftre  pleine- 
ment alfeuré  de  fon  prochain  qu'il  ferafau- 
ué  ,  d'autant  qu'il  ne  fçait  pas  non  plus 
s'il  eftde  ceux  à  qui  il  doit  cftre  donné  de 
vdritablemcnc  croire.    Suiuant  ce  mot  de 

H 


îT4  Traîne 

TApoftre,  que  DUfs  connoîft  ceux  qui  font 
Jiens, 

Q^uaiit  aux  confeils  qu'on  nomme  com- 
munément abfoluSjC'cft  à  dire,  par  lefqueh 
Dieumeude  fa  purevolôcéarcfolude  faire 
quelque  chofe  ,  fans  auoir  égard  à  condi- 
tion quelconque,  l'euenement  en  eft  abfo- 
lamerit  indubitable.  Et  Dieu  fçaix  qu'il 
arriUera  5  non  pource  que  telle  ou  telle 
condition  le  doit  certainement  précéder  , 
mais  pource  qu'il  a  refolument  déterminé 
de  le  faire.  Mais  la  certitude  qu'en  ont 
les  hommes  ne  peut  defpendre  que  de  deux 
chofes.  L*vne  eft  la  confideration  de  l'e- 
uenement mefme,  quand  réellement  &  de 
fait  il  cftarriué.  Car  fi  nous  voyons  faire 
vne  chofe  ^qu*il  n'y  auoit  que  Dieu  qui 
peuft  faire,  il  fautnecefTairement  conclurrc 
qne  puis  qu'elle  eft  faite  ,  Dieu  auoit  or- 
donrré  qu'elle  fe  feroit.  Car  tout  ce  qui  fc 
fait  par  Topetation  de  fa  puilfancc,  main- 
tenant que  le  temps  coule  depuis  la  création 
du  monde  ,  aefté  ordonné  deuant  que  le 
monde  fuft  &  de  toute  éternité.  De  cette 
forte  chacun  fidelle  fçait  qu'il  a  efté  efleu 
dés  le  commencement  pour  auoir  la  foy  , 
parce  qu'il  la  fent  en  foy  mefme,  &  qu'elle 
a  allumé  en  fon  entendement  yne  lumière, 
engendré  en  fa  confcience  vne  paix,  &en- 
commencé  en  fa  volonté  &  en  fes  affedlions 
Vne  fandllfication  qui  ne  peut  venir  d'an* 


de  la  Predejlinatlon.  irj 
Ire  caufc  que  de  la  bonté  &  puiiranccdiui- 
ne.  De  manière  que  quand  il  vient  à  conl- 
parer  les  fcntimens  de  Ton  amc  auec  la 
defcription  de  la  foy  8<.  de  Tes  effeéts  dâs  les 
efleus,  qui  fe  troiiuc  en  rEfcriturc  faindte, 
il  ne  reuoque  nullement  en  doute  qu'il  ne 
foit  du  nombre  de  ces  cilcus,  pour  la  con- 
formité qu'il  reconnoiil  entre  la  Parole 
de  Dieu  en  ce  poin6t ,  ôc  les  mouuemens  de 
fou  ame.  L'autre  clt  la  reuelation  que 
Dieu  fait  de  Ton  décret  6c  de  Tarreft  de  fa 
volonté  en  cet  égard.  Car  poutrce  qu'ea 
Dieu  corne  dans  les  autres  caufcsincelligen- 
tes,quclles  qu'elles  foyent,il  ne  faut  que  le 
concours  de  deuxchofes  pour  produire  vu 
efFeâ:,  la  puilfance  &^l,a  volonté,  fçachans 
que  Dieu  eft  dolié  d'vne  puiilance  infinie  , 
f\  nous  fommes  par  luy  mefme  afTeurez  de 
fa  volontéjla certitude  deTeuencment  nous 
doit  eftre  entièrement  indubitable.  Ainfi 
bien  que  nous  ne  fçachions  pas  en  parti- 
culier qui  d'entre  les  hommes  eft  efleu  ou  ne 
l'eft  pas  s  qui  des  hommes  croit  véritable- 
ment ou  ne  croit  pas  ,  n'y  ayant  que  Dieu 
&  le  cœur  de  l'homme  qui  iugent  de  la  vé- 
rité &c  flncerité  des  mouuemens  de  fa  con- 
fcience,  fi  fommes  nous  pleinement  aflea- 
rez  qu'il  y  en  a  qui  croyent,  d'autant  que 
Dieu  nous  areuelé  en  Ta  Parole  qu'il  en  a 
efleu  quelques  vns  pour  croire.  Et  quand 
nous  ferions  entièrement  ignorans  de  l;i 

H    2. 


ii6  Traîné 

manière  en  laquelle  cela  fe  fait  ^  pour  cek 
nous  ne  deurions  pas  eftre  moins  alFeurez 
ôc  de  la  vérité  de  Tadion  de  Dieu  qui  ame- 
né fon  Confeil  à  exécution,  &  de  i'euene- 
menc  infaillible  qui  en  refulte; 

De  fait,  combien  y  a-t-il  de  chofes  dont 
nous  ignorons  le  comment  ^  qui  ne  laifTent 
pas  d*cftre  ,  &  que  nous  ne  reuoquons  non 
plus  en  doute  que  la  vérité  mcfme?  Et  en- 
core chofes  ou    importantes  à  la  vie  ,  ou 
mefmes  en  quoy  la  vieconlifte  ?  Quj  eft-cé 
d*entrc  nous  quiaiamais  exadtement  com- 
pris, ou  quelle  eft  Tharmonie  de  toutes  les 
parties  &  facultés  du  corps  enfemble  pour 
ies  fondrions  de  la  vie  que  nousauons  com- 
mune auec  les  aflimaux,  ou  quelle  eft  lana» 
ture  de  l'empire  que  les  facultés  fuperieu- 
res  de  nos  âmes  ont  fur  celles  du  corps ,  & 
Texerciceque  nous  en  faifons  en  comman- 
dement d'vn  cofté&  cnobcyflance  de  l'au- 
tre ?  Ou  quelle  eft  la  nature  des  adions 
de  nos  efprits ,  foit  qu'ils  vacqucnt  à  la  con- 
templation &  comprehcnfion  des  obicdls 
qui  leur  font  propofez,  foit  qu'ils  fe  tour- 
nent &  reflefchiftcnt  fur  eux  mefmes  pouc 
Te  connoiftre  &  la  façon  de  leur  intelligen- 
ce? Certes  il  fe  trouuera,fi  nous  y  voulons 
prendre  garde ,  en  la  diftribution  de  Vûi* 
;Tient  neceflaire  pour  les  forces  &  i'entre- 
tenemcnt  de  Thabitudc  du  corps  >  au  mou- 
uemenc  vital  de  noftrc  cœur  ^  de  no  s  pouî- 


de  la  Predcjlinatïon,         iiy 

mons ,  aux  fondions  des  fens  du  corps  & 
potamment  des  yeux,  aux  raouuemens  des 
membres  qui  obeïirentà  ceux  de  l'entende- 
ment &  de  lavoloncc,  &  dans  les  opéra- 
)tions  de  l'entendement  &  de  la  volonté 
mefmes,  des  relForts  fi  cachez,  des  chofcs 
fi  abftrufes  &  fi  profondcs,que  pour  fubti- 
lementqu'en  difcourent  les  (çauans,(în*ef- 
clarciront  t-ils  iamais  tout  :  bien  fpuuenç 
plus  fubtilcment  ils  en  difputent  ,  plus 
oblcurcillent-t  ils  la  matière,  ôc  ne  s'en- 
tendent pas  eux  mefmes.  Et  neantmoins 
cous  ne  doutons  aucunement  de  toutes  ces 
çhofes  qu'elles  ne  foyent ,  &  accufons  à 
bon  droit  d'auoir  eu  le  fcns  rcnuetré,  ceux 
qui  en  ont  autresfois  reuoqué  la  vérité  en 
doute.  Quand  donc  nous  n'aurions  au- 
tre inftrudion  de  la  nature  de  cette  opéra- 
tion de  Dieu  en  nous,  que  le  fentiment  de 
fon  efficace, ce  feroit  aflfezppur  nous  con- 
tenter ,  &  pour  confoler  nos  confcicnces. 
Et  ic  ne  croy  pas  que  la  joye  qu*aur©it  vri 
mort  de  fe  voir  par  lapuilfance  de  Dieu  ri- 
Icué  du  tombeau, comme  le  pauurc  Lazare, 
en  fuft  beaucoup  moins  fenfiblc  pour  ne 
fçauoir  pas  comment  Dieu  auroit  refait  en 
luy  &  rallumé  la  chaleur  naturelle  par  la- 
quelle nous  viuons,  &  reioinâ:  fon  ame  à 
fon  corps  pour  l'animer  de  nouueau,  & 
pour  exercer  tout&s  les  fondions  de  la  vife 
par  fon  entremifc, 

T-T    . 

»   l       -3 


ii8  Trahte 

Neantmoins  fi  nous  confideronç  bien 
^  la  Parole  de  Dieu  &  la  nature  de  l'hom- 
me 5  il  fera  aifé  de  recueillir  de  la  compa- 
raifon  de  Tvne&de  Tautrc,  au  moins  au<» 
tant  comme  il  nous  doicfuffired'enfçauoir, 
de  quelle  façon  Dieu  agiftdans  les  hommes 
pour  amener  à  effe6l  le  dedein  de  nous  fai- 
re croire.  Car  croire, comme  chacun  le 
peut  entendre,  n'eft  rien  iinon  eftre  perfua- 
dé  de  la  vcriié  de  quelque  chofe.  Et  pour 
eftre  digne  de  l'excellence  de  la  nature  de 
1  homme,  cette  perfuafion  doit  eftre  accom- 
pagnée5&  mermes  piocedcrde  ia  connoif- 
fance  de  la  nature  de  la  chofe  que  Ton 
croit.  Pource  que  l'homme  n*eft  pas  vne 
nature  brute  ,  mais  doiiée  d'entendement, 
qui  par  confequent  doit  agir  félon  la  con- 
Doilîance  qu'elle  a  des  chofes.  Si  donc  la 
chofe  qu'on  propofe  à  nos  entendemens  eft: 
telle  qu'il  n'y  faille  rien  chercher  que  la 
vérité  feulement,  ôc  fe  contenter  de  Tanoii* 
comprife,  Tentendement  de  l  homme  doit 
^cquiefcer  en  la  conj^prehenfion  de  la  vé- 
rité quand  il  Ta  clairement  apperceue. 
Comme  quand  on  a  trouué  la  demonftrar 
jion  de  quelque  belle  propofition  géomé- 
trique, ou  la  rai(on  claire  &  pertinente  de 
quelque  bel  cftcdt  delà  nature,  ou  dans  les 
autres  chofes  qui  gifent  en  contempla,- 
iion  fcukmcnt,  léuidencc  de  la  vérité  que 
l'on  chcrçhoit.     Si  la  chofe  qu'on  nous 


de  la  Predejllnation.         n5> 

propofc  cft  telle  qu'outre  la  connoîflance 
de  la  venté  ,  il  y  faille  encore  chercher  ôc 
la  beauté  de  l'honneftcté  i^  de  la  vertu  ,  ÔC 
l'vtilité  coniointemcnt  auec  la  douceur  de 
la  iouylTance  ',  il  ne  nous  faut  pas  conten- 
ter de  la  fimple  &:  nue  intelligence  de  ce 
qui  eft  vray,  mais  il  nous  faut  eftre  efmeus 
de  Tanjour  de  ce  quicft  honnefte  ôcbeau, 
ÔC  touchés  du  defir  de  la  iouylfance  de  ce 
qui  eft  vtilc  ,  conuenablement  6c  propor- 
tionnément  à  fon  excellence. 

Pour  exemple  ,  C\  on  prefente  à  vn  hom- 
me que  la  neceffitè  prelïejvn  riche  trefor, 
ou  à  vn  malade  qui  eft  menacé  de  la  mort, 
vn  bon  médicament  ,  cettuy  U  ne  peut 
auoir  vne  vraye  connoiflTance  de  fa  poureté, 
&  de  la  qualité  du  trefor  qu'on  luy  prefen-^ 
te  5  ny  cettuy-cy  vne  vraye  connoiffancc  de 
fa  maladie ,  du  péril  où  il  eft ,  &  de  la  vertu 
du  médicament  à  l'en  garantir,  qu'il  ne  foit 
incontinent  porté  à  lercceuoir,  S'il  le  rc- 
fufe,il  faut  neccfTairemient  qu'il  ignore  fa 
poureté  ou  la  richcfTe  du  trefor,  fa  maladie 
ou  l'excellence  du  médicament.  Que  fi 
c*eft  vn  homme  de  l'humeur  de  quelques 
vns  de  ces  anciens  Philofophcs  qui  mcf- 
prifoient  l'or  ôc  l'argent ,  à  qui  on  offre 
ce  trefor ,  ôc  qu'à  cette  occafion  il  n'en 
tienne  comptej  c'eft  figne  qu'il  ne  s'cftime 
pas  poure  ,  puis  qu'il  mcfprife  le  moyen 
de  s'enrichir  ,  ou  que  s'il  s  eftime  pourç^ 

H    4 


Tio  Traîne 

ç  tft  dVftc  pouretc  à  laquelle  Tor  Se  Targent 
ne  peuuent  remédier  3  le  vuide  de  fa  necef» 
fitc  doiteftre  remply  de  quelque  autre  cho- 
fe  ,  comme  pourroit  eftre  la  connoifTance 
des  arts  &  des  fciences.  S  i  le  malade  rcfufe 
le  médicament,  ou  par  mefpris  de  la  mé- 
decine en  gênerai  î  c'eft  figncqu*il  ne  croit 
pas  qu*il  ait  telle  vertu  qu'on  luy  dit  ;  ou 
par  delicateffc  à  caufe  du  mauuais  gouft  & 
des  trenchécs  qu'il  en  apprehéde;  c*eft  qu'il 
pc  fe  croid  pas  (î  malade  qu'il  eft  :  au 
parce  qu'il  ne  fe  foucic  pas  de  mourir;  c*eft 
qu'il  n*e(lime  pas  que  la  viefoit  fidefuable, 
ou  la  mort  tant  à  fuir ,  que  pour  leur  con«f 
{idcrationil  fe  faille  afluiettir  à  l'amertume 
des  rcffiedes.  Ainfi  le  refus  de  Tvn  &  de 
l'autre prouiendra  de  Teftime  qui  fe  fait  des 
chofes,  pour  ne  leur  donner  pas  leur  iufte 
valeur ,  &  par  confequent  n'en  auoir  pa$ 
la  vraye  connoifTance, 

Dieu  donc  agift  en  deux  façons  cnuers 
nous  pour  nous  faire  croire  en  Chrift,Çau- 
ueur&  Rédempteur  du  monde.  D'vn  codé 
il  nous  fait  prefcher  fon  Euangile,  comme 
vne  dodrine  d'vnc  vérité  celefte,  &  qui  fur-. 
paflTe  infiniment  en  cet  égard  non 'feulement 
toutes  les  autres  religions,  qui  ne  peuuent 
cftrc  que  fauffes,  mais  toutes  les  fciences 
humaines,  quelque 'vérité  quelles  contien- 
nent. Et  non  feulement  cela,  mais  com«f 
me  la  reigle  d'vne  pieté  &:  d'vne  vcrt^  fi 


de  la  n^redeflinatwYh         ït| 

fprtable  à  Texcellcce  de  la  nature  humaine^ 
que  elle  eft  feule  capable  de  luy  donner  non 
vne  telle  quelle  perfection  des  facultés  d'en- 
tendement &  de  volonté  par  lefquelles  clic 
excelle  par  deflus  les  Jbeftes  ,  mais  mefmes 
de.  l'amener  à  vn  point  qui  furpafTe  de 
bien  loin  fa  condition  naturelle ,  6c  Teftat 
de  fa  première  origine.  Et  finalement  com- 
me Je  comble  de  noftre  félicité  ;  le  feul 
moyen,  di-je,  deparuenir  à  Timmortalitc 
hcureufe  &  glorieufe,  félon  ce  mot,  que 
cette  eft  la  ite  éternelle  de  le  connafifirt  feul 
vray  Dteu  ,  ^  ce!f*y  (juil  a  enmyé  lefut-i 
Çhrtft,  D'autre  cofté,  pourcc  que  toutes  les 
facultés  de  nos  âmes  font  tellement  cor- 
rompues &  pénétrées  du  vice  iufques  au 
fonds ,  qu'elles  font  totalement  incapables 
d'apperçeuoir  laverité&  l'excellence  de  ces 
chofes,  il  agift  tellement  en  nos  cntende- 
mens  par  fon  intérieure  vertu ,  qu'il  en 
decharte  le  vice  &  les  tenebf  es,&  les  difpo- 
fe  \  connoiftre  quelle  eft  la  mifere  de  Îa 
condition  en  laquelle  ilsnai(rent,&  quelle 
au  contraire  Texcellcnce  decelle  à  laquelle 
TEuangile  les  appelle:  pour  faire  compa- 
raifon  de  leur  naturelle  ignorance  auec  la 
lumière  de  fa  vérité,  de  leur  naturelle  cor- 
ruption auec  l'excellence  de  fa  pureté  ^ 
faindeté,  &  finalement  de  la  maledidion 
en  laquelle  nous  gifonsnaturellement^auec 
le  comble  de  fa  félicité  éternelle. 


ut  Traittè 

La  chofe  nous  eftant  propofée  de  cette 
façon  j  &  nos  faculcés  intérieures  eftant  (i 
bien  difporces  par  lagace  die  Dieu,  il  eft 
impoflîbîe  déformais  que  nous  ne  croyions; 
c'eft  à  dire,  que  nous  ne  receuions  la  lu- 
mière de  cette  vérité,  &que  nous  ne  dev- 
rions ardemment  d'ertre  iouyllans  tant  de 
la  faindletéqu  elle  communique,  que  de  la 
félicite  qu'elle  prefcntc.  Par  ce  moyen  Te- 
uenement  de  ce  confeil  de  Dieu  cft  indubi- 
table.   Ainfi  Tenfcigne  mpnifcftem.ent  S, 
Paul  quand  il  ne  demande  pour  les  Ephe- 
Bphcf.  fiens  autre  chofe  en  fes  oraifonSjfinon  ^ue 
I.  17»    ie  DJcu  de  fioftre  Seigneur  Lfas  -  Chrifti  le 
18.  i^.  pgyg  de  gloire  ^  leur  donne  Cefprtt  de  faptence 
d^de  reuelationpar  la,  recottttoijfance  d'tceluy» 
àfçattoir  lesyepix  de  leur  entendement  îIIh" 
TitineT^^  afin  qutU  fâchent  ^t4elle  eft  l'efpe^ 
rance  de  fa  vocation ,  &  efuellei  font  les  ri^ 
cheffes  de  la  gloire  de  jon  héritage  es  fatums  , 
dr  ^Helle  eft  l'excellente  grandeur  de  fa  puif- 
f:ince  entiers  nofts  ^ui  croyons.   Car  il  eftoit 
perfuadé  que  pourueu  qn' ils  fceujfent  cela, 
&  qu'ils  euflfent  l'entendement  f\  bien  dif- 
pofé  quils  fuiTenc  capables  de  le  clairement 
ôz  certainement  comprendre  ,  toutes  leurs 
affedions  en  leroient  efprifes,  &  leurs  vo- 
*        iontez  necelîairement  déterminées  à  fuiure 
Ephef.  ces  chofes.    Et  ailleurs  il  defire  ^u/lspuif- 
5  i8.    fent  finalement   comp>\-'ndre  auec    tous   les 
^^'       SainÛs  ^  fie  lis  eft  la  largmr  ^  U  profondem 


de  la  Predejlinatïon.         U5 

C^U  hauteur  de  ladtUQion  de  ChrifiJa^téeUe 
ff*rpajfe  toute  coyinotjfance  ,  afin  qutls  Joyent 
remplis  en  toute  plénitude  de  Dieu,  Cac 
c'cft  cette  comioiflance  de  la  charité  de 
Chrift  qui  porte  auec  foy  toute  plénitude 
de  vertus  chrcftiennes.  Et  c'cft  ce  que 
Chrift  mefmes  dit  encore.  Car  après 
auoir  allégué  ces  paroles  d'Efaie ,  &  ils 
feront  tous  enfeigncT^  de  Dieu ,  il  adioufte  ,  jg^n  ^i 
quïconcjue  a  ouj  du  F  ère  &  a  appris  vient  à 
woy.  Comme  s'il  vouloit  dire,  que  pour 
venir  à  luy  ,  c'eft  à  dire  ,  croire  en  luy, 
&  cftre  participant  du  falut  dont  il  eft  au- 
theur  à  tous  ceux  qui  croyent ,  il  ne  faut 
flnon  eftre  enfeigné  de  Dten  &  apprendre  : 
la  connoiflance  que  Dieu  donne  de  Tex- 
ccllcnce  des  chofes  qu'il  prefente  en  fou 
Euangile  ,  tirant  fans  aucun  doute  après 
foy  tout  ce  qui  eft  neccflaire  au  falut  &  à 
la  vie  :  connoiiTance  ,  di  je  ,  venue  de  la 
puilTance  de  l'Efprit  qui  fe  defploye  auec 
efficace,  De  fait,pource  que  la  choie  eft 
de  foy  fort  difficile  à  caufe  de  la  dureté  de 
nos  cœurs  ,  &  de  la  refiftance  que  noftrc 
chair  fait  à  ces  chofes,  &  que  neantmoins 
Teuenement  en  eft  certain  ,  toute  répug- 
nance eftant  contrainte  de  céder  à  cette 
pui^dance,  l'Apoftrc  fe  fert  de  ces  termes 
au  lieu  fus  allcgùé,  que  nous  croyons  feloft  ^V^^^' 
l'efficace  de  la  putfiTance  de  la  force  du  Sei-  ^'J'^^' 
gneur  :  voire  il  dit  que  c //?  vne  excellents 


t24  T^raitte 

grandeur  de  fa  fmjfance  ,  ht^tiçUe  il  a  def- 
ffloyee  auec  efficace  en  Chrtft ,  (^uand  tl  ha> 
rejfHfctté  des  morts  ^  l'a  fait  feoir  es  lieux 
télexes.  Car  feroit-t-il  befoin  d'vne  telle 
puiflance  s'il  eftoit  qiicdion  d'vn  effeék 
vulgaire  feulement  ?  Et  où  vne  telle  puif- 
fance  eft  defployée  ,  fe  peiu-t-  il  faire  au- 
cune refiftencc  qui  rende  Tcuenement  dou- 
teux, ou  qui  preuale  ?  Neantmoins  pourcc 
que  cela  fe  fait  par  Tentremife  de  la  con- 
ïioiflance  de  TexcellenCe  de  l'Euangile  et> 
tous  les  égards  dont  il  a  efté  fait  mentionne 
mefrae  S.  Paul  dit  que  la  Prédication,  qui 
emmené  captiues  lespenfées  des  homes  fous 
t  Cor  l'o^cyiTance  de  Clirift,  e(l  auec  aemoriftra- 
%,  4.  '  ''*''*  d*efprit  &  deputjfançe;  fe  feruant  dVn 
mot  qui  fignifie  cette  forte  de  raifons  ou 
la  vérité  eft  Ci  euidcnte  qu'elle  force  Ten- 
tendementà  la  receuoir,'&  furmante  toute 
refiftance.  Ainfl  Dieu  qui  a  arrefté  de  don- 
ner la  foy  à  Cqs  cfleus ,  exécute  ce  décret 
d'vne  façon  qui  ne  rend  nullement  1  eue- 
nemcnt  douteux ,  ÔC  affèure  parce  moyea 
le  falut  à  ceux  qui -ont  part  en  cette  efle- 
^ion  éternelle. 


If 


cie  la  Predejlination]        Ï15 

CHAP.     XIL 

^hie  bar  cette  manière  d'agir  Diei4 

ne  ruine  point  la  nature  de  la 

"Volonté  de  thomme. 


ÏL  eft  vray  qu'il  y  en  a  plufieurs  quf, 
ce  leur  femble  ,  crouuent  en  cette  do- 
clrinevne grade  difficulté,  c'eft  querhom- 
me  ayant  efté  créé  vne  nature  raifonnable, 
ôt  par  confequent  libre  en  fes  actions,  i! 
ne  femble  pas  conuenabîe  à  la  bonté  &  fa- 
gefle  de  Dieu,  d  agir  autrement  en  luy  que 
dVne  façon  accordante  Ôc  proportionnée  à 
fa  nature.  Si  donc,  difent-iis ,  Teuenc- 
ment  de  cette  opération  eft  certain  &  ine- 
tiitable,  &  s'il  eft  necelTaire  que  cettuylà 
croye  en  qui  Dieu  agift  de  cette  façon,  il 
ne  refte  plus  en  luy  de  liberté  de  volonté. 
S'il  luy  refte  vne  liberté  de  volonté,  l*eue- 
nement  en  eft  douteux,  &  par  confequenc 
l'efledlion  fera  de  mefmcs  incertaine  de 
muable.  Or  n'eftime-ie  pas  qu'il  fuft  beau- 
coup neceiïairc  aux  Chreftiens  de  s'enqué- 
rir quelle  eft  la  nature  de  la  volonté  de 
rhgmme  &  de  fa  liberté  ^  pourucu  c^u  ils| 


UtS  Traittt 

fentififcnt  par  expérience  vne  telle  eflicat-e 
de  la  grâce  de  Dieu  en  eux,  que  non  feii-  • 
lement  ils  crcullGnc  en  Chrift  ,  mais  mef- 
*  mes  qu'il  leur  fuft  impofTlble  de  ne  pas 
croire.  Car  quel  intereft  auons  nous  à  la 
conferuation  de  cette  liberté  ,  fî  fon  office 
À  de  nous  maintenir  en  tel  eftat  que  nous 
foycns  autant  portés  à  rejetter  lefus- 
Chrift  qu'à  lereceuoir,  à  nous  priuer  nous 
mefmes  de  l'efperance  du  falut,  qu'à  Tem- 
braffer  quand  l'Euangile  le  nous  prefente? 
Certes  Ci  cette  condition  d'eftre  fauués,  ou 
d'eilre  rais  en  tel  eftat  qu'il  foit  impoiîible 
que  nous  ne  foyons  fauués,  ne  fe  pouuoic 
acquérir  que  parla  perte  de  noftre  liberté, 
nous  la  deurions  foutfrir  gayement  ,  Sc 
mefmes  defircr  d*en  eftrepriuépour  mettre 
i'efperance  de  noftre  falut  en  feureté,  ÔC 
la  rendre  d'vne  certitude  neceflaire  &dVa 
éuenement  indubitable. 

Pour  le  certain  ,  de  la  faueqr  du  Prince 
vient  d'ordinaire,  félon  le  monde,  toute 
profperité  &  grandeur.  Si  donc  il  y  audit 
quelqu'vn  qui  fuft  tellement  en  la  bonne 
grâce  de  fon  Prince  que  la  durée  de  fa  bon- 
ne fortune  dependift  abfolumenc  de  fa  fi- 
délité propre  éc  de  la  perfeuerance  de  fa  vo^ 
lonté  en  l'amour  qu'il  porte  à  fon  Souue- 
raîn  ,  eft  -  il  pas  à  prefumer  qu'il  vou- 
droit  auoir  efté  réduit  à  cet  eftat,  non  de 
f  OLUioir  haïr  fon  Prince  quelque  iour  ,  ^ 


de  la  Prcdcjltnation,         117 

ainfi  decheoir  de  fa  faueur  &  de  la  bonnes 
fortune  qu'il  y  polFcdej  mais  dcne  pouuoir 
iamais  autre  chofe  finoii  aimer  Ton  Sou- 
iierain  ardemment  ,  en  partie  pource  que 
c'efl:  Ton  deuoir  ,  &  en  partie  pource  que 
c'cft  fon  bon- heur  encore  ?  Et  s'il  pouuoic 
acheter  cette  alfeurance  au  prix  de  la  liber- 
té de  fa  volonté  ,  eft-il  imaginable  quelle 
qu'elle  foit ,  qu'il  en  plaignift  en  façon 
quelconque^ la  perte  ?  De  vray  ,  en  con- 
feruant  cette  prétendue  liberté  de  volonté 
qui  le  rend  également  capable  de  l'vn  &  de 
l'autre,  il  n'en  peut  arriuer  que  l'vn  de  ces 
tleux  eucnemens  j  ou  qu'il  perfeuerera  eu 
l'amour  de  fon  Prince,  &  ainddeterrninera 
la  liberté  de  fa  volonté  du  cofté  où  gift  font 
bon- heur  ;  ou  qu'il  conuertira  l'amouc 
qu'il  porte  à  fon  Prince  en  haine  ,  &  fa 
bonne  fortune  en  malheur.  Car  à  peine 
fepeut-t-il  conceuoir  qu'il  demeure  per- 
pétuellement en  la  balance  de  l'indiffèrent» 
ce.  Le  premier  eft  ce  quM  doit  defirer  j  le 
■fécond  ce  qu'il  doit  abhorrer  &  craindre. 
Si  donc  il  venoit  à  perdre  la  liberté  de 'la 
volonté  ,  pour  demeurer  infeparablement 
attaché  à  l'amour  &  à  la  bonne  grâce  de 
fon  Prince  ,  il  ne  luy  en  arriueroit  que  ce 
qu'il  doit  defîrer  ardemment.  S*il  garde 
cette  prétendue  liberté  ,  il  n'en  a  autre 
gain,mefmes  demeurant  (  s'il  eftoit  poiE- 
ble)  en  indifférence  5  que  de  fe  voir  perpe: 


îi8  Traître. 

tuellement  en  péril  de  ce  qu'il  doit  abomi- 
ner &  craindre  fur  toutes  chofes.  Et  s*H 
fe  détermine  de  ce  coftc  tout  à  fait,  Tauan- 
tàge  quiluy  en  renient  eftvn  crime  des  plus 
attrbces  qu'il  commet,  &  fa  ruine  de  fonda 
çti  comble. 

Mais  à  quoy  faire  icy  mention  dé  pcrih 
En  la  chofc  dont  maintenant  il  eft  queftion, 
le  mal  eft  de  tout  point  ineuitable.  Car  fi 
Ada-m  eftant  en  fon  intégrité  ,  &  cri  vne 
tonftitution  Ci  parfaite  de  fes  facultés  ,  à 
tellement  expérimenté  â  fon  grand  mal- 
îieur,  &dctout  le  genre  humain,  les  con- 
fequences  d*vne  condition  muable  ,  que 
dcuons  nous  attendre  de  la  corruption  fur- 
aenue  en  nos  efprits  par  fon  pèche ,  &  de 
tant  de  tentations  aufquclles  nous  fommes 
fujets  de  la  part  du  monde  &  du  malin ,  tan- 
dis que  nous  fommes  aii  monde  ?  Il  vau- 
droit  donc  beaucoup  mieux  pour  nous  que 
nous  perdiflîons  cette  liberté  Ci  nous  Ta- 
aionî,  &a{reurer  parce  moyen  l'efperance 
de  noftre  falut ,  que  de  nous  conferuer  a 
nous  mefmes  ,  auec  vn  (i  manifefte  & 
comme  ineuitable  péril ,  la  puiffance  de  le 
perdre.  Et  ne  faut  pas  craindre  que  pouir 
cela  noftre  nature  degeneraft  de  quelque 
degré  de  fon  excellence.  Car  Ci  la  perfe- 
ction de  noftre  nature  confîfte  en  la  pieté 
&  en  la  vertu ,  comme  nous  Tauons  cy- 
içflTvis  prouué  bf iefiicment ,  plus  grandes 


de  la  Predejlination.  119 

oC  plus  profondemcnc  enracinées  feronc 
CCS  bonnes  qualités  en  nous  ,  plus  haUC 
aurons  nous  fait  atteindre  le  point  de  no- 
ftre  pcifcdion,  Se  plus  feront  en  nous  ces 
qualités  fermes  &  pcrdurables.  De  forte 
que  (î  elles  auoienteftc  rendues  immuables 
cout  à  fait,  en  perdant  cette  liberté  deuo- 
ftre  volonté  ,  fi  telle  nous  Fanions  ,  pour 
eftre  éternellement  conftans  àc  immuables 
en  la  pieté  &  en  la  vertu  ,  nous  aurions 
bien  perdu  quelque  chofe  de  noftire  natu- 
relie  condition, mais  ce  feroit  vnepcrilleufc 
infirmité  ,  pour  acquérir  vn  plus  haut  de- 
gré de  perfcdion  &  d'excellence.  Et  rexeni- 
ple  des  Anges  &  de  Teftat  futur  de  noftré 
glorification  le  monftre  manifeftemenc- 
Car  nul  ne  doute  que  les  Anges  ne  foyent 
à  cette  heure  en  eftàt  de  ne  pouuoir  pé- 
cher ,&  que  nous  ne  dénions  quand  nous 
ferons  recueillis  dans  les  cieux  ,  cftre  d*v- 
he  condition  toute  femblable.  Les  Anges 
donc  ont- ils  perdu  quelque  liberté  de 
leur  volonté  pat  la  grâce  de  leur  confir- 
mation 5  ou  en  deuons-nous  perdre  pat 
noftrc  glorification  future?  Si  ainfi  eft  , 
c*eft  pour  acquérir  vne  beaucoup  meilleu- 
re condition  ,  &  fans  comparaifon  plus 
fouhaittable.  Partant  le  pluftoft  que  nou$ 
fouffrirons  ce  changement  eft  le  meilleur^ 
pîuftoft  nous  perdrons  cette  liberté  ,  plus 
aurons  nous  à  rendre  grâces  à  Dieu;  3c  à 

I 


ijo  Train  c 

bénir  lâ  prédication  de  la  doctrine  de  là 
£oy  ,  6c  l'efficace  de  l'ETpric  qui  l'a  nous 
aura  ratiie. 

Mais  peuft-cftre  qu'encore  qu'il  nous 
fuft  expédient  ainfi ,  il  n'eft  pas  neancmoins 
feant  à  la  fagelfe  de  Dieu  d'agir  aucrcmcnc 
en  fes  créatures  que  dVne  façon  conuena- 
ble  à  leur  nature.  Ainfi  foie.  Mais  puis 
que  nous  voyons  que  c'eft  noftre  bien,  de 
qu'il  nous  déclare  que  telle  eft  fa  bonne 
volonté  enuers  nous  ,  eft-ce  à  nous  à  noua 
enquérir  fi  la  manière  en  laquelle  il  la  veut 
exécuter  corruienc  à  fa  fapience  ou  non  ? 
Sommes  nous  fi  prcfomptueux ,  nous  qui 
n'en  auons  pas  mefmes  veu  les  bords ,  de 
nous  imaginer  que  nous  puiflions  fonder 
le  fonds  de  fa  fagclTc  ?  Luy  qui  nous  a 
formez,  comme  vn  potier  fait  fesvailTeaux, 
fçait  bien  les  anfes  par  lefquelles  il  nous 
faut  prendre.  Luy  qui  nous  a,  donné  les 
facultez  par  lefquelles  nous  agilfons  ,  ÔC 
qui  en  cônoift  les  reiforts  beaucoup  mieux 
que  nousjpource  qu'il  les  y  a  mis,  fçait  biea 
ce  qui  peut  ou  arrefter  ou  exciter  leurs  mou- 
uemens,  &  quels  font  les  moyens  de  les 
lafcher  ou  de  les  tendre.  Et  (i  là  haut  il 
trouue  bien  les  expcdiens  necelTaires  pour 
tenir  les  efprits  bien-hcureu:-;  qui  y  font 
confacrez  ^  ôc  les  Anges,  infeparabiement 
attachez  à  leur  bien,  en  telle  manière  qu'il 
cft  abfolinnsnt  împofRblc  quilWcn  dé^ 


^e  la  Predefiination.  ijt 
J)rennent ,  fans  toutes-fois  déroger  à  la. 
^onduice  de  fa  fapience,  il  les  fçaura  bien 
trouuer  icy  bas,  &  accorder  la  fermeté  im- 
«tjuable  de  fon  eilc^lion  ànec  le  naturel  de 
nos  faculcez,  fai-is  rien  diminuer  pour  cela 
de  la  gloire  de  fà  fagcfle.  Au  fonds  voyons 
fi  Topcration  de  rÈfpric  de  Dieu  en  ce 
poind  eft  en  quelque  forte  mal  conuena- 
ble. 

Premièrement  qiiand  il  agift  àinfî  en 
iîous,  il  ne  nous  rend  ny  dueugles  en  noi& 
rnouuemens  ,  comme  les  chofcs  deftituces 
de  fentimént ,  liy  brutes  Ôc  inconfiderés 
Comme  font  iesbeftes.  Car  qui  eft-ce  des 
homnies  qui  croit  en  Chrift  ou  de  la  mef- 
me  façon  que  les  chofcs  pefantes  tendent 
en  bas ,  Se  les  légères  volent  en  haut  ,  oii 
de  la  manière  en  laquelle  les  beftes  fuiuenc 
leur  fenfualité  Ôc  les  appetitsqui  les  agitent, 
fans  reigle,  faiis  rhodèration,  fans  difcours 
hy  intelligence?  Si  cette  opération  de  l'Ef* 
prit  de  Dieu  en  nous ,  nous  reduifoit  à 
cet  eftât ,  nous  àurioiisà  nous  plaindre  dii 
changemctit  ari:iue  en  noflre  nature.  Car 
ny  la  pieté  &  la  vertu  n'aurbit  plus  de  lieii 
en  nous  jénquoy  toùtesfois  confifte  noftrc 
fouiierainc  perfcâ:iori  :  Ny  non  plus  que 
Iesbeftes  Jîe  gduftent  point  le  coiitentement 
qu  il  y  à  eil  la  pofTeflîon  des  trefors ,  en  \à^ 
contemplation  des  fleurs  de  la  terre  &  dés^ 
cftoiies  des  Cieux^  en  Touye  de  la  mufiqus 

î  a. 


132.  Traîné 

ôc  des  accords  des  inftruracns,  &  en  ïiiU 
telligence  des  fciences,  nous  ne  fcntirions 
point  noftre  félicité  ,  &  ncantmoins  c*eft 
au  fentiment  que  gift  la  douceur  de  fà 
iouyrfancc.  Mais  tant  s'en  faut  que  la 
puiirance  de  TETprit  nous  meuue  de  cette 
façon  5  qu'au  contraire  elle  améliore  nos 
cntendemens  Ôc  les  facultés  par  lefquelles 
nous  foraines  hommes,  nous  donnant  des 
côuoidances  &:des  lumières  d'intelligence 
6c  de  nous  mefmes  ôc  de  la  grâce  deDieii 
Éplief,  enuers  nous  ,  qui   iamais    autrement  ne 

1.  17-  nous  fulTent  tombées  en  penfée.  C'cft 
Prou,  pourquoy  cet  Efprit  elt  nommé  V Ef^rit  de 
&  **"  fapience  &  de  reaelation  ,  au  Heu  que  ceux 

2.  Cor.  ^^i  ^"  ^ont  destitués  font  dits  eftre  fols  , 
4.  4.  auoir  Us  yeux  de  V entendement  cretiéSy  dc 
ï.  fcaa  cheminer  en  ténèbres. 

^'  ^'  Puis  après  ,  quelque  efficace   que  cet 

Efprit  defploye  en  nous,  il  ne  rtous  con- 
traint ny  violente  pas  pourtant.  Car  la 
contrainte  gift  à  faire  quelque  chefe  con- 
tre fa  volonté.  O  r  qui  a  iamais  ouy  parler 
ou  à\n  homme  qui  creuft  quelque  chofe 
malgré  qu'il  en  euft,  ou  d'vn  homme  qui  ' 
aimaft  quelque  chofe  contre;  fa  volonté  ? 
La  croyance  eft:  vne  perfuafion.  Et  on  ne 
pcrfuade  pcrfonne  par  la  force.  Ce  font 
,les  raifons  qui  induifent  les  hommes  à  re- 
ceuoir  quelque  vérité,  non  la  contrainte  &C 
-îa.  violence»  Et  l'amour  cil  vn  mouuemcnr 


de  la  Prcdeflination.  135 
de  ia  volonté.  Aimer  donc  eft  ou  rouloir 
du  bien  à  ce  que  nous  aimons ,  ou  nous 
vouloir  à  nous  mefmes  du  bien  par  f^ 
iouyllance.  Or  ne  fc  peut- il  conccuoir 
que  la  volonté  vueille  contre  fon  vouloir, 
ny  par  confequent  qu'elle  aime  par  con- 
trainte de  violence.  Ce  donc  que  nous 
reccuons  la  vérité  de  l'Euangile  eft  que 
nous  Tappcrcenons  ,  &  qu'il  eft  naturel  à 
l'homme,  que  rentendementqui  apperçoit 
clairement  &■  certainement  vnc  vérité,  y 
acquiefce.  Et  ce  que  nous  Taimons,  c'eft 
à  caufe  de  fa  naturelle  excellence  &  de  fon 
vtilité  que  nous  reconnoilfons  ,  pource 
qu'il  eft  naturel  à  Thomme d'aimer  ardem- 
ment &  l'honncfte  &  l'vtilc,  s'il  le  connoift 
véritablement  &  s'il  le  rencontre,  finale- 
ment fi  nous  confidcrons  la  chofe  comme 
il  faut ,  nous  trouuerons  que  cette  opéra- 
tion de  l'Efprit  en  nous  eft  merucilleuft- 
ment  conuenabJe  â  noftre  nature,  &  par 
confequent  à  la  fapience  diuine  mçfme. 

Dieu  meut  nos  volontés  ^  nos  afFe6tions 
par  l'entremifc  de  nos  entendemens ,  c'eft- 
conucnablcment  à  leur  nature.  Car  eft- il 
pas  clair  que  ces  facultés  inférieures  dépen- 
dent de  la  fupericure  &  fuiuent  fon  mou- 
ucment  ?  Et  qui  eft-ce  d'entre  les  hommes 
qui  ne  puilft:  allec;uei^  quelque  raifon  de 
ce  qu'il  fait  ,  &  qui  ne  confe^Te  qu'il  eft 
induità  le  faire  par  cette  raifon  ?  Ceux-là» 

î    ^ 


3^34  Traitte 

XTjcfmes  qui  difent  que  la  volonté  âgî(^ 
quelques- fois  contre  le  mouuemcnt  de 
rentendement ,  afin  de  monftrei  la  liberté, 
apperçoiuent  t  ils  pas  qu'en  parlant  ainfiï 
ils  affignent  à  cette  adion  de  k  volonté 
cette  raiion  qa*clleveut  monftrer  fa  liber- 
té :  raifon  qui  ne  peut  auoii  de  force  en 
la  volonté  ,puis  que  c'eft  vne  raifon,  finon 
que  premicrement  elle  ait  entré  en  renten- 
dement ,  qui  iuge  de  ce  qui  ei\  expédient 
&  de  ce  qui  ne  Teft  pas,  ôc  s'il  faut  mon- 
ftrer fa  liberté  ou  non  ,  puis  en  fe  déter- 
minant de  refoluant  là  deifus ,  emmené  la 
volonté  de  ce  cofté  là ,  &  fe  fait  necclîaire- 
ment  fuiure  ?  Comme  donc  (,n  vne  ma«* 
chine  où  vne  roiie  dépend  necelTairement, 
de  l'autre ,  Ôc  cette  autre  dm  mouuement 
4*vn  grand  reifort  ,  c*.eft  vne  conuenabl^ 
manière  d*agir  de  mouuoir  par  le  grand 
refTort  la  ïoue  qui  le  touche  immédiat 
tement,  &  par  celle-  là  encore  l'autre  5  ainfi- 
en  ce  bel  agencement  de  nos  facultez ,  ou 
les  chofes  corporelles  dépendent  de  la  vo- 
lonté ,  &  la  volonté  de  Tentendement ,  c'eil 
fortablement  à  noftre  nature  que  Dieu  ex« 
cite  nos  affciSfcions  &  nos  adtions  corpo- 
relles par  le  moyen  de  nos  volontés,  ôc  nos 
volontés  mefmes  par  i'interuention  de  Tiii- 


telligencc. 


Il  meut  nos  entcndemens  par  la  connoif- 
f^ncç  de  la  vérité,  excellence,  &  vtilité  in«' 


de  la  Predejlination.  13^ 

comparable  de  l*£uangile.  Ceft  encore 
Goiîuenablemenc  à  leur  condition.  Car  y 
a-t-il  rien  qui  foie  plus  accord;?int  à  leur 
nature  que  la  conoiffance  de  ces  qualités? 
Oumcfmes  ya-til  chofe  qui  leur  conuien- 
ne  qui  ne  Toit  de  cette  forte  ?  Qu'on  ra- 
mafTe  toutes  les  chofes  qui  font  capables 
d*arretler  l'attention  de  nos  efprits  &  nous 
induire  à  quelques  adions,  grandes  &  pe- 
tites, hautes,  moyennes,  &  balTcs,  elles  fe 
réduiront  toutes  pourtant  à  quelqu  vne  de 
ces  catégories  i  à  fçauoir,  ou  qu'elles  feront 
véritables,  ou  qu'elles  feront  honneftes  , 
ou  qu'elles  feront  délectables  ,  Oq  qu'elles 
feront  vtiles  en  quelque  manière.  La  plus 
conuenablc  manière  donc  félon  laquelle 
Dieu  pouuoit  agir  en  noftrc  entendement, 
eftoitou  de  luy  propofer  quelques  vues  de 
ces  chofes  feparément ,  ou  mefmes  de  les 
luy  faire  apperceuoir  à  la  fois  &  toutes 
cnfemble.  Et  c'eft  ce  qu*il  fait  en  la  pré- 
dication de  i'Euangile,où  elles  concurrent 
toutes  en  mefme  fujet,  voire  en  vn  fouue- 
rain  degré  &qui  excède  infiniment  la  me- 
fure  de  toutes  autres  chofes.  Il  ouure 
nos  entendemens  &  en  dechalTe  les  ténèbres 
naturelles,  afin  que  nous  puiflions  claire- 
jnent  reconnoiftre  toutes  ces  chofes  en 
l'objet  qui  nous  eft  propofé,  &  y  defploye 
vne  telle  efficace  qu'il  eft  impcfTibleôi  que 
nous  ne  les  apperceuions  &:  que  nous  n'y 

I    4 


î3(î  Traîne 

cédions ,  quelque  refîftance  qu  y  l^cea^ 
au  commencement  nos  affcdions  &  noftre 
laifon  charnelle.  C'cft  encore  conuena- 
blcmeni  à  la  nature  de  nos  efprits  ,  qui 
plus  ils  font  excellens  ,plus  necelTairemenC 
&  ineuitablcment  fentrnt  ils  en  eux  ôc 
fur  eu>  la  pui{rance&  efficace  de  ces  cho- 
fes.  Car  comme  ainfî  foit ,  comme  les 
Philofophcs  mefmes  1  ont  reconnu,  que  le 
fouuerain  bien  de  Thomme  confifte  con- 
iointemcnt  en  vrie  vertu  ôc  en  vne  félicité 
€n  laquelle  il  n'y  ait  rien  à  redire,  &  que 
naturellement  ôc  ncceirairement  les  hom- 
mes défirent  leur  fouuerain  bien  en  quelque 
chofe  que  leur  entendement ,  foit  bon ,  foie 
mauuais ,  le  conftitue  ;  il  ne  fe  peut  faire 
que  TEuangile  nous  propofant  en  Çhrift 
vn  fouuerain  bien  qui  excelle  infiniment  pac^ 
defTus  tout  ce  que  les  Philofophes  en  ont 
iamais  peu  penfer,&:  lEfprit  de  Dieu  agif- 
fantcn  nous  en  telle  manière  qu  il  nous  Vy 
fait  reconnoiftre  tel  ,  que  nous  ne  le  rece- 
uions  auidement  ôc  ne  le  defirions  de  toute 
la  puifl'ance  de  nos  amcs.  Et  c'eft  ce  que 
TApoftre  dit ,  ^nauafjt  qutl  coftnuft  no^ 
ftre  Seigneur  leftis  il pe^ficutoit  l'Eglife  de 
Ç^\^  Diefi  a  outrance  &  la  degafioit  :  Mais  que 
}i*  i;,  quA>td  ça  efie  le  bon  plaijtr  de  Dteu  de  reue- 
le-/ fin  Fils  en  luy^  il  na  poimpris  confiil  de 
la  chatr  nydfi/ang,  mais  la  receu  auec  foy, 
<pc  ppnobftant  tous  cncombriers  a  de  tout 


de  la  Predefiimtion.         i}^ 

fpn  pouuoir  aùance  fa  gloire.  Tefmoîgnant 
de  mefmes  des  luifs  que  s'ils  rcufTcnt  con- 
nu, iamais-ï/^  net*jfent  crucifie  le  Setguenru  Co?.' 
de  gloire.  Et  ce  qui  eft  le  fouuerain  poindb  2-.  8. 
delà  fapience  deD^eu  en  cecy,(çe  qui  au(G 
deuoit  necelFairement  accompagner  l'effi- 
cace de  fon  Efpric  en  noftrc  vocation  ,  Se 
en  cftoit  infeparablc,)  il  fait  ces  chofrs 
d'vn.e  telle  manierc,qu*au  lieu  de  la  triiltfTc 
dans  laquelle  font  trempées  toutes. les  ac- 
tions aufquelles  nous  fommes  violentés» 
(car  toute  contrainte  eft  naturellement  faf- 
cheiife  )  la  foy  eft  toute  imbue  d'vne  ioye 
&  contentement  inénarrable  i  n'eftant  pas 
pofllble  ou  d'auoir  cormu  de  Ç\  excellentes 
vérités  ,  ou  d'auoir  goufté  vne  fî  agréable 
charité  de  Dieu  enucrs  nous ,  ou  de  fe  voir 
deliuré  d'vne  fi  éfpouuantablc  condamna- 
tion, ou  de  fe  voir  efleué  envnefiglorieufc 
efperance ,  ou  de  voir  en  foy  les  commen- 
cemens  d'vne  fi  exquife  fainéketé,  fans  en 
eftrc  tout  arrousé  &  comme  enyuré  d'vn 
plaifir  qui  ne  fe  peut  exprimer,  ny  mefmes 
exadement  comprendre.  A  raifon  dequoy 
S.  Paul  à\tc\nQCefllapatx  de  Dteu  ^fit/tir"  Pliil-f* 
Mortte  UHt  entendement  ^  ôc  S,  Pierre  que  ^* 
croyans  en  Chrift  nous  nous  efiouyjfons  en  ^  pj^^.. 
Ifiy  d'vne  io^e  inénarrable  (^ glorieuÇe^  *[  g. 


Î38  Traîné 

ro  en  £iS  s^  iS  ei^  1^  StI  ifê  sti  §rï  in  lii  iil  iti  (^  ^ 

CHAP.     XIII. 

0ue  cette  doSlrine  n  induit  point  a 
fecuritê  j  f0  nefieint  pçit  le 
join  de  bien  njiure  ^  an 
contraire^ 

DE  ce  que  nous  auons  déduit  cy-def- 
fus  ,  il  a  efté  aifé  de  recueillir  ,  qu'il 
faut  foigneufemcnc  diftinguer  la  volonté 
de  fauuer  les  hommes  ,  laquelle  quelques 
vns  appellent ,  contre  Tvfagc  de  PEfcritu- 
re  ,  lapredeftination  au  falut,  d*auec  Tefle- 
€lion  ou  predeftination  à  la  foy ,  qui  eft  le 
moyen  &  la  condition  par  TaccompHire- 
ment  de  laquelle  nous  y  paruenons  :  dau- 
tant  que  cclle-cy  eft  abfoluc,  comme  on 
parle  ,  &  ne  dépend  d*aucune  condition  i 
celle-là  ne  peut  auoir  lieu  quant  à  fon  ef- 
fed  que  par  la  prefuppofition  de  cette  con- 
dition préalable.  Ce  n*eft  pas  qu'ordinal-? 
rement  on  ne  prenne  ce  mot  de  predeftina- 
tion ,  amplement  pour  le  confcil  de  Dieu 
qui  regarde  le  falut,  &  qu'on  ne  le  tienne 
communément  entre  cciix  qui  font  cnfci- 
gnez  par  la  Parole  de  Dieu  ,  ôc  qui  ne 


de  la  Predejlinaticn]         1351 
Veulent  point  trop  déférer  à  la  volonté  de 
l'homme  ,  pour  eftre  d'vn  euenemcnt  in- 
dubitable, delà  mefme  façon  que  fîc'cftoic 
vn  confeii  abfolu  &  qui  ne  defpendift  de 
condition  quelconque.   Et  fcmblc  nîefmes 
que  TApoftre  S.  Paul  prenne  ce  mot  en 
cette  fignification   quand  il  dit  que  ceux 
^ue  Ditté  a  preconntss  ,  ;/  les  a  predtftn^es  à  ^^^ 
efire  rendus  conformes  a  Cima^e  de  [on  Ftls» 
Car  lefalut  &  Timnge  de  Chiift,  comme 
nous   auons    monftré  cy  delfus ,  tftvnc 
mefme  chofe.   Et  il  eft  clair  que  TApoftrc 
parle  en  cet  endroit ,  non  de  tous  les  hom- 
mes également&  généralement,  mais  de 
ceux  que  Dieu  a  precopt^us  ,  c*e(l  à  dire, 
preuenus  en  toute  manière  de  fa  miferi- 
corde  ,  &  fcparés  d'entre  les  autres  pour 
cette    ineftimable  prerogatiue  de  la  Foy. 
Mais  la  raifon  décela  clique  la  volonté  de 
Dieu  5  qui  concerne  le  falut,  eftant  condi- 
tionnelle ,  &  regardant  tout  le  genre  hu- 
main ,  &  le  genre  humain  efl"ant  vniuer- 
fellement  corrompu  de  péché  &  incapable 
d'accomplir  cette  condition  dont  le  faluc 
dépend,  il  arriue  neceflairement,  non  par 
aucun  vice  de  cette  volonté  de  Dieu,  à  la 
côfiderer  en  elle  mefme,  mais  par  la  duretd 
du  cœur  &  Tobûination  de  f  efprit  humain, 
que  cette  première  volonté  de  Dieu  ,  que 
quelques  vns,  comme  i'ay  dit  ,  appellent 
prcdeftinatioii,  contre  le  ftiJc  de  l*£fciiturt> 


î40  T^rainê 

cft  infruébueufc  pour  ceux  qui  n'ont  poir^^ 
de  part  en  l'autre ,  c*eft  à  dire  en  i'cfledion. 
Le  mot  de  predeftination  donc  ayant  ie  ne 
fçay  quoy  d*cmphatique,  &  femblant  de- 
uoir  eftre  pluftoft  donné  aux  confeils  qui 
viennent  à  efFe(fbqu*à  ceux  dont  Tincredu- 
lité  6c  le  défaut  de  quelque  condition  préa- 
lable cmpefche  Teuenement  ,   TEfcriture 
fainftc  d'vn  coftén'apasaccouftumé  d*ap- 
peller  predeftinés  ceux  qui  n'ayans  point 
efté  efleus  à  la  foy,  rendent  cette  autre  vo- 
lonté inutile  à  leur  égard ,  Ôc  de  lautre  elle 
parle  de  ceux  qui  font  efleus  à  la  foy,  com- 
me s*ils  auoient  efté  abfolument  predefti- 
nés au  falut,  à  caufe  de  l'indubitable  éue- 
nement  de  la  condition  préalable.  Et  ainfi 
elle  mefle,  comme  fî  ce  n'eftoit  qu'vn  mcf- 
meconfeil  en  leur  égard,  la  volonté  con- 
ditionellcqui  regarde  le  falut,  auec  l'efle- 
£kion  abfolue  à  la  foy  ,  pource  qu'en  ce 
qui  les  concerne  ^  bien  que  Tvne  foit  con- 
ditionelle  ,  elle  cft  pourtant  auffi  certaine 
comme  fi  elle  eftoit  abfolue  ,  à  caufe  de  la 
certitude  infaillible  &  abfolue  de  Teuene- 
nement  de  l'autre  d0nt   elle  dépend.    Et 
c'eft  à  peu  près  la  mefrae  raifon  pour  la- 
quelle cette  mefme  Efcriture  qui  nous  cn- 
feigne  Ci  difertement  que  Chrift  eft  mort 
vniuerfellement  pour  tout  le  monde  ,  en 
parle  quelques-fois  en  telle  manière  qu'il 
.  iemble  c[u  elle  vueille  dire  qu'il  xft  mort 


de  la  Predcjlinatïon]        ï^î 

pour   le  petit  nombre  des  efleus  \  la  foy 
feulement.    Comme  s* il   n'auoit   foufferC 
que  pour  ceux  qui  Tentent  le  frui6b  de  fa 
mort  5  &  non  pas  pour  ceux  à  qui  leur 
propre  incrédulité  rend  cette  mort  infru- 
ducufe.    Mais  pource  qu'il  faut  diligcm-i 
ment  diftinguer  entre  les  manières  de  par- 
ler qui  font  nées  de  la  coniideratioti  dcS 
euenemcns  feulement ,  6c  celles  quivien-^ 
nent  de  la  confidcration  des  confeils  mef- 
mes ,  &  que  nous  traittons  icy  des  confeils 
de  Dieu  en  tout  ce  myftere ,  il  nous  fauc 
bien  donner  garde  de  confondre  cette  dif- 
pofition  de  la  volonté  de  Dieu  qui  con- 
cerne le  falut ,  6c  qui  dépend  d'vne  con- 
dition laquelle  Dieu  requiert  de  tous  abfor 
lumcnt,  auec  refledion  a  la  foy ,  félon  la- 
quelle-Dieu  a  ordonné   d'accomplir  foy- 
mefmc  cette  condition  en  quelques  vns  feu- 
lement. 

Contre  cette  dodrine  donc  ainfi  expo-- 
fée  5  ne  peut  rien  la  calomnie  dont  on  a 
accouftumé  de  charger  la  créance  de  la  pre- 
dcftination  ,  que  s'il  y  en  a  quelquesvnâ 
d'entre  les  hommes  predeftinés  à  eftre  fau- 
tes ,  quoy  qu'ils  facent  ils  ne  peuuent 
manquera  fedre  :  &sil  y  en  a  quelques 
autres  reprouués  eternellemetit,  employ^f- 
fent-ils  tout  le  foin  qui  fe  peut  à  obtenir 
le  falut,  ils  font  pourtant  forclos  de  toute 
efpicance.  Ce  qui  feroit  capable  d'appor^ 


^4%  Traktê 

(cer  aii  rnondè  vnè  horrible  confufion  j  de 
prendre  inutile  la  prédication  de  TEuangilcj 
^  d'efteindre  tout  foiii  de  pieté  de  toute 
çftude  de  vertu  dans  les  âmes  dcshommcSe 
£{1  il  donc  qucftion  de  là  predeftination  à 
la  Foy  ?  Certes  nul  ne  peut  dire.  Encore 
que  ie  croye  ie  ne  fera](r  pas  efleu  à  croire 
pourtant, .  Gar  tous  ceux  qui  croyent 
auoicnt  eft€  auparauant  en  la  mifericordc 
de  Dieii  predeftihés  à  croire,  nul  ne  pou- 
uant  croire  que  parle  don  de  Dieu,  comme 
il  a  efté  dit,  ôc  nul  ne  recepant  ce  don  de 
Diçu  qu'en  vertu  d'vne  c{le(f^ion  &  pre- 
deftination éternelle.  Ny  il  ne  peut  pas 
(dire  ,  Eficore  que  iè  ne  croye  iamais  ,  ie 
fçray  eflcu  &  predeftine  à  croire  nonobftât. 
Cal*  tous  ceux  qui  ont  efté  predeftinés  à 
croire  ont  la  foyi  s'ils  ne  lauoient  iardais, 
>i  feroit  totalement  abfurd  de  dire  qu'ils" 
euffent  cfté  predeftinés  â  croire.  Comme 
£G  ferqit  vne  cxtrauagance  de  dire  que 
cctluy  là  auroit  efté  predeftiné  à  voir,  qui 
neantnioins  auroit  tous-jours  les  yeux  fetr 
mes,  ou  que  cettuy  la  auroit  efté  ordonéà 
viure  qui  n*auroit  point  efte,  &qui  partant 
si*auroit  feoty  aucun  mouuement  de  la  vie. 
Certes  l'Efcriture  fainde  nous  enfeigne 
bien  qu'il  y  en  a  peu  d'efleuscn  comparai- 
ion  des  autres.  Et  l'expérience  Ta  tous- 
Jours  monftré  ,  le  nombre  de  ceux  qui 
«royent  eftant  tous-joiifs  fgxt  petit  aupri? 


de  la  Tredejlmation,  É4  j 
de  ceux  qui  ne  croycnt  pas.  Mais  néant-, 
moins  elle  né  nous  a  ny  nommé  ny  dcfigné 
ceux  qui  font  ordonnes  pour  cela  ,  clic 
nous  propofe  feulement  &  la  charité  de 
Dieu  qiy  regarde  vniuerfellement  tous  les 

,  humains  en  ce  qu*il  leur  promet  le  falut 
pourueu  qu'ils  croyent ,  ôc  le  commande- 
ment de  Dieu  qui  les  regarde  encore  éga- 
lement, de  receuoir  par  foy  le  Rédempteur 
qu'il  leur  prefente.  De  façon  que  nul  ne 
fc  peut  exempter  de  l'obligation  qui  naift 
du  commandement,  car  il  s'adrefTc  à  tous: 
ÔC  nul  ne  fe  doit  décourager  comme  fi  la 
foy  luy  deuoit  eftre  inutile,  car  la  promelFc 
du  falut  eft  également  &  vniuerfellement 
données  tous  ceux  qui  croyent, 

Y  a-t'il  donc  quelqu'vn  à  qui  fa  con< 
fcicnce  rende  tefmoignage  que  véritable- 
ment  il  croit.  Il  a  en  foy  TarTeurance  de 
fon  efleâ:ion  éternelle.  Car  s*il  n'y  a  que 
ceux  à  qifî  il  donne  de  croire  qui  ayent  là 
foy,  &  il  il  ne  le  donne fmon  à  ceux  à  qui 
il  a  arrefté  de  toute  éternité  de  le  donner, 
celuy  qui  croitveritablement  ne  peut  d^li- 

*  ter  qu'il  n'ait  part  en  l'ordonHance  de  cette 
cflc^tion  éternelle.  Y  a-t-il  quelqu'vn  qui 
ne  croye  pas  &  qui  perfide  en  fon  incré- 
dulité iufques  à  la  fin  î  C*eft  bien  vn  tef- 
moignage certain  par  Teuenemcnt  qu*il 
n'eftoit  pas  efleu  pour  auoir  la  foy ,  puis 
qu  il  ne  Ta  pas  eue^tuaiseen*  luy  peut  eftr« 


i^^  Traîne. 

Viie  excufe  deuant  Dieu.  Pource  que  ce  qu'il 
ii*a  pas  creu  ne  vient  pas  de  la  connoiirancc 
qu'il  a  eue  qu  il  n'eftoit  pas  ordonné  pouc 
celajmais  delà  dureté  de  foh  cœur  &: de  la 
haine  naturelle  qu'il  porte  à  Dieu  &  aux 
chofcs  qui  luy  font  agréables.  Ce  qu'il 
en  a  fait  n*a  pas  efté  par  refpeâ:  à  l'ordon- 
nance fecrette  ^de  Teiledion  de  Dieu  pour 
n'attenter  pas  au  falut  contre  fa  volonté, 
tnais  parvn  intolérable  mefpris  de  la  grâce 
du  falut  que  Dieu  luy  prcfentoit ,  èc  par 
vne  puniifable  rébellion  à  fon  commande- 
ment qui  luy  cnjoignoit  de  croire.  Et  de 
vray  ,  la  miiericorde  de  Dieu  enuers  les 
jkommes,  en  ce  qui  regarde  les  confeils  de 
leur  procurer  le  falut,  ayant  deux  degrés; 
Tvn  qui,  comme  il  a  efté  dit  s  ne  p^.lTe  pas 
plus  ausnt  que  de  nous  ptefenter  la  remif- 
fioiî  de  nos  offences  au  Rédempteur ,  de 
prendre  vn  fouuerain  plaiûr  en  noftre  falut, 
'  pouruea  que  par  incrédulité  nous  ne  re- 
jettlons  pas  cette  grace  ;  l'autre  qui  pâfTe 
iufques  à  faire  que  nous  croyions,  6c  cm- 
pefcher  que  ie  falut  ne  foit  rejette  par  nous: 
Ce  premier  degré  cft  vniuerfellement  ma-  ' 
nifefté  àtous  par  la  prédication  de  TEuan- 
gile,  pour  inuiter  les  hommes  à  la  foy,  auec 
cette  refolution  ferme  de  immuable  de  les 
fâuuer  s'ils  croyent.  Pour  cela  fEuangile 
Ciic  par  rVniuers  ,  Grâce  ^  Grâce.  Ce 
feccftid  n'eft  f  amcu&remsnï  raaaifcftc  à 

aucun 


de  la  Prcdejiination.  Î4J 

aucun  que  par  Tcuenement  $  c'eft  à  dire  par 
ie  fentiraenC  de  la  foy  engendrée  en  (on 
ame.  Et  a  eftc  cxpreffemenc  caché  aux  hu- 
mains qui  cftoient  ceux  d'entr'cux  que  ce 
degré  de  mifcricorde  rcgardoic  ,  afin  de 
n'eftie  point  en  achoppement  aux  autres  & 
en  empefchemcnc  ^  la  prédication  de  TE- 
uangile.  Par  ainfi  nul  ne  fçachant  en  par- 
ticulier ce  qui  a  efté  ordonné  de  luy  au 
confeil  de  Dieu,  ne  fe  doit  prefumer  eftrc 
reprouuéj  ^  forclos  de  refperance  du  falut, 
puis  que  Dieu  l'y  appelle  i  ny  dire,  ie  ne 
croitay  pas  pource  qu'il  me  feroit  inutile, 
puis  que  Dieu  déclare  ouuertement  que  la 
foy  fera  vtile  à  falut  égah^ment  &  Vniuer- 
fellement  à  tous  ceux  en  qui  elle  fc  rencon- 
trera. 

Et  de  vray,pofé  le  cas  (  ce  qui  eft  entiè- 
rement impoflible  à  caufe  de  la  dureté  & 
corruption  du  cœur  de  l'homme  )  qu'il  y 
ait  quelqu'vn  du  nombre  de  ceux  à  qui 
Dieu  n'auoit  pas  ordonné  dedonner  la  foy, 
qui  neancmoins  croye  véritablement ,  fai- 
fant  par  la  feule  force  de  fa  nature  ce  que 
les  autres  font  par  Tefficacc  de  la  grâce  de 
Dieu  en  eux  ;  ceftuy-la  fera  fauué  fans 
que  Dieu  face  aucun  tort  au  décret  de  fa 
predeftination  éternelle.    Pource  que  à'vn 
cofté  il  a  ordonné   de  n'exclure  du  falut 
aucun  de  ceux  qui  croiront;  au  contraire  : 
&  de  Tautre  ,  bien  qu'il  ait  predeftiné  les 


t^ô  Tratttê 

vns  à  croire  3  c*eft  à  dire ,  arrefté  de  leiî^ 
donner  la  foy  ,  neahtmoins  il  n'a  pas  pre- 
deftiné  les  autres  à  ne  croire  pas  ,  c'eft  à 
dire ,  arrefté  d'empeFcher  qu'ils  ne  croyenti 
il  s'eft  contenté  de  les  lailTer  en  leur  natu- 
relle condition  j&de  les  conuier  à  croire 
nonobftant,  afin  que  s'ils  ont  en  eux  quel- 
que vertu  de  croire  ,  ils  la  defployent.  Éc 
bien  qu'il  fcàche  ôc  preuoye  certainement 
qu'ils  ne  croiront  pas ,  fa  preuifion  pour- 
tant n'eft  pas  caufe  de  leur  incrédulité  , 
c'eft  la  corruption  de  leur  nature.  Mais 
s*ii  arriuoit  (  ce  qui  eft  totalement  irapoiîî- 
ble  à  caufe  de  l'ordonnance  immuable  de 
Dieu  5  &  de  fon  inuincible  puiiïancc  à 
l'exécuter  )  que  quelqu'vn  de  ceux  qu'il  a 
predeftinés  à  croire  ne  creuft  pas  ,  ou 
que  quclquvn  de  ceux  qui  croyent  félon 
fon  efle6fcion  ne  fuft  pas  fauué,  alors  auroit- 
il  manque  à  fa  predeftination  &  à  la  fidé- 
lité de  fes  promeifes. 

Venons  à  la  volonté  de  Dieu  qui  con- 
cerne le  faîut.  Eft- il  queftion  d'elle  ?  Cer- 
tes fi  la  dodiine  de  la  predeftination  en  cet 
égard  peut  apporter  quelque  dommage,  il 
faut  que  ce  foit  ou  en  induifant  les  hom- 
mes à  ne  croire  pas  ,  ou  en  les  induifant 
après  auoir  crcu  à  ne  fe  fouciec  pas  de  la 
pieté  <Scde  la  fand:ification  de  la  vie.  Or 
tant  s'en  faut  qu'elle  les  puiffe  induire  à  ne 
croire  pas  ,  que  s'ils  ont  quelque  connoif- 


de  la  Predejlïnation.        147 

fanccdufalnrt  elle  les  induit  ncceflairement 
à  croire.  Car  fî  Tamour  que  nous  nous 
portons  à  nous  mefmes  ,  &  le  defir  que 
nous  auons  naturellement  d'vne  immortelle 
félicité,  a  quelque  pouuoir  fur  nous  ,  puis 
qu'il  eft  impoflible  d'obtenir  le  falut  pro- 
pofé  en  TEuangile  fans  la  foyjqui  doutera 
qu'il  ne  luy  foit  abfolument  nccelfairc  de 
croire  ?  Et  par  confequent  qui  eft- ce  qui 
mettra  la  foy  &  l'incrédulité  en  indiffé- 
rence ?  Certes  ,  comme  il  a  efté  dit ,  la  na- 
ture a  imprimé  en  l'homme  vn  A  ardent 
delir  de  fon  fouuerain  bien  ,  qu*en  quelque 
choie  qu'il  le  conftitue  ,  il  eft  abfolument 
impoffible  qu'il  ne  le  fuiue.  Pofé  donc 
qu'il  connoiflTe  que  ce  fouuerain  bien  gift 
au  falut  duquel  Chrift  nous  eftautheur,  & 
qu'il  eft  impoffible  de  l'obtenir  que  par  le 
moyen  de  la  foy  ,  il  faut  neceflairement  de 
que  fcs  defirs  le  portent  vers  ce  falut  ,  Sc 
que  neceffairement  encore  pour  y  paruenic 
ilxroye.  Car  il  ne  fe  peut  pas  conceuoir 
comment  ne  connoilTant  qu'vn  fouuerain 
bien,  &  eftant  perfuadé  qu'il  n'y  a  qu'vri 
,  chemin  pour  y  arriuer  ,  il  aime  &  defire 
fon  but  ,&  que  neatmoins  il  mette  l'vnique 
moyen  d'en  iouyr  en  indijfFerence.  Tcfmoia 
en  foit  que  ceux  d'entre  les  Marchands  qui 
mettent  leur  fouuerain  bien  félon  le  monde 
dans  les  richeflfes  des  Indes,  ne  craignent 
pas  de  s'embarquer  pour  y  aller  à  traucrs 

K    L 


148  Tra'ute 

tant  de  danger  s  des  pirates  &  des  naufrâgeSi 
Et  que  les  gens  de  guerre  qui  mettent  leur 
fouuerain  bien  en  la  vidoire  fur  leurs  en- 
nemis ,  fe  hafardent  à  tant  de  périls  ,  Sc 
ne  mettent  en  aucune  confideratiott  ny  la 
mort  ny  les  playes. 

Or  fi  cette  docStrirîe  n*induit    pas  au 

mefpris  de  la  foy  ,  il  cft  impolTible  qu'elle 

induife  au  mefpris  de  la  fandification  , 

vcu  que  celle-cy  dépend  necelTairemcnt  de 

l'autre,  &  que  telle  eft  la  nature  de  l'Euan- 

gile,  telle elt  la  nature  de  Thomme  encore, 

fi  nous  la  confinerons  comme  il  faut,  qu^ 

quiconque  a  véritablement  cueu  ,  celuy-  là 

aufli  necelFaireitient   fe  fandific ,  Se  que 

quiconque  néglige  Tcftude  de  la  vraye  fan- 

âification  ,  tant  s'en  faut  que  celuy- là  ayc 

la  vraye  foy,  qu'à  peine  mefmes  en  a-t*il 

l'ombre.    Et  c'eft  ce  qui  fait  direlî  cxpret 

fement  à  S.  leanque  celuy  qniefien  Inmie* 

re  aime  fon  frère ,  &  qne  quiconque  naime 

1*  i»    P^^^  f^^  f^^^^  &  ^'^  ^^'^^  ^fi  *«  lumière ,  il 

it,    *    efi  menteur  ^  vérité  neft  point  en  lu}\    Et 

derechef  ^  que  qui  h  Ait  fan,  frère  il  efl  en  te- 

fiebr€t&  chemine  en  t€neheSy&  nefçait  où,  il' 

'va^  à* autant  que  les  ténèbres  luy  ont  auen^ 

glê  les  yeux.  N*eftant  pas  pofEble  que  ces 

deux  chofes  puiflent  compatir  enfemble,  la 

vraye  connoiirance  de  Cbrifl:  Sauucur  & 

Rédempteur  ,  en  laquelle  confiftc  la  foy , 

&  le  défaut  de  la  vraye  et  arité  en  laquelb 


de  la  Predefiination.         149 
gift  la  fandification  de  l'homme. 

Il  y  a  plus.  Nous  auons  dit  que  le  fa- 
lot confiftc  en  la  réparation  de  Timage  de 
Dieu  en  nous  5  &  l'image  de  Dieu  en  deux 
chofes ,  la  faindeté  Ôc  la  félicité  :  &  quant 
de  quant  que  la  fainâieté  en  eft  la  princi- 
pale ëc  la  plus  excellente  partie.  Ce  fcroît 
donc  vne  frenefie  de  dire  ,  Ci  ic  fuis  prede- 
ftinéiefcray  fauué,  de  quelque  façon  que 
ic  viue.  Car  c*eft:  comme  fi  quclqu'vn 
difoit ,  Si  ie  fuis  predeftiné  à  eftre  blanc, 
ie  feray  blanc  encore  que  ie  foye  noir  5  ÔC 
que  ie  me  noircifle  fans  cefTe  :  Si  ie  fuis 
predeftiné  à  eftre  homme  de  bien ,-46  feray 
homme  de  bien  ,  encore  que  ie  demeure 
vn  mefchant  homme:  Si  ie  fuis  predeftiné 
à  eftre  viuant ,  ie  feray  viuant ,  nonobftant 
que  ie  demeure  éternellement  gifant  & 
pourry  fous  la  tombe  :  Bref  (î  ie  fuis  efleu 
pour  eftre  fauué,  ic  feray  fauué  ,  encores 
que  de  guet  à  pens  ie  me  damne.  Ce  qui 
eft  le  difcours ,  non  d Vn  homme  de  fens 
raffis,  mais  d*vn  maniaque 

Car  puis  que  le  confeil  de  Dieu  qui 
concerne  le  falut ,  regarde  principalement 
à  la  faindeté ,  comment  voulons  nous  que 
Dieu  exécute  fon  confeil  en  nous  finon  en 
nous  fandifiant?  Et  comment  nousfandir 
fiera- t-il  fmon  en  illuminant  nos  entende- 
mens  &  en   reformant  no^  volontés  ?   Et 

crament  pourroit  fubfifter  Tillumination 

K  5 


iyo  Traîne 

de  l'entendement  ôc  h  rcformatîôn  de  h 
volonté  auec  cette  refolution  déterminée 
d'aimer  les  ténèbres  ?  De  fait  Ci  nos  facul- 
tés raifonnables  font  tellement  compofées 
naturellement,  qu'elles  foyent  capables  d'e- 
ftre  touchées  de  Tadmiration  &  de  Tamour 
des  chofes belles  6c  excellentes,  &decon- 
jioiftre  qu'en  leur  iouyllance  confifte  leur 
perfection  &  leur  but, puis  que  nous  fom- 
mes  appeliez  à  eftre  reueltus  du  nouuel 
homme  créé  félon  Dieu  en  iuftice  &  vrayc 
faindbetc,  c'eft  à  dire, à  porter  Timage  de 
Dieu  mcfme  en  ce  qu'il  y  a  de  plus  beau 
ôc  de  plus  glorieux  en  fa  nature  ,  qui  fera 
û  brutal  que  de  penfer  qu  il  puiffcparuenir 
à  ce  but  en  y  tournant  le  dos,  &  en  s'addon- 
nant  aux  chofes  qui  luy  font  diredemcnt 
oppofées  ?  Toutes  chofes  tendent  naturel- 
lement à  leur  but.  Pour  exemple  ,  les 
pefantes  vont  en  bas,  &  font  dcftinées  par 
la  nature  à  occuper  le  milieu  du  monde. 
Auffi  eft-ce  là  qu'eft  leur  repos,&  l'endroit 
qui  leur  a  efté  ordonné  pour  la  conferua- 
tion  de  leur  eftre.  Et  elles  s'y  portent  d'vn 
inftind  lî  violent ,  qu'il  eft  impofîîble  de 
les  en  deftourner.  Donnez  donc  à  vne 
chofe  pefante,  comme  eft  la  terre,  quelque 
connoilfance  de  fa  nature  &  de  fon  but , 
c*eft  à  dire ,  de  la  fin  à  laquelle  les  loix  vni- 
uerfelles  du  monde  l'appellent ,  penfez  vous 
que  pour  venir  au  centre  de  l'vniucrs  elle 


de  la  Predejîinatiûn.  iji 

cifayaft  à  s*efleueu  contremont  ,  ÔC  qu  clic 
s'imaginaft  pouuoir  ainfi  arriuer  au  lieu  qui 
luy  eft  ordonné  pour  repos  par  la  nature  ? 
Si  donc  la  fapience  de  celuy  qui  a  addreifé 
toutes  les  chofcs  du  monde  à  leur  fin ,  a 
efté  telle  que  par  le  moyen  des  inftin^^s 
qu*il  leur  a  donnez  ,clhs  s'y  portent  mef- 
mes  fans  intelligence ,  beaucoup  pluftoft 
ayant  efté  donnée  à  l'homme  la  connoif- 
{ance  de  la  fienne  ,  s'y  portera-t  il  par  le 
rnoyen  des  defirs  &c  des  affcdtions  qu'excite 
çn  luy  cette  lumière  de  fapience  qui  luy  a 
efté  communiquée  par  la  grâce  de  l'E- 
uangile. 

Quant  à  cette  partie  de  limage  de  Dieu 
qui  confifte  en  la  félicité  ,veu  qu'eHe  eft 
tellement  attachée  à  Tautre,  &  qu'elle  en 
dépend  de  telle  façon  qu'elles  font  entiè- 
rement infeparables  ,  qui  eft  -  ce  qui  fe 
promettra  de  les  pouuoir  desjoindre  ,  ôC 
pofTeder  la  dernière  fepaçementjîipres  auoir 
foulé  aux  pieds  la  première  de  plus  excel- 
lente ?  Ou  qui  ne  iugcra  que  qui  néglige 
celle  cy  ,  fe  forcloft;  de  l'cfperance  de  celle» 
là^ôc  par  confequent  qu'il  les  faut  conioin- 
dre  l'vneà  l'autre, &raefmcs  n*eftimerpref- 
que  la  félicité  que  pource  qu'elle  eft  la  ref- 
plendeur,  s'il  faut  ainfi  parler,  de  la  pieté 
ÔC  de  la  fain6teté  qui  la  précède  ?  Mais  ce 
qui  fait  que  la  dodrine  de  la  predeftina- 
tion  eft  attaquée  de  ces  reproches  ,  eft  que 

K    4 


iji  Trainê 

la  plus  grande  partie  du  monde  s'abufe 
dans  les  pcnfées  qu*il  a  de  la  nature  du  fa- 
lut.  Car  pource  que  depuis  le  péché  nous 
nous  aimons  de  nature  extrêmement  nous 
niefmes  >  ôc  que  nous  aimons  Dieu  extrê- 
mement peu ,  ou  pour  mieux  dire,  que  nous 
le  haïlfons  &c  les  chofes  qui  luy  font.agrea- 
blcs  ,  quafid  on  nous  parle  du  falut  nous 
nous  iiiteginons  incontinent  noftre  conten- 
tement &  noftre  aife.  Pour  ce  qui  cft  de 
la  fainâieté  ,  ou  nous  n'y  penfons  du  tout 
point ,  ou  fi  nous  y  penfons  ,  c'eft  feule- 
ment pour  la  faire  feruir  à  l'acquifition  de 
l'autre.  De  manière  que  fi  Dieu  auoit 
rompu  la  boucle  qui  les  tient  liées  enfem- 
ble  ,  nous  mefpriferions  entièrement  la 
faindeté,  ôc  ne  voudrions  eftrs  fauués  que 
pour  eftie  à  noftre  aife.  Ainii  fommes 
nous  de  nature  mercenaires  &  efclaues*, 
pour  n'aimer  la  pieté  &  ta  vertu  qu'à  caufe 
de  la  recompenfc  que  nous  nouç  promet- 
tons qui  la  fuit  :  ne  fuïons  le  vice  qu'à  caufe 
de  la  priuation  du  bon-  heur  &  du  fentiment 
de  la  peine  qui  l'accompagne ,  3c  ferions 
bien  aifesquauec  l'accomphifement  de  nos 
plus  defordonnées  conuoitifes,  nous  peuf- 
iions  obtenir  l'immortelle  félicité  que  nous 
demandons.  Tellement  qu'encore  que  nous 
portions  le  nom  de  Chreftiens,  la  plufpart 
pourtant  en  cet  égard  font  Mahomctans,& 
ne  fe  figurent  autre  Paradis  que  délicieux 


de  la  Predejlïnation.  153 
^  voluptueux,  non  tel  quildoiteflre  piin- 
cipalement  ,  faind  &  pur  &  chafte.  Au 
lieu  que  ceux  qui  font  véritablement  im- 
bus de  la  foy  en  noftre  Seigneur  lefus  ,  ÔC 
touchés  de  l'excellence  de  TEuangile,  con- 
fiderent  les  chofes  en  vn  tout  autre  vifage, 
&  fc  fentent  pour  le  moins  autant  obligés 
à  la  charité  de  Dieu  pour  la  rédemption  de 
la  puilTance  du  péché  par  la  fandification, 
que  pour  la  rédemption  de  la  condamna- 
tion qui  le  fuit,  par  la  remiflîon  de  Tof- 
fence  :  pour  auoir  elle  deliurés  de  ce  qui 
mérite  la  mort,  que  pour  auoir  efté  retiiés 
de  la  more  mcfme  :  pour  les  commence- 
mens  de  la  vraye  faindeçéen  eux,  que  pour 
les  arres  de  la  pofTeffion  de  fon  héritage  : 
pour  Tefpcrance  d'eftre  quelque  iour  fem- 
blables  à  luy  en  pureté,  quand  iU  le  verront 
conbme  il  cft,  que  pour  Palfeurance  de  luy 
eftre  rendus  conformes  en  gloire.  Etneant- 
nioins  conioignans  ces  deux  chofes  cnfem- 
ble>  &  confiderans  en  Pvne  &  en  l'autre 
l'immenfc  charité  que  Dieu  y  a  defployée 
enuers  eux,  ils  en  font  rauis  en  admiration, 
&  profondement  efmeus  du  reflentiment  &: 
de  la  gratitude  d*vne  fi  incomprehenfible 
mifericorde.  Ce  qui  efl: ,  (\  nous  fommes 
véritablement  Chreftiens  ,  le  plus  vif  &  le 
plus  efficacieux  motif  à  la  pieté  &  à  la  ver- 
tu, &  qui  reprefentc  le  mieux  la  condition 
des  efprits  bien-heureux  qui  font  dans  Us 


1X4  Traîne 

Cicux,  &  ccUe  en  laquelle  nous  ferons,^ 
quand  après  la  rcfurredtioti  du  corps 
^  fiicu  nous  y  aura  recueillis  en  gloire.  Cal* 
lions  n*aimerons  pas  Dieu  alors  ou  pour 
la  crainte  de  la  peine  &  de  la  maledidion  , 
dautant  que  nous  en  ferons  hors  du  péril: 
ou  par  l'efperance  de  la  félicité,  pourcc  que 
nous  en  ferons  en  iouyffance  :  mais  pource 
que  Dieu  eft  fouaerainemcnt  aimable  à  cau- 
fe  de  fes  vertus  &  notamment  de  fa  bonté, 
ôc  qu'il  ne  s*eft  pas  contenté  de  tefmoigner 
de  la  bonté  en  noftre  endroit ,  il  y  a  def- 
ployé  vne  immçnfe  mifericorde,  en  enuoyac 
fon  vnique  au  monde  pour  nous  racheter 
du  péché  Se  de  la  mort,  &  en  furmontan^ 
par  refficacc  de  fa  grâce  en  nous ,  félon  le 
propos  arrefté  de  fon  efledion ,  noftre  na- 
turelle incrédulité,  afin  que  cette  rédemp- 
tion ne  nous  fuft  pas  infru(5fcueufe.  Et  e'eft 
cela  que  S.  Paul  appelle  ,  Contempler  corn- 
1«  Cor  ^^  ^^  '^"  miroir  la  gloire  dfi  Seignénr  a  face 
'  defcofiuerte  ^  ^  eftre  transfarméi  en  la  mefme 
image  de  gloire  en  gloire^  comme  de  par  l' Ef» 
frit  dti  Seigneur, 


2*  i8. 


de  la  Predejîination.         ijj 

CHAP.      XIV. 

^^e  cette  doSlrine  remplifi  la  con- 

fcicnce  des  Ftdeles  de  joye  ^ 

de  confolation» 

OR  ne  fçauroit-on  exprimer  de  quelle 
confolation  cette  dodrine   remplift 
ceux  qui  ont  fenti  l'efficace  de  la  grâce  de 
Dieu  de  de  la  prédication  de  TEuangile  de 
Chrift,  laquelle  fe  manifeftetant  en  la  foy 
par  laquelle  ils  Font  embraffc,  que  dans  le 
commencement  de  la  vraye  fandification 
qu'elle  engendre  en  leurs  amcs.   Car  cher- 
chent-ils les  alfeurances  de  leur  predeftina- 
tion  ,  de  par  confequent  les  tefraoignages 
de  ce  fécond  degré  de  mifericordieux  amour 
de  Dieu  enucrs  les  homes  dont  nous  auons 
parlé  cy-dclfus  ?  Ils  n'ont  point  affiiire  de 
monter  auxCicux,  pour  voir  fî  leurs  noms 
y  font  efcrits,  îiy  de  demander  à  Dieu  qu'il 
leur  ouure  fes  regiftrcs.     Mais  comme  qui 
voudroit  fçauoir  C\  Dieu  auroit  ordôné  qu'il 
deuft  quelque  iour  viure  au  monde  fe  con- 
fidereroit  foy-mefme,  &  le  mouuement  de 
fon  poulx^C  l'habitude  de  fon  corps,  &:  les 


1^6  Trainê 

fondions  -^e  fes  fens  ,  ôc  les  defîrs  de  fes 
afFedions  ,  &  les  agitations  de  fon  enten- 
dement ,  ôc  tiferoit  de  là  des  marques  in- 
dubitables de  fa  vie  ,  d'où  il  viendroit  à 
raifonner  ainfi  :  Puis  que  toutes  ces  chofes 
font  en moy,ievi,&  puis  queie  vi,  ila  efté 
ordonné  que  ieviurois,  la  vie  des  hommes 
fe  produifant  au  monde  félon  le  confeil  de 
Dieu,  ÔC  non  pas  à  Tauanture.  Ainfî  le  fi- 
dèle voulant  eftre  afTeurd  de  fon  efledbion 
à  la  vie  fpirituelle  en  Chrift  ,  taftera,  s'il 
faut  ainfî  parler ,  le  pouls  de  fon  ame  ,  6c 
rccônoiflant  en  fon  entendement  vne  illu- 
mination extraordinaire,  en  fa  confciencc 
vne  profonde  paix  par  TalTeurance  de  la 
rcmiffion ,  en  fa  volonté  ôc  en  toutes  fes  af- 
fedions  vne  véhémente  charité  enuers  ce- 
luy  qui  eft  autheur  de  cette  paix  3c  enuers 
les  hommes  feS  femblables  ,  ôc  tout  cela 
méfié  dVne  viue  8c  profonde  efperace  d'vne 
autre  vie  que  la  terrienne  j  trouuant,di-je, 
en  foy  toutes  ces   aiarques  de   la  vie  de 
Chrili  ,  il  raifonnera  que^puis  qu'il  ne  la 
peut  auoir  d'ailleurs  que  de  la  grâce  de 
Dieu ,  comme  l'Efcriture  renfeigne,&  que^ 
cette  grâce  n'eft  communiquée   fînon  en 
vïrta  de  cette  efledion,îî  faut  ueceifaire* 
ment  qu  il  y  ait  part,  Ôc  que  Dieu  Tait  aimé 
désauparauantla  fondation  du  monde.  Or 
n'y  ail  perfonne  qui  ne  iuge  aifement  com- 
bien grande  confolatioa  cette  confidera- 


de  la  Predefiination.  157 
tion  eft  capable  de  donner  h  vne  bonne 
amc. 

Peut  on  troiiucr  quelque  contentemervc 
à  voir  fa  condition  auparauant  miferable, 
changceen  vn  eftac  excellent  î  Nous  eftions 
naturellemét  efclauesdu  pecbé  quiregnoic 
abfolumcnt  en  nous ,  &  par  le  péché  efcla- 
ues  de  Satan  qui  befongne  auec  efficace  é$ 
enfans  de  rébellion  j  fujcts  du  royaume  de 
ténèbres  ,  &  enfeuelis  en  elles  dés  noftre 
naifTancc  ;  enfans  du  malin  par  l'imitation 
&  la  reflemblâce  de  fa  mcfchancetè,  morts 
en  nos  fautes  &  péchés,  &  s'il  fe  peut  dire 
encore  quelque  chofe  de  plus  mifcrable. 
Parla  foy  en  noftre  Seigneur  lefus  nous 
fommcs  mis  en  liberté  jdeliurés  des  liens  & 
de  l'empire  de  Satan,  tratifportés  au  royau- 
me de  la  raerueilleufe  lumière  de  Dieu  » 
adoptés  pour  eftre  du  nombre  de  fcs  enfans 
&  participans  de  fa  nature  ,  relfufcités  de 
Ja  mort  &  mis  en  la  ioiiyflance  de  la  vraye 
vie  qui  gift  en  fainéketé  &  iuftice.  Telle 
donc  qu'eft  la  ioye des  efclaucs  qui  fe  voyent 
fnettre  en  liberté,  des  captifs  qui  fe  voyent 
deftacher  leurs  liens  &  leurs  chaifnes,  des 
morts  qui  fortans  du  tombeau  regardent 
la  pourriture  dont  ils  ont  efté  tirés,de  ceux 
qui  ont  efté  nourris  en  ces  cachots  tenc- 
breux/iquand  ils  fe  voyent  produits  en  vne 
lumicremerueilleufcment  douce  &  plaifan- 
te  >  telle  jânalcmct  que  d'curoit  eftre  la  ioye 


X^8  Traîne. 

dVn  mal-heiu'eux  dcmon,  s'il  fe  voyoit  coiiT^ 
ûie  refonda  &conuertyen  Ange,  telle  doit 
cftre  la  confolation  du  Fidèle  quand  il  fe 
compare  auec  roy-mefme,  &  la  condition 
dont  il  fe  voit  forti  auec  celle  où  il  entre. 
Voire  d'autant  plus  que  comme  des  chofes 
les  plus  excellentes  la  corruption  eft  plus 
grande,  plus  exquife  «Se  belle  eft  vne  natu- 
re intelligente  comme  l'hommesquand  elle 
efl:  teinte  des  vertus  efquelles  contifte  la  pcr- 
fcéfcionde  foaeftre,  plus  laide  ôc  plus  hor- 
rible deuicnt  elle  quand  elle  en  dégénère  ^ 
paife  en  vnc  conftitution  contraire. 

L*cfperancc  de  quelque  grand  bien  elT; 
elle  capable  de  nous  donner  dû  contente- 
ment ?  La  foy  efi:  neceffairement  accom- 
pagnée de  Tcfperance  de  la  deliurancc  des 
maux  que  nous  auons  mérités,  &  de  la 
iouyffancc  des  biens  que  Chrift  nous  a  ac- 
quis, dont  les  vns  &  les  autres  excédent 
^oute  imaginatior^Ôc  comprehenfîon  hu- 
maine. Car  ny  les  tortures5ny  les  gehefnes, 
ny  les  croix,  ny  les  gibbets ,  ny  les  roues, 
îiy  les  feux,ny  les  horreurs  les  plus  extrêmes 
n'égalent  point  ce  que  nous  auons  mérité 
éc  qui  nous  attendoit  :  les  images  mefmes 
des  eftangs  ardents  de  feu  &  de  foulfre  ne 
font  employées  pour  le  nous  reprefenter  y 
jfînon  pource  que  c'eft  tout  ce  qui  fe  peut 
dire  &  monftrer  à  nos  entendemens  de  plus 
horrible  &:  cfpoiiuantablç.   Ny  les  b^u^ 


de  la  Predefiination.  typ 

iq^ets  les  plus  délicieux  ,  ny  la  fanté  la  plus 
vigourcufe  ,  ny  les  trefocs  les  plus  grands, 
ny  les  gloires  &  les  magnificences  les  plus 
infignes,  nyles  dignités  les  plus  efclattante» 
de  la  terre  n  égalent  pôjnt  ce  que  Chrift 
nous  a  acquis  :  les  couronnes  mcfmes  des 
Roys  ,  &  la  magnificence  des  Empires  né 
font  employées  pour  le  nous  defcrire,  finoit 
pource  que  ce  font  les  chofes  qui  ont  ac- 
couftuméde  rauirdVne  plus  grande  admi- 
ration, ou  dauantage  exciter  les  conuoitifes 
des  hommes.  Car  au  rcfte  fi  TApoftre  en 
faifant  comparaifon  de  ce  que  1* Êuangile 
housa  apporté  de  félicité  pour  en  iouyr  dés 
maintenant  en  la  connoiifance  de  Chrift, 
aucc  ce  que  les  Pères  ont  veu  fous  rAncieii 
Tcllament  ,  a  dit  que  félon  le  paroles  du 
Prophète,  Ce  font  les  chofes  ^Hoetl  napoivt^'  ^°^* 
ifeftes ,  ny  oretlte  ouyes  ,  ^  qui  ne  font  point 
montées  en  cœur  d'homme ^  que  Dieu  aprepa- 
rees  à  ceux  qui  l'aiment  &  qutl  a  reuelées 
parfon  Efprtt-y  Nous  le  pouuons  bien  dire 
en  plus  forts  termes  en  faifant  comparaifon 
de  la  gloire  des  Cieux  où  nous  afpirons  , 
à  Teftat  de  cette  terre  icy ,  pour  illuminée 
qu'elle  foitde  là  connoiifance  de  Chrift  paj: 
TEuangile. 

Finalement ,  pouuons  nous  tirer  quel- 
que confolation  de  lalfeurance  certaine  & 
indubitable  que  iamais  nous  ne  degenercrô5 
'"de  cet  eftat  de  fain^cté  auquel  il  a  pieu  à 


lëo  draine    - 

Dieu  de  commencer  à  nous  mettre  par  la 
foy  en  Icfus-Chrift ,  mais  que  nous  y  per- 
feucreronsiurquesà  la  fin,&  tant  que  nous 
foyons  paruenus  à  la  perfection  dans  les 
lieux  celeftes  ?  que  iamais,di  je  ,  nous  ne 
retomberons  au  péril  de  la  mort  ôc  de  la 
malédiction  dont  nous  auons  «fié  tirés, 
mais  que  pour  le  certain  nous  paruiendrons 
à  la  vie&  à  la  gloire  éternelle  ?  Nous  l'a- 
uons  en  cette  dodtrirte,  &  fans  cela  noftrc 
confolation  feroit  tout  à  faiddefeCtueufé. 
Puis  que  la  foy  ne  vient  pas  de  nous  mef- 
mes,  mais  que  c'eft  vn  don  de  Dieu,  &que 
ce  don  îà  procède  de  fa  libre  volonté  fans 
aiioir  eu  égard  à  nos  œuures,  ny  aux  dif- 
poluions  &  préparations  de  nos  efprits ,  ny 
%  quelque  condition  que  ce  foit  qu'il  ait 
preueue  deuoir  eftre  en  nos  perfonnes, 
pourquoy  changeroit-iUedecretqui  n'a  eu 
autre  caufe  que  fa  volonté ,  confiant  &  im- 
muable qu  il  eft  en  toutes  autres  chofes? 
Noftre  faluc  éternel  dépend  de  cette  con- 
dition que  nous  appelions  la  foy,  cette  foy 
nepend  de  la  grâce  de  Dieu  en  nous  &  de 
îa  puiftance  de  fon  Efprit ,  cette  grâce  ôC 
cette  puifTance  de  l'Efprit  dépend  du  con- 
feil  de  Teileâiion  de  Dieu  ,  ôc  ce  confeil 
n'ayant  autre  fondement  que  fa  volonté, 
eft  condintôc  irreuocable  ,  d'où  s'enfuit 
neceffairemét  que  reucnemcnt  de  tout  cela, 
&  la  iouylfance  du  falut  nous  eft  de  tout 
poinâ  indubitable.  Que 


de  U  Predcjlination.  i6i 

Qoe  di-je  ,  que  cela  dépend  d'vn  coii- 
feil  qui  n'a  autre  caufe  q»uc  fa  libre  volon- 
îé  ?  Certes  cela  cft  vray  C\  nous  venons  à 
nous  comparer  auec  ceux  à  qui  il  n*a  pas 
fait  pareille  ^race,  &:à  rechercher  la  caufe 
pour  laquelle  eftans tous d*vne  mefme  con- 
dition ,  il  nous  a  neantmoins  préférez  à 
ceux  là.  Il  n*y  a  autre  raifon  de  cela  finon 
qu'il  luy  a  ainfi  pieu,  à  luy  f«i  a  mercy  de  Rom- 
celuy  de  qHitla  mercy^& qnt  fait  mifericorde  ^*  *^' 
à  celtij  4  (jHi  il  fait  m  if en  cor  de.  Mais  néant- 
moins  ce  ne  laiffe  pas  d'eftre  vn  tiai6t  d*vne 
particulière  faueur  qu'il  nous  a  portée,  vu 
certain  degré  d'amour  dont  il  luy  a  pieu 
nous  honorer  ,  fon  bon  plaifir  ayant  efté 
de  nous prcco»noifire  tn  cette  manière,  c'eft 
à  dire  de  nous  preuenir  de  fon  amour,  ôc 
de  nous  deuancer  en  fa  mifericorde.  Or  s'il 
nous  a  aimez  iufques  là  dés  auant  que  nous 
cuffionsla  foy,que  de  nous  la  vouloir  don- 
ner, ne  nous  aimera-t-il point  aflezpour  la 
conferuer  après  la  nousa\*oir  donnée?  Sil 
nous  a  tant  aimez  du  temps  que  nous 
eftions  encore  fes  ennemis  ,  comment  ne 
'  nous  aimera- t-il  point  dauatage  maintenant 
que  nous  fommes  fes  amis  ?  Si  fa  miferi- 
corde a  efté  telle  enuers  nous  du  temps  que 
nous  eftions  enfans  du  malin  ,  fescompaf- 
fions  feront  elles  diminuées  dautant  que 
nous  fommes  fes  enfans ,  de  qu'il  a  com- 
mencé de  reparer  en  npus  la  beauté  de  fon 

L 


roitte 
image  ?  Si  après  auoir  arrefté  d'enuoyer 
fon  fils  au  monde  pour  racheter  le  genrd 
humain  il  a  ordonné  de  nous  donner  la 
foy ,  &  par  la  foy  de  nous  donner  à  fon 
Fils,  afin  que  cette   rédemption" ne  nous 
faft  pas  inutile,  ne  nous  aimera-t-il  point 
maintenant  iufques  là,  qu  ayans  commencé 
d'eftre  réellement  participans  de  cette  ré- 
demption, nous  ne  retournions  pas  en  la 
maledidion  précédente  ?  Et  cela  dautant 
plus  que  la  condition  de  ceux  qui  y  retom- 
bent cft  beaucoup  pfre'&  plus  malheureufc 
que  de  ceux  qui  n*enfont  iamais  fortis  ?  Si 
finalement  il  nous  a  tant  aimez  du  temps 
que  nous  eftions  encore  du  monde,  &  que 
fon  Fils  par  côfequent  neprioit  point  pour 
nous,&  fccôtentoit de feprefenter  extérieu- 
rement au  monde  pour  Sauueur,  &  aurefte 
n*interpofoit  point  l'efficace  de  fon  intcr- 
cefllon  en  noftre  faucur,  (  car  ceux  qui  ne 
CCoyent  point  font  du  monde,  &  il  dit  ex* 
^caa  17  prelTément  f  »'//  »e  prie  point  pour  le  mondt) 
9»        maintenant  qus*  nous  ne  fommcs  plus  da 
monde  6c  que  nous  fommcs  à  Chrift,  que 
comme  il  iauoit  refolu  en  fon  confeil  éter- 
nel, il  nous  a  réellement  &  de  fait  donnez 
à  luy  &  entez  en  luy  par  la  foy  pour  eftre 
faits  vne  mefme  plante  ;  comment  ne  ren- 
^    droit-il  point  indilToluble  cette  fainde  com- 
munion, &  n'auroit-il  point  égard  aux  priè- 
res de  fon  vniquc  ?  Maintenant  te  ne  fuis 


de  la  Predeflination.        i6) 

plus  an  mofide ,  mats  cettx-cy  Jont  au  monde  ican 
C^  te  vien  à  toy.   Père  faitiB  ^  garde  les  en  ton  17, 11* 
fiom  y  votre  ceux  ejtte  t»  m* m  donés^afin  qntls 
foyent  vn  i  ainjî  ^tte  nous,    fs  ne  te  prie  point 
^ue  tu  les  ofles  du  monde  ,  mais  que  tu    les  y^^ç^ 
gardes  de  mal.    Ils  ne  font  point  du  monde  ,  ij,  j^, 
comme  aujfi  ne  futs  te  point  du  monde,  San-  17. 
€ttfie  les  par  ta  vérité ^  ta  Parole  eft  vente. 
Or  ne  te  prie  •  te  point  feulement  pour  eux  , 
mais  aujfipour  ceux  qni  croiront  en  moy  par  yç.^t 
ieur parole  :  Ajjin  que  tot^  foyent  vn^  ainfque  ^o,  %ù 
toy  Père ,  es  en  moy  ^  moy  en  toy^  a  ce  queux 
aujfi  foyent  vn  en  nom.   En  effedt  ce  fécond 
degré  de  l'amour  de  Dieu ,  dont  dépend  Ton 
efledion  ,  en   produit    necelfairement  vn 
croifîéme,  aufli  tendre  &  véhément ,  auflî 
confiant  &  inuariabic  que  Tautre.     C'eft 
celuy  qu'il  nous  porte  depuis  qu'il  void  que 
par  fa  grâce  nous  commençons  à  porter  les 
crai6fcs  defon  image.  Selon  ce  fécond  degré 
il  nous  a  aimés  pour  nous  adopter  en  Chrifi, 
ôc  nous  faire  fes  enfans  j  félon  ce  troifiémc' 
il  nous  aime  pouree  que  ayans  efté  réelle- 
ment &  de  fait  adoptés,  nous  fommés  des-ja 
fes  enfans  &  participans  de  la  faindeté  de 
fa  nature.    Selon  ce  fécond  degré  il  nous  a 
aimez  afin  que  nous  Taimaffions  j  félon  ce 
troifiéme  il  nous  aime  pouree  que  nous 
l'aimons  au  réciproque.    Selon  ce  fécond 
degré  il  nous  a  aimés  afin  de  commencer 
en  nous  Toeaure  de  noftre  falut  5  félon  ce 

L   1 


1(^4  Train  ê 

troi(îémc  il  nous  aime  pource  qu  il  eft  des-ja 
bien  auancé,&  qu'il  nous  le  veut  parfaire. 
Et  c'eftce  qui  fait  que  TEfcriturc  fainârc 
quelques  fois  ,  TApoftre  S.  Paul  entre  les 
autres  fainds  Efcriuaius,  confiderant  com- 
bien grandes  ont  efté  les  mifericordes  de 
Dieu  cnuers  fcs  efleus,  ôc  formant  de  cette 
confideration  des  ratiocinations  pour  leur 
confolation  par  ralfcurance  de  leur  perfe- 
uerance  en  cette  graee,  parle  de  l'enuoy  du 
Fils  de  Dieu  au  monde  comme  s*il  auoit 
efté  ordonne  feulement  pour  eux ,  Ôc  que 
les  autres  hommes  n'euffent  point  de  part 
en  la  propitiation  qu'il  a  faice  des  péchés  , 
quoy  que  comme  nous  auons  dit  cy-deflus, 
il  ait  efté  enuoyé  pour  fauuer  tous  les  hu- 
mains, pourueu  que  par  incrédulité  ils  ne 
fe  monftrent  point  indignes  de  la  miferi- 
corde  qui  leur  eft  prefencée.    Pource  que 
il  vous  faites  comparaifon  de  Tamour  que 
y  Dieu  a  monftré  aux  hommes  en  cette  dif- 
penfation,au  prix  deceluy  qu'il  a  porté  & 
qu'il  continue  aux  efleus,  l'autre  dont  l'cf- 
fcd  dépend  de  l'exécution  de  la  condition 
qu'il  exige  d'eux  ,  n'eft  quafi  pas  confîde- 
rable  ,  quoy  qu'il  foit  merueilleufement 
grand  à  le  confiderer  precifément  &  abso- 
lument en  luy  mefme.      Et  fi  vous  auez 
égard  au  fruid  qui  rcfulte  de  la  propitiation 
faite  par  Chrift ,  l'incrédulité  des  vns  em- 
pef chant  qu*ils  n'en  reçoiuent  aucun,  fait 


de  la  n^redeflinatïon.        16^ 

qu'en  cette  comparaifon  il  femble  que  Dieu 
ait  eu  feulement  égard  à  ceux  à  qu  il  a  or- 
donné de  la  rendre  fru(Stueufe.  Nous  fini- 
rons donc  ce  petit  traitcé  par  les  mémora- 
bles paroles  de  cet  excellent  Apoftre.  Nohs 
nous  glorifions  ,  dit- il  y  es  tribulattons  ,  fça- 
chans  <jue  la  trtbùUtton  prodfttt  patience  ,  &  Rom. 
la  patience  efpreuHe,  &  l'e/prefêfte  efperance,  l^Kf* 
OrVefperance  ne  confond  potnt  ^  pour  autant  yj.--*^^"' 
^ue  la  dtleÛion  de  Dteu  eft  ejpandue  en  nos 
cœurs  par  le  S,  Bfprit  qui  nous  a  eflè  donné. 
Car  du  temps  que  nous  eftiows  encore  dénueZ 
de  toute  force  ,  Chrifi  e(l  mort  pour  nous  qui 
efttons  mefchans.  A  grand  peine  adutent'il 
que  quelquvn  meure  pour  vn  iufte  :  mais 
encore pourroit'  il  eftre  que  quelquvn  pourroit 
mourir  pour  quelque  bienfaiteur.  Mais  Dieu 
recommande  du  tout  Ça  dileUton  enuers  »tf#r, 
en  ce  que  lors  que  nous  neftions  que  pécheurs 
Chrifi  efh  mort  pour  nous.  Beaucoup  plufloft 
donc  eftant  maintenant  iuflifîeT  en  fonfang^ 
ferons  nota  fauue^^  de  tire  par  luy.  Car  fi  lors 
que  nous  e fiions  ennemis  nous  auons  efté  re» 
concilieT^à  Dieu  parla  mort  defon  Ftls  ;  beau* 
coup  plus  eftans  des-) a  réconciliez  ferons  nous  Rom.' 
fauueZ  par  la  vie   dUceluy^      Et  ailleurs.   ^-   '7» 

NoHé  fçauons  que  toutes  choCes  aydent  enCem'  /? 
u       1       >  r^^      ^  r  fuiuans 

ble  en  bten  a  ceux  qm  atment  Dteu,  a  fçauotr 

à  ceux  qui  font  appeliez  félon  fon  propos  ar- 

refiê.  Car  ceux  quil  a  preconnus  tl  les  a  aufiî 

fredefttne\  a  eftre  rendus  conformes  à  l'ima- 

L  i 


Ï66  Traitte 

ge  de  foH  Fils  ;  afin  tfHtcelfiy  foit  îe  premier^ 
fié  entre  plufteurs  frères.  Et  ceux  ^ntl  a 
fredeflineT^tl  les  a  uffi  appelle:!^,  ^  ceux  qntl 
a  aftjfft  appeile:^il  les  a  aujft  iuftifie7\  &ceux 
qutl  a  itéfttfiez,  il  les  a  au jfi  glorifiez»,  ^ji^ 
dironS'UOus  donc  à  ces  chofes  fSi  Dtetiefl  pour 
nous  ijuifera  contre  musi  Luy  qui  n*a  point 
efpargné  Jon  propre  FUs  ,  mais  la  Iture  à  la 
tnort  pour  nous  touSyêomment  ne  nous  eflargi^ 
ra-ttl  toutes  chofes  auec  luy}  ^ui  intentera 
accufation  contre  les  efieus  de  Dteu  ?  Dieu  efi 
celuy  qui  tufttfie,  ^hti  fera  celuy  qui  con- 
damnera ?  Chr'fi  efl  celuy  qui  eft  mort ,  &  qui 
plus  efi  qui  efi  rejfufctté^  lequel  aujji  eft  4  la 
dextre  de  Die»  ,  &  qui  fait  mefme  requefte 
pour  nous,  ^^1  mus  f  parera  de  la  dtleElton 
de  Dieu  ^  fera  ce  oppreffion^ou  angoijftyou  per- 
ym^uttoM  y  ou  famtney  ou  nudtte\  ou  péril ,  otA 
efpée  }  Atns  en  toutes  ces  thofes  nous  fommes 
plus  que  vainqueurs  en  ceUy  qui  nous  a  ai^ 
meX^  Car  ie  fuis  affeurê  queny  mort  y  ny  vie» 
fty  Anges ,  ny  Prtnctpautez, ,  ny  puijfances ,  ny 
chofes  prefentes  %  ny  chofes  à  venir  ^  ny  hautejfe 
ny  pràfondenr ,  ny  aucune  autre  créature  ne 
nous  pourra  feparer  de  la  dile[lion  de  Dieu^ 
efutl  nous  a  monftrèe  en  lefui^Chrift  noftre 
Seigneur, 

A  luy  gloire  es  fiecles  des  fiecles , 
AMEN. 

F  I  N. 


1^7 

ûààààààààààààààà 


ESCHANTILLON 

DE   LA    DOCTRINE 

DE     CALVIN, 

Touchant  la  Prcdeftination. 

N  T  R  E  les  chofes  pour  lef* 
quelles  les  Piedicateurs  de  TE- 
glife  Romaine  diffament  le  nom 
de  Caluin ,  la  dodrine  dç  la  Prc- 
deftination femble  eftrc  la  principale.  On 
oit  continucllem.ét  retentir  dans  leurs  chai- 
res que  ce  perfonnagç  cnfeigne  que  Dieu  a 
créé  la  plus  grande  partie  des  hommes  ex- 
preflement  pour  les  damner,  mefmesfans 
confideration  de  leurs  ofFenfes.  Que  pour 
Texccution  de  cette  fienne  volonté  il  a  or- 
donné que  le  premier  homme  pccheroit  & 
enuelopperoit  en  mcfme  condamnation  tou- 
te fa  race  :  de  forte  qu'il  luy  a  impofé  pa* 
reille  neceflité  de  pécher,  que  flde  fa  main, 
à  laquelle  on  ne  peut  refifter ,  il  Tauoit  pré- 
cipité en  vne  ruïne  ineuitable.  Dauantage, 
que  pour  aggrauer  la  condamnation  des 
hommes  il  leur  a  donné  vnc  loy  qu  il  eft 

h     4 


1^8  Efchantillon 

impoffible  d'accomplir ,  êc  que  puis  après 
il  les  condamne  pour  Tauoir  trangreflce  : 
ce  que  ne  font  pas  les  plus  cruels  d'entre 
les  tyrans.  Qne  Dieu  voyant  les  hommes 
en  cette  mifetable  condition  ,  a  bien  en- 
uoyé  fon  FiU  en  la  terre  ,  mais  non  pas 
pour  faire  la  propitiation  de  leurs  péchez, 
fon  facrifice  n'eftant  deftiné  qu'à  la  rédemp- 
tion de  fort  peu  d'encre  les  hommes.  Et 
^  que  quand  il  fuffiroit  pour  tout  le  genre 
humain  ,  c*eft  inutilement  pour  la  plus 
grande  part,d*autant  qu'il  ne  leur  en  donne 
aucune  connoilTance.  Pour  la  fin  ,  que 
mefmes  à  ceux  à  qui  la  mort  de  Chrift  eft 
annoncée,  Caluin  la  rend  inutile  de  tout 
poindt,  en  oftant  aux  hommes  toute  faculté 
de  croire  parce  qu'il  efteint  le  franc-arbitre: 
Et  Cl  nonobftant  il  veut  que  pour  ne  croire 
pas  ils  appefantiffent  leur  condamnation  , 
Ôcamaffent  peine  fur  peine.  Puis  làMelTus, 
'tomme  ces  Meflieurs  font  vehemens  ora- 
teurs ,  ils  déclament  contre  nous ,  comme 
fî  nous  eftions  les  plus  exécrables  d'entre 
''les  hommes. 

'    Or  quant  à  la  première  de  ces  accufa- 

tions  ,  auec  quelle  apparence  de  raifon  en 

peut  on    charger  ce  perfonnage  ,  qui  dit 

..j    •      Cl  exprclTemenc   c[ucjt  on   seyic^uiert  de  U 

chôp»  e^^^f^  f  ^'  ^  emefi  Dieu  a  créer  toutes  chef  es 

§.  I,      ^^^  ic  commencement^  &  qui  t induit  à  con- 

feruer  toute  chofe  en  fon  efiat ,  on  ne  trouuerx 


de  la  doSîrinc  de  Caluin.      I% 

rie»  cjue  fa  feule  bonté  ^  laquelle  feule  deuroit 
bienfuffire  pour  nous  attirer  en  fon  amour^ 
veté  qHtl  ny  a  nulle  créature  ,  csmme  dit  le 
Prophète  y  fur  laquelle  fa  mifericorde  ne  sef' 
pande  ?  Et  afin  qu'on  ne  penfe  pas  qu'il 
l'entende  des  créatures  deftituées  d'inttlli'- 
gence  feulement ,  (  bien  que  la  bonté  de 
Dieu  reluifc  plus  clairement  en  la  création 
de  Thomme  que  d'aucune  autre  chofe  )  il 
dit  ailleurs  que  cette  parole  du  Pfalmifte  > 
Pourquoy  aurois-tu  créé  en  vain  tous  les 
cnfans  des  hommes  ,  vient  d'vne  maxime 
première  qui  eft  véritable,  à  fçauoir,  que 
Dieu  a  créé  les  hommes  &  les  a  mis  au  sur  le 
monde  afin  de  fe  monflrer  Père  enuers  eux,  Pf.  8^. 
Et  afin  encore  qu'on  ne  penfe  pas  qu'il  fe  ^s» 
foit  voulu  monftrer  Père  en  cette  vie  feu- 
lement pour  prendre  pkific  après  aux  tor- 
mens  éternels  de  fes créatures,  mefmes  fans 
confideration  de  leurs  péchez,  (  quoy  que 
Brutus  &:  Manlius,  pour  aigre  que  fuft  la 
trempe  dont  ils  eftoient  ,  ne  fevirent  fur 
leurs  enfans  qu'à  caufe  de  leurs  crimes  ) 
après  auoir  magnifiquement  difcouru  des 
œuuresde  Dieu5&  des  vertus  qu'il  y  ama- 
nifeftées,  il  conclud  ainfi.  Il  faut  donc  ton» 
fejfer  quen  chacune  œuure  de  Dieu ,  &  fur 
tout  en  la  maffe  vniuerfelle^  fes  vertus  font  ^^^^^^ 
peintes  comme  en  des  tableaux ,  par  le f quelle  s  chap.  f 
tout  le  genre  humain  efi  conuié  &  aliechi  à  U  §.  lo. 
connoiffancc  de  ce  grand  o/tHrier^  &  d* scelle  ^ 


lib 


J70  '  EJchamilIon 

vne  vraye  &pletnefeUcité,    Et  ailleurs  tt\^ 

core,que  nous  ne  pouuons  penfn  à  lafint 

ïnft.    pofir  laqHcBenoHs  fommes  créés  ^  que  cette  co* 

ib.  1.   gitation  ne  nousfoit  comme  vn  aiguillon  pour 

ehap.  I  ^^^^  ftimuler  &  poindre  l  méditer  ^  defirer 

'  **      lUmmortâlité  du  royaume  de  Dten, 

Or  ne  mets-ie  pas  cela  en  auancou  pour 
dire  qu'il  y  ait  pareilles  obligations  de  com- 
munion entre  Dieu  &  fes  créatures  qu'entre 
les  pères  &  les  cnfans  ?car  la  difFcrence  eft 
extrême.  Ou  pour  rien  diminuer  de  Tau- 
thorité  abfolue  que  Dieu  a  fur  toutes  cho- 
fes  s'il  en  vouloir  vfer  :  car  leur  ayant 
donné  leur  eftre,  &  de  plus  eftant  d'vne  na- 
ture infiniment  excellente  au  deifus  de  la 
leur,  il  a  aufli  fur  elles  vne  puilfance  infinie. 
Etquand  il  auroiteu  quelque  autre  deifein 
en  les  créant  ,  c®  ne  feroit  pas  à  elles  à 
ouurir  la  bouche  en  plamtes  contre  fa  vo- 
lonté. Mon  intention  eft  feulement  de 
monftrer  que  ce  grand  homme  ayant  re- 
cognu  que  Dieu  n'vfe  pas  de  ce  fien  droit, 
mais  le  trempe  tousjours  en  vne  bonté  iné- 
narrable ,  a  elfayé  de  célébrer  cette  bont;é 
conuenablement  à  fon  excellence.  Et  par- 
tant s'il  luy  arriue  quelquesfoisou  de  dire 
que  Dieu  a  predeftiné  vne  partie  des  hom- 
mes à  la  mort,  ou  de  nier  que  tous  hommes 
ayent  efté  créez  pour  la  vie,  il  faut  enten- 
dre ce  mot  de  création ,  non  du  delfein  d« 
la  première,  telle  que  nous  reuflions  eus 


de  la  doSirine  de  Caluîn  171 
en  Adam  s*il  fuft  demeuré  en  fon  intégrité, 
mais  de  cette  entremife  de  la  prouidcnce 
de  Dieu  qui  fc  monftre  en  la  production 
des  hommes  par  la  génération  ordinaire, 
qui  eft  infeiSée  de  la  contagion  du  pcché 
du  premier  homme  :  Et  celuy  de  Predefti- 
nation,  de  l'arred:  par  lequel  Dieu  a  ordôné 
cequ'ilauroit  à  faire  de  chacun  homme  tiré 
de  cette  maffc  corrompue.  Comme  de 
vray  il  eft  conftant  par  Tes  efcrits  quM  a 
creu  que  la  Predeftination  de  Dieu  s'excr- 
çoit  fur  les  hommes  confiderez  comme  dé- 
cheus  de  leur  intcgriié,  &  partant  ne  pou- 
uans  plus  eftre  qu  vn  obic6l  de  fa  iuftice  è 
les  confiderer  en  eux  mefmes.  A  cjuoy  ce 
beau  paflTage  fetuira  de  prcuue  fuffifante. 
Si  qttelcjHvn  nous  ajfaut  de  ce  propos  ,  pour- 
qnoj  Dieu  en  apredeftim  quelques  vvs  a  danS' 
ftation  5  lefquels  ne  i*auoient  point  mérités  vtH 
quils  nefloientpas  encore  :  nous  luy  demande^ 
tons  d'autre  part  en  quoy  cefl  qutlpenfe  Dien 
eftre  redeuahle  à  l'homme  itl  Cefttme  en  fa 
nature-  Puis  que  nous  fontmes  tous  conta^ 
minez,  de  vices,  il  ne  fe  peut  faire  que  Dieu  ne 
nous  ait  en  haine  :  ^  ce  non  pas  d'vne  cruauté 
tyrannique^  mais  par  vne  équité  raifonnahle. 
Si  ainft  eft  que  tous  hommes  de  leur  coridition 

naturelle ,  foyent  coupables  de  condamnation  ... 

„       t  „    \  .     .  f  ^    11b.  j. 

Piortelie  ^  de  quelle  tmqutte^  te  vous  prte  fe  ^.j^^p 

plaindront  ceux  lefquels  Dieu  a  Prede(iine\  iy§.y, 

f  morn^uç  totis  les  tttfans  d'Adam  viennent 


Tnft. 


ijt  êfchantillon 

debatre  contre  lenr  Createnr  de  ce  ijjue  far 
fa  prouidence  eternelU  atsant  leur  natiuité  $h 
ont  efté  deuoucTa  calamité  perpétuelle  :  truand 
Dieu  au  contraire  les  aura  amenée  i  Je  con- 
«oifi-re efuepourront'tls  murrrturer  co»tre  cela? 
S'ils  font  tous  prins  d*  vne  majfe  corrompuh\ 
ce  neft  point  de  merueilles  stlsfont  ajfHttttit 
a  damnation.  Encore  verrons  nous  cy  def- 
fous  quel  lieu  la  mifericordc  tient  en  cette 
Predeftination. 

Pour  ce  qui  regarde  le  péché  d'Adam, 
icn*cn  puoduiray  quVn  palfage  qui  deuroiç 
fermer  la  bouche  à  toute  calomnie,  ^uand 
on  parle  de  U  Prcdeflmation  tadueny  les 
Traitté  ^^^^fti^ns  i^uH  leur  doit  fouuenir  cjue  tous 
de  la  ceux  ejuifont  morts  ^  damne7en  Adam  font 
Prede-  iuflement  laijfe:^  en  leur  damnation  :  <jue 
«mano  ^^^^  ^ffide  nature  font  enfans  dUrCy  pertjjent 
à  bon  droit,  Amjt  e^ue  nul  n  a  dec^uoy  fe 
plaindre  cjueDieuvfe  de  trop  grande  rigueur 
enuers  luy ,  ptûs  cjue  tous  portent  leur  coulpe 
^damnation  en  eux  me f me  s,  le  remontre 
aujji  fjue  quand  on  viendra  iufejuau  premier 
homme  ,  on  trouuera  qutl  s'efl  laifse  tomber 
de  fon  bongré\  comme  atnÇi  foit  qudfuft  crée 
pur  ^  entier:  é*  q»e  de  la  tl  efi  aduenu  quil 
s^eftr  plongé  en  perditioff  auec  tous  les  fiens. 
Car  combien  qa'tl  ne  fait  point  cheut  fans  que 
Dieu  l*ait  ainfî  preueu  ^  ordonné  :  toutes- 
fois  cela  ne  fait  rien  pour  le  releuer  de  coulpe 
ofi  pour  enuelofper  Dieu  en  la  faute  dHceluj, 


de  la  doéîrine  de  Caluin.  175 
Car  nous  auons  totis- jours  à  co>jJtderer  cjuil 
sefi  volontairement  pntté  de  V intégrité  & 
droiture  que  Dieu  luy  auoit  donnée:  qu'ih'efi 
volontairement  ajfuietty  en  la  fermtude  de 
Satan  :  en  fomme  que  c'efi  de/on  bon gri  ^ 
de  fon  vouloir  qu'il  s'eft  ruyné.  Puis  il  ad- 
ioafte.  On  ameine  cette  excufe  ,  qtitl  ne 
pouuott  eutter  ce  qui  auoit  efle  ordonné  de 
Dieu,  Mais  fuis  que  la  transgrejjlon  efl 
volontaire  cela  eft  plus  quaJfeT^  a.  le  rendre 
coHpahle,  Car  a  proprement  parler  la  droite 
caufe&  naturelle  du  péché  neft  pa4  le  fecreC 
confeilDiiU  ,  mais  la  volonté  de  l'homme^  qui 
eft  toute  mantfefte.  Et  en  fin  il  illuftre  cela 
par  des  comparaifons,  &monftre  que  c*eft 
vne  témérité  &vne  folie  infuportable  d'al- 
ler chercher  dans  les  fecrets  abyfnies  de  la 
prouidence  de  Dieu  la  caufe  de  ce  dont  nous 
fommes  conuaincus  par  noftre  propre  con- 
fcience.  Car  au  refte  de  quelque  cofté  qu'on 
fe  tourne,  &  quelque  opinion  qu'on  tiéne 
en  l'explication  de  la  doctrine  du  péché 
d'Adam,  fî  faut- il  y  rcconnoiftre  quelque 
conduite  de  la  prouidence  de  Dieu,  quelque 
mouuement  de  fa  volonté,  dont  on  ne  fçau- 
roit  fonder  lesraifons  ;  ne  fuft  ce  que  celuy 
du  décret  de  ne  rempefcher  pas ,  veu  que 
c'eftoit  chofc  entièrement  en  fapuilTance. 

L'accufation  de  rimpoffibilité  de  la  loy 
dônée  expreffement  pour  rendre  plus  grief- 
ne  la  condamnation  des  hommes ,  fcmblc 


174  EJthantillon 

eftrela  plus  attroce,&  véritablement  c'eft  là 
plus  inique.  Car  en  quoy  eft-cc  que  Cal- 
înft.  ^î"  ia  conUïtUQ  ^  f  appelle  impcffible^  dit-ili 
iit>.  1.  ce  qui  n*a  iamais  efié  veu  ^  efi  ordonne  par 
ch«  7«  la  fentence  de  Dieu^  que  iamais  ne  fera^ 
^'  ^'  J?^^'^^  ^^^^  regarderons  deputs  là  commen- 
cement du  monde  ,  ie  di  qfttl  nj  a  en  nul  de 
tous  lesfainBs^  leqnel  eftant  en  cette  prifon  de 
corps  mortel  ait  eti  vne  dtleHio»  jl  parfaite^ 
in  fq fées  d  aimer  Dieu  de  tout  fin  cœur  y  dis 
de  toute  fin  ame^  &  de -toute  fa  vertu,  It 
S  daudntage  qutl  nj  en  a  eu  tiul  qui  nait 
(t^é  efstaché  de  quelque  concupifience,  ^i 
contredira  à  cela  {le  voj  bien  quels  SainSit 
imagine  la  fuperflition:  cefl  àfçauoir  d'vne 
telle  pureté  qué  grand  peine  les  Anges  du 
Ciel  fiyent  fimblabks"  Mais  cela  répugne 
tant  é  l'Efiriture  qua  V expérience,  le  di 
encore  plus,  quil  ny  en  aura  iamais  qui  viene 
iufques  a  vn  tel  but  de  perfection,  iufquts  à 
C9  quil  f oit  deliurè  de  fin  corps.  Puis  il 
illuftre  &  confirme  cela  par  exemples  & 
palTagcs  de  TEfcriture. 

Il  faut  donc  confîderer  la  Loy  de  Dieu  en 
deux  égards:  fçauoir,  ou  bien  entant  qu'elle 
prefuppofc  vne  pureté  &  intégrité  origi- 
nelle, mefraes  en  ceux  qui  n*ont  point  en- 
core l'vfaec  de  la  raifon  :  ou  biea  entant 
qu^'cllc  exige  vne  obcyffance  parfaite  &  ac- 
complie de  tous  ceux  qui  en  vfent.  Pour 
le  premier,  le  plus  vcheraent  des  aduerfaircs 


de  la  do6lrine  de  Caluïn,      tyf 
de  Calain  ,  s'il  porte  feulement  le  nom  de 
chrcftien,  Taccufera-il  pour  auoir  enfeigné 
que  la  Loy  de  Dieu  folt  en  cet  égard  d'exé- 
cution impoUîblc    ?    Qui  eft-ce  de  toute 
la  pofteritc  d'Adam  qui  ne  foit  infedlé  du 
péché  originelîEnla  puiflancede  quid*en« 
crc  les  humains  eft-il  de  ne  le  pas  eftre  ? 
Noftrc  Sauueur  en  a  efté  garenty,  comme 
deuât  eftre  leSainddesSainéts,  ôcTagneaii 
fans  macule  &  fans  tache.    Audi  a-t-il  efté 
conceu  d'vne  façon  extraordinaire  ,  par  la 
vertu  du  Tout-puiflant  fans  interuention 
humaine.    Deuant  ny  après  luy  il  n'y  en 
a  iamais  eu  ,  il  n'y  en  aura  iamais  aucun 
autre.    Mais  quand  la  Vierge  bien- heu- 
reufe  auroit  eu  cela  par  priuilege  fpecial, 
(ce  que  l'occafion  ne  requiert  pas  que  ic 
débatte  maintenant^  cela  empcfchcroit-il 
qu'on  ne  dift  qu'en  cet  dgard  la  Loy  cft 
d'impoflible  accompliflTement    à   toute   la 
race  humaine  ?  Si  donc  TimpolTibilité  de 
la  Loy  aggraue  noftre  condamnation,  &  fi 
pour  l'enfeigncr  aind  il  en  reiallift  quelque 
blafmefur  la  iufticediuine,ceux-là  qui  dé- 
chirent le  nom  de   Caluin  ,  en  font  aufE 
coupables  que  luy,  &  ont  autant  d'intereft: 
que  nous  foit  à  foudre  la  queftion ,  foit  â 
le  défendre. 

Quant  à  l'obferuation  parfaite  de  fes 
commandemens  que  la  Loy  exige  de  tous 
ceux  qui  vfent  de  la  raifon  humaine ,  Ci 


t7^  ËJchantillon 

l'impoflibilité  en  dependoit  de  la  natuie 
de  la  Loy  mefme  ,  la  créature  pourroit  ce 
femble  prétendre  deuant  Dieu  quelque  ex- 
€ufe  de  fon  impuilTance.  Gomme  fi  Dieu 
nous  auoit  commandé  d*arrefter  le  mouue- 
menc  du  Soleil ,  ou  le  cours  des  riuieres,  & 
qu'il  euft  laiité  noftre  nature  en  Teftat  au- 
quel ^lle  eft ,  deftituée  des  forces  neceflai- 
res  pour  y  atteindre.  Car  ny  quand  nous 
aurions  le  plus  grand  defîr  qui  fe  puiflc, 
d'y  obtempérer  ,  nous  ne  le  pourrions  pas^ 
ny  quand  Adam  en  fon  intégrité  l'euft  de 
mefmes  vouiù  :,  ?1  ne  Teuft  pourtant  fceu 
faire.  Mais  la  Loy  n  eft  pas  de  cette  na- 
ture. Tous  fes  commandemens  fe  récapi- 
tulent en  deux,  c'eft  à  fçauoir  d'aimer  Dieu 
de  tout  noftre  coeur  &  de  toute  noftre  pen- 
fée,  &  noftre  prochain  comme  nous  nicf- 
mes.  Si  donc  vous  la  confidercz  en  elle 
mefme,  y  a-t-ii  là  rien  d*impoffibleà  T hom- 
me fivous  n'aucz  égard  qu'aux  facultcz  na- 
turelles d'entendement  &  de  volonté  qui 
font  en  luy,  &  non  au  vice  qui  y  eft  fur- 
nenu  par  la  cheutc  du  premier  père  ?  Car 
puis  qu'il  a  vn  entendement ,  il  peut  con- 
»oiftre  Dieu&  fon  prochain  j  &puis  qu'il 
a  vnc  volonté  il  peut  aimer  &  Tvn  &  Tau- 
tre;&s'il  n'y  auoit  point  de  péché  en  luy, 
il  n*auroit  rien  qui  Tempefchaft  d  y  def- 
ployer  fes  facultez  auec  toute  forte  de  ve- 
îa^mences  &  les  y  defployant  auec  toute  k 

vehemencf 


de  la  doctrine  de  Caluin,      1-77 

véhémence  qui  ftlon  la  nature  entière  fe 
pourroit  ,  Dieu  ne  lay  demandcroit  rien 
dauancage.  Car  d  vn  codé  1  obiccc  da  com- 
niandemenc,  comme  on  parle  ,  teroic  pro- 
portionné à  la  faculté  naturelle  qui  eft  en 
nous  j  &  de  Tautrc  l'action  de  cette  natu- 
relle faculté,  à  rcxcellence  de  robie(5fc  mef- 
me.  Et  partant  il  n*y  a  que  noftre  propre 
vice  qui  nous  en  empefcbe. 

Il  y  a  donc  vne  forte  d'impuiffance  qui 
vient  de  ce  que  nous  n'auons  pas  les  fa- 
cultcz  naturelles  neceifaires  pour  obeïr, 
qui  peut  cftrc  appcllée naturelle  ellemefmc, 
mais  pour  laquelle  on  ne  nous  peut  pas  dire 
mefohans.  Et  il  y  en  a  vne  autre  procé- 
dante de  cequ'ayançles  facultez  naturelles, 
c'eft  à  fcauoir  l'entendement  &  la  volonté, 
elles  font  fi  vicieufes  en  nous  ,  que  leur 
vïct  nous  rend  entièrement  incapables  d'o- 
beyr  ,  qui  à  cette  occafion  peut  eftre  ap- 
pellée  morale  :  de  tant  s*cn  faut  que  celle-là 
puilFe  nous  excufei,  que  plus  elle  eft  grande 
&  profonde  en  nous  ,  plus  fommes  nous 
mcfchans  ,  &  par  confequent  plus  dignes 
de  punition  &c  de  haine.  Gar  ce  feroit  vne 
chofe  eftrange  que  pour  élire  Ç\.  auares  & 
il  ambitieux,  (î  gourmans  &  (î  yurognes,  (i 
adonnez  aux  fales  voluptez  de  la  chair  &(i 
opiniaftres  en  nos  courroux  ,  {1  enforcelez 
de  l'amour  des  fauiresdiuinitez^ou  (1  ama- 
teurs de  nos  opinions  erronées,  qaà  caufe 

M 


178  Efchantillon 

décela  il  nous  eft  enticrement  impolîîbîd 
d'aimer  Dieu  &  fon  image  qui  confifte  en 
pieté  &  en  vertu  ,  nous  pretendiflions  n*e- 
ftre  pas  coupables  deuant  Dieu  de  ce  que  fa 
Loy  nous  eft  impoflTible.  Dieu  donc  eft  (i 
bon&  fi  cauitable  qu'il  ne  nous  donne  ia- 
mais  de  loix  qui  nous  foyent  impofTibles 
eu  égard  à  cette  première  force  d'impuif- 
fanceibien  loin  de  nous  punir  pour  les  auoir 
violées.  Mais  bien  loin  auiîî  que  cette  fé- 
conde le  doiue  empefcher  de  nous  donner 
celle  qu'il  nous  impofo  ,  que  s'il  ne  le  fai- 
foit  il  nianqueroit  aux  chofes  dignes  de  fa 
diuinité  j  n'y  ayant  rien  plus  digne  de  Dieu 
que  de  commander  aux  hommes  qu'ils  imi- 
tent la  faindeté  dont  il  leur  donne  l'exem- 
ple. Que  Cl  y  comme  dit  Caluin  ,  il  a  or- 
donné que  iamais  homme  n'accomplift  fa 
Loy  j  c'cft  à  dire,  refolu  de  ne  fandlifier  au- 
cun iufques  à  ce  point  qu'il  n'y  ait  rien  à 
redire  en  fon  obeyfTance,  il  en  a  défi  bônes 
raifons  que  fa  créature  ne  l'en  fçauroit  ac- 
cuferqu'auec  trop  d'audace.  Et  ce  fcroic 
chofe  merucilleufement  déraifonnablc  de 
luy  imputer  noftre  corruption,  foubs  om- 
bre qu'il  ne  h  guérit  pas,  noftre  cheute  ôc 
noftre  calamitéjfoubs  ombre  qu'il  ne  releue 
pas  nos  ruines. 

Au  moins  ,  difent-ils  ,  après  cela  ne 
deuroit  -  il  pas  dénier  aux  reprouuez  le 
Rédempteur  qu'il  a  donné  aux  autres    Et, 


de  la  doBrïne  de  Caluin,  179 
Caluin  eiifeignaiu  qu'ils  n'ont  point  de 
part  en  cette  rédemption,  ne  fait  pas  Dieu 
iniufte  à  la  vérité  en  ce  qu'il  punit  les  pé- 
cheurs ,  mais  iuge  dur  &  feucre  merueîlleu- 
fcment,qui  n'vTe  enuers  eux  d'aucune  mi- 
fcricorde.  Certes  ,s'il  àuoit  pieu  à  Dieu 
traitter  tout  le  genre  humain  comme  il  a 
fait  les  démons,  (ans  auoir  aucun  foin  de 
nous  releuer,  nous  n^aurions  dequoy  nous 
plaindre.  Combien  moins  li  en  rachetant 
quelcun  d'entre  les  humains  il  auoit  voulu 
cxpreiTement  exclurre  de  cette  grâce  tout 
le  refte?Que  (î  Dieu  Ta  peu  faire  s'il  l'euft 
voulu  ,  riTEfcriture  enfeigne  qu'il  Taic 
fait ,  Caluin  a  peu  fans  faire  aucun  tort  à 
la  gloire  de  la  mifericorde  de  Dieu,  main- 
tenir la  vérité  de  TEfcriture.  Et  (i  Dieu  ne 
i*a  pas  fait  6c  que  Ton  Efcriture  ne  Ten- 
feigne  pas  -,  fi  eft  ce  pourtant  que  puis  que 
Dieu  l'a  peu  fans  blafme  de  trop  de  feue- 
rité  ,  quand  Caluin  Tauroit  enfeigne  ,  il 
pourroic  bien  eftre  accufé  de  n'auoir  pas 
bien  entendu  l'Efcriture  en  ce  poindt,  mais 
non  d'auoir  attribué  à  Dieu  chofe  indigne 
de  fa  nature 

Mais  c'eft  à  tort  qu'on  luy  fait  ce  re- 
proche.   Voicy  fes  paroles  fur  ce  célèbre 
pafTage  >  Dieu  a  tant  aimé  le  monde ,  6cc. 
Chrtft  defcouHYe  icy  &  moyjflre  la  premtere  Ican  5. 
caufe  (fr  comme  la  Jour  ce  de  noftre  falnt  :  er  ^^' 
66  afin    qfitl  ny  ait  mile  donte  de  refic  en 

M    i 


i8a  EJchantillon 

nous,  C^r  nos  efprits  ne  fçaHYoient  trouuef 
de  repos  iftfcjUes  à  ce  cjH*Qn  vienne  à  l'amottr 
gratuite  de  Dieu,  Tottt  atvji  donc  qtitl  ne 
fat4t  point  chercher  toute  la  matière  de  noflre 
falut  Aîllettrs  qn  en  Chrtft  ^  atijftfaHt'il  voir 
dont  Chrift  nofts  efi  venti,  &  poHrcjHoj  il  nous 
efi  offert  pour  Sauueur,  hy  nous  efi  enfetgné 
y  l*vn  &  Vautre  dtftin^ement  ;  que  la  foy  en 
Chri(}:  apporte  vie  à  tous  :  &  que  ce  que  Chrifi 
nous  a  apporté  la  vte  ,  cefi  a  autant  que 
Dieu  aimant  le  genre  humain  ne  veut  point 
quilperijfe.  Item.  Voicj  vn  los  excellent  de 
la  foy  5  quelle  nous  garant  ijfe  de  perdition 
éternelle.  Car  il  a  voulu  clairement  expri- 
mer que  combien  qutlfemble  que  nous  foyons 
nais  à  la  mort,  toutes  fois  delturance  certaine 
nous  eft  offerte  en  U  foy  de  Chrift  :  dr  que  ^.,' 
aifift  il  ne  faut  point  que  nous  craignions  la, 
mort  laquelle  autrement  nous  pend  fur  la  tefte 
€fr  nous  menace.  Et  a  mis  ce  mot  de  gêner  a» 
lite ,  ^^ûconque  ,  tant  afin  de  conuier  tons 
hommes  à  participer  à  la  vie  i  qu'afin  d'ofter 
toute  excufe  aux  incredfdes.  A  cela  mefmc 
Je  rapporte  aufii  le  mot  de  monde  duquel  il  a 
vfè  cy-deffus.  Car  iaçoit  qu  on  ne  troHue  rien 
au  monde  qui  f oit  digne  de  la  faueur  &  grâce 
de  Dieu  ,  fi  eft- ce  pourtant  qu'd  fe  monfire 
propice  A  tofit  le  monde,  quand  fans  exception 
il  exhorte  tous  hommes  de  venir  a  la  foy  de 
Chrift  j  laquelle  neft  autre  chofe  quvne  en^ 
trée  en  la  vie.  Au  refte  qu  il  nous  fonuienne 


de  la  doflrine  de  Caluin        i8i 

^«^  la  vie  en  Chrifi  efi  tellement  promife  en 
comun  à  tons  ceux  qtit  croiront  ^c^ue  toute  if  ois 
la  foy  nefl  point  commune  ^  tous.  Car  Chnft 
efi  bien  offert  &  comme  mti  en  veut  à  toHt  : 
toHtesfots  tl  n'y  a  que  les  efleus  aufejuels  Dte/t 
ouure  les  yeux  afin  quils  le  cherchent  par  foy. 
Derechef  fur  ces  mots.  Voicy  TAgneau  ^^^"  '• 
de  Dieu  ,  &c.  En  dtfant  le^echê  du  monde^  *^* 
//  ejlend  indifféremment  cette  grâce  à  tout  le 
genre  humam  :  afin  que  les  luifs  ne  penfent 
que  le  Rédempteur  fou  enuoye  pour  eux  feuls. 
Afais  de  cecy  nom  recueillons  que  tout  le 
monde  efi  enferré  en  vne  mefme  condamna- 
îion  ^  (^  d^  autant  que  tous  hommes  fans  ex» 
ception  font  coupables  d'tniuftice  deuant  DieUy 
qu*tls  ont  befotn  de  reconciliation  enuers  luy, 
Jean  Bapttfie  donc  en  nommant  généralement 
le  pèche  du  monde ,  nopu  a  voulu  faire  fentir 
noftre  propre  mifere  &  nota  exhorter  à  cher- 
cher  le  remède.  Maintenant  nofire  deuotr  efi 
de  receuoir  ^  embraffer  ce  bénéfice  qui  efi 
à  tous  offert  :  tellement  que  chacun  en  fon 
endroit  fott  refolu  que  rien  ne  l' empefchera  de 
trouuer  réconciliation  en  Chrifi^  pourueu  quils 
viennent  à  luy  en  foy.  Et  au  Commentaire 
fur  rEpifttc  aux  Romains,  il  dit  que  TA-  jg* 
poftre  S.  Vinifiait  la  grâce  commune  d  tota 
hommes^  pource  quelle  efi  prej  entée  à  tous  y  non 
pas  que  par  effeB  elle  seflende  fur  tous.  Et 
en  adioufte  la  raifon,  C*eft  que  combien  que 
Chnft  ait  fou ffert  pour  les  pecheT^de  tout  le 

M    5 


iSl  Efchantillon 

meyjde  ^  &foit  offert  ^ar  la  bénignité  de  DiefA 
indfferemmerjt  a   tous  :  Jt  efl-çe  neantmoins 
i^$ie  tom  ne  l'appréhendent  pas.    Et  au  liure 
de  la  Predeftiiiation  il  fout  vne  obiedion 
prerquccn  mcfmes  termes.  Il  obieBe^àii-ûy 
-puts  ûjue  la  grâce  de  Chrift  eft  efpandiie  fur 
tous  ceux  ejUt  ont  pechè  ^  qtiUl  faut  que  tow 
foyent  ejleus  ou  bten  qntl  ny  ait  que  les  ejleus 
ejmayentpe.hé*  Or  te  confeffe  que  la  grâce  de 
JDtei*  efl  tellement  vninerfelle  ,  que  toutesfois 
DteH  n  appelle  pas  a  foy  tous  hommes  félon 
ce  propos  déterminé    dont  parle  SainB  Patsl  y 
^m  emporte  vn  mouuement  certain  duSatnB 
Efprit,    Et  après  s'eftre  au  mefme  endroit 
propofé  Tcbicdion  d'vn  (îcn  aduerfaire  en 
ces  termes  ^  Puis  que  lefus  Chrift  eft  le  par ^ 
don  pour  les  peche^  de  tout  le  monde  >  qu'il 
faudroit  mettre  les  reprouuez,  hors  du  monde 
Cl  on  les  veut  exclurre  de  la  grâce  de  Chrift^ 
Il  refpond  que  Ia  folution  de  cet  argument 
fe  pourrott  prendre  de  ce  qui  eft  ajftz,  com^i 
mun,  ^^ue  lefus» Chrift  a  fuffifamment  [ouf- 
fert  pour  t^ts ,  W4/^  que  l' efficace  &  le  fruité 
de  ja    mort  ne  paruient  que   iufques   aux 
eftsut.    Puis  aprcs  auoir  rapporté  vne  fé- 
conde rcfponfc  ,  il  conclud  en  fin  ,  que  la 
difpute  nef}-  poini  ,  a  fçauoir ,  ji  hfus-  Chrift 
efl-  venu  pour  purger  les  peche^  du  monde. 
Car  cela  eft^  dit- il  ,  fans  contredit.    Mais 
cependant  cette  jentence  fe  doit  conioindre  à 
roppojite,  qu'il  eft  venu  a  celle  fin  que  qmcon- 


A 


de  la  doârînc  de  Caluln.  185 
cfue  croira  en  luy  ne  per/JJe  point-,  maù  oh- 
tienne  la  vie  éternelle. 

Et  comme  il  cnfeigne  vniucrfellement 
que  nous  ne  pouuons  obtenir  remiiîion  de 
nos  péchez  qu'à  caufe  de  la  mort  du  Ré- 
dempteur, pouïCc  ^f*'d  faut  necejfatrement 
^fte  Dieu  haïjfe  le  pechc  ,  &  ^ue  lefan^  de  Com- 
Chrifi  entreuienne  afn  de  nous  rendre  Dteu  J"cnt. 
appa'fè  ,  il  dit  aufli  conftamraent  que  Dieu  ^^^^' 
veut  que   tous    hommes  foyent   fauuez,  ch.  j, 
pourucu  qu'ils  fe  conuertifï'ent  à  luy  par  u, 
foy  ôc  repentance.    Outre  ce  que  i'en  ay 
allégué  ailleurs,  ce  paflage  eft  mémorable^ 
Dieft  an  regard  de  la  Loy  &  de  toute  la  do- 
Urine  des  Prophètes  prononce  <^uil  veut  que 
tous  f oyons  faunes.  Et  à  dire  la  vérité  ft  nous 
confiderons  bien  à  quelle  fin  tend  la  doElrine  Com» 
de  Dieu,  nous  trouuerons  que  tom  indifferem'  J"*^"^» 
ment  font  appellez>4  falut.    Car  la  Loy  a  efié  ^^çd,; 
la  voye  de  la  vte,  ainfi  que  tefmoigne  Mojfe^  ch.  18. 
C'efi  icy  la  voye  ,  -chemines  en  icelle,    IteWy  3J» 
cefl  icy  voflre  vie,      Dauantage  Dieu  s'efi 
luy  mefme   offert  defon  bon  gré  au  peuple 
ancien  pour  luy  faire  mifericorde  i  finalement 
la  doCirtne  celefle  doit  viuifier  vn  chacun.  Et 
V Euangile  quoy?  ceft  laputjfance  de  Dieu  en 
falut  a  tom  croyans^àtt  SainClPauL    Ce  que 
dit  icy  E:^echiel  eft  très  véritable ,  que  Diefi 
ne  veut  point  la  mort  de  celuy  qui  périt , 
quant  au  regard  de  la  doBrine  :  car  l'expoji^ 
tion  senfmt  incontinent  après  ^  çonuertiffcZ^ 

M     4 


184  EjchantïUon 

vom  &  vom  viure:^  Potircjuoy  Dieu  ne  fe  de- 
UÛt-î'il  fotnt  delà  mon  de  celuj  €jni  meurt'i 
potérce  ^t*'$l  conute  tout  le  monde  k  repefitance 
Cr  ne  reftife  perfonne  :  puis  cjHainfi  eft  donc  il 
i^enfmt  c^utl  ne  prend  potnt  de  plaifir  k  la 
mort  de  celuy  t^ut  meurt.  Et  afin  qu'on  ne 
Iiiy  obiede  pas  qu'iiattribue  à  Dieu  de  tef- 
moigner  en  fa  parole  de  vouloir  vue  chofc 
que  neantmoins  il  ne  veut  pas,  il  dit  ail- 
leurs, ^ue  Dieu  ne  deftre  rtcn  plus  jînon  cjue 
les  pécheurs  reuiennent  au  chemin  de  falut:  dc 
reprefente  en  fon  Commentaire  fur  le  dou- 
ziefme  chapitre  de  S.  lean,  noftre  Seigneur 
lefus  en  cette  manière ,  c'efi  qu'ayant  latfie 
pour  quelque  temps  laperjcnne  de  If*ge  fouue- 
rain  ,  tl  offre  le  faïut  indifféremment  a  îohs^ 
^  eftend  benignement  fes  bra6  a  tous^  afin  que 
tous  ayenîbon  courage  a  fe  repentir  De  forte 
qu'en  prononçant  ces  mots  ,  Si  aucun  oit 
mes  paioles,  6c  ne  les  croit  point  5ie  ne  le 
iuge  point  ,  ôcc,  c'efl  autant  comme  sd  eufi 
du:  Voicy  te  fuis  icy  pour  appeller  tous  ,  c^ 
ayant  mis  en  ouhly  la  perfonne  de  iuge  ,  t  ay 
cette  feule  délibération  d*attirer  tous  gênera^ 
lement ,  de  delturer  de  mort  ceux  qut  fem^ 
hlent  eftre  des-ja  deux  fois  perdus.  Puis  de- 
rechef :  //  efi  vray  que  bri* fiant  d^vn grand 
defir  {(e  <vofire  falnt  ^  te  me  déporte  de  mon 
droit  de  votis  condamner  ^  tafche  entièrement 
de  fauuer  ce  qui  efi  perdu  :  mais  ne  penfezj 
pas  que  pour  cela  vous  foye7  efchappeZ  de  la 


de  la  âoflrine  de  Caluin.      185 

mairt  de  Dteu,  Car  quanà  tauroy  la  huche 
du  tQUt  fermée  ,  fi  efl-ce  toutes  •foi  s  ^ue  la 
Parole  c^ui  aura  eftt  reiettèe  &  mefprjfee  de 
"VOUS  yfera  feule  iuge  compétent.  Apres  cela 
que  veut  on  de  Caluin  dauantage?  A-t-il 
pas  affez  témoigné  qu'il  ne  tient  pas  à  Dieu 
que  tout  le  monde  ne  foit  fauué  ?  Que  la 
porte  de  la  mifericorde  n'eft  fermée  à  per- 
sonne ?  Que  par  confequent  Chrift  a  fait 
la  propitiation  des  péchez  de  tous  les  hom- 
mes ?  S'il  auoit,par  manière  de  parler ,  pris 
le  fang  de  la  nouuelle  alliance  entre  îts 
mains  ,  pour  en  arroufcr  par  le  comman- 
dement de  Dieu  tout  le  genre  humain,  au- 
roit-il  fait  dauantage? 

Caluin  ayant  vne  fois  monftré  à  ceux 
de  l'Eglife  Romaine,  qu'il  parle  de  la  cha- 
rité de  Dieu  enuers  le  genre  humain  ,  en 
cequi  concerne  la  mort  de  noftre  Seigneur 
lefus  5  autant  &  plus  auantageufement 
que  fçauroient  faire  ceux  qui  le  veulent 
rendre  odieux  aux  peuples  ,  il  ne  deuroit 
auoir  procezà  demefler  auecperfonne  tou- 
chant ce  que  cette  mort  de  Chrift  n'eft  pas 
également  annoncée  à  toutes  les  nations 
de  la  terre,  &  que  iadis  les  Gentils  n'en  ont 
eu  aucune  connoiilance.  Car  s'il  y  a  de 
la  difficulté  à  concilier  ces  deux  chofes 
enfemble,  que  Chrift  eft  mort  pour  tous 
les  hommes  ,  &  que  neantmoins  tous  les 
hommes  n'ont  pas  connoiflancc  de  cett?c 


iS(î  Sfchannllon 

mort  par  la  predicatioQ  dePEuangile  ,  il 
n'y  doit  pas  eftre  plus  empcfché  que  Tes  ad - 
uerfâires.  De  faitjc'eft  chofe  cntieiement 
inutile  de  recourir  aux  efchappatoircs  de 
quelques  vns  ,  qu'où  bien  Dieurefufe  la 
prédication  de  fa  Parole  à  certains  peuples 
à  caufe  des  péchez  de  leurs  anceftrcs  ,  vcu 
que  tous  nos  ayeuls,  qui  Tommes  Gentils 
d*extraâ:ion ,  ont  efté  également  idolâtres. 
Ou  bien  qu'il  preuoit  que  la  prédication 
ne  produiroit  point  de  fruid  parmy  cer- 
tains autres  :  veu  que  Ci  Dieu  niefme  ne 
defploye  la  puifTance  de  fon  Efprit  en  la 
conuerfîon  des  cœurs  ,  nous  l'auons  tous 
égalemerït  dur  de  incapable  d'eftre  amolli 
par  la  feule  prédication  externe.  Ou  bien 
finalement  qu'il  a  donné  cela  aux  mérites 
cachez  de  quelques  vns  :  car ,  bon  Dieu  l 
quels  mérites  peuuent  auoir  des  gens  fur 
qui  5  à  caufe  de  leur  péché,  la  maledi6tion 
de  Dieu  repofe  naturellement,  ÔC  qui  font 
cnfans  d'ire  dés  le  ventre  ?  On  ne  peut 
donc  auoir  recours  qu'à  «Ja  feule  volonté 
de  Dieu,  dont  il  n'y  a  moyen  de  fonder  la  \ 
caufe. 

Bt  neantinôins  encore  pourroit  icy  Cal- 
uin  prendre  quelque  auantage.  Car  eftce 
pas  allez  àhiy  d*auoir  difertementenfeigné 
que  Dieu  témoigne  fa  mifericordeaux  plus 
barbares  nations  en  fa  patience  Se  en  fa 
longue  attente  ?  Apres  auoir  difcouru  de 


de  la  do^rine  de  ^aluin,      187 
la  connoilTance  qu'on  peuc  auoir  de  Dieu 
par  la  voye  de   la  nature,   ^oicjy  ,  dit-il,  InftJ 
mo»  intention^  cefi  que  Dteu  non  feulement  '^^'  *• 
a^ant  vne  fois  créé  ce  monde,  il  le  fouflient^  ^P*  * 
far  fa  putjfance  infime  ^  il  le  gouuerne  par  fa 
fagejfe  ,  garde  &  préférée  .par  fa  bonté ,  & 
fur  tout  a  le  foin  de  régir  le  genre  humain  en 
iuftice  &  droiture  ,  le  fupporter  par  fa  mi- 
fericorde  :  C auoir  fous  fa  proteElton:  mais  auffi 
^uil  nous  faut  croire  cjuUl  ne  fe  trouuera  ail- 
leurs qu  en  luy  vne  feule  goutte  de  fagejfe  (^c. 
Item,    ^t*elle  matière  noué  donne  t*ilde 
conftderer  fa  mifericorde  ,  quand  il  netaiffe^^  '^ 
point  de  continuer  fa  libéralité  fi  long- temps  ^\^^    *^, 
enuers  les  pécheurs,  quelques  miferables  quils  §.  7. 
foyent ,  iufques  a  ce  qu'ayant  rompu  leur  per- 
uerfité  par  fa  douceur  ,  //  les  ramené  à  foy 
comme  vn  Père  fes  enfans ,  *voire  par  deffia 
toute  bonté  paternelle  ?  Et  finalement,  car 
cela  fera  traittcvn  peu  plusamplen-ent  ail-  ^^^{^ 
leurs  ,  ^ue  le   Seigneur  en   ce  qutl  a  vfé^om, 
autresfois  de  douceur  ^  bénignité  enuers  les  x.  4» 
Gentils  a    monflrê  qu'il  efl  celuy  auquel  il 
nous  faut  conuertir  ^  retourner,  fi  nous  de* 
firons  auoir ^  bien  &  félicité ,    ^  quant  & 
quant  q%'il  nous  redreffe  en  affeurance  d' at- 
tendre (fr  receuoir  mifericorde  ^^ /«j.Devray 
inuiter  à  repcntance,  c'cft  affés  témoigner 
fa  mifericorde,&  témoigner  fa  mifericorde 
cft  en  quelque  façon  annôcerle  bénéfice  de 
la  mort  de  fon  Fils.  D'où  vient  que  ceux  qui 


i8S  Sfchantillon 

font  fuiuy,&  qui, (î  nous  auiôs  quelque  au- 
tre Maiftrc  que  N.  Seigneur  lefusjfe  conce- 
roient  entre  les  difciples  de  ce  perfonnage, 
interprctans  comme  luy  des  Geatils  ce  mef- 
mc  pafTagc  Rom.  i.  4.  ne  connotjfant  pas 
que  la  bénignité  de  Dteti  te  condatt  4  repen^ 
Pareus.  unce^  y  dreffent  ce  Commentaire.  Condmre 
,  ffi  fins  quinutter^  voire  mefmes  q^appciler-^ 
car  cefi  mener  comme  par  la  mam  a  reftpif- 
eence.  Et  partant  cefi  indignement  eji**on 
en  ahftfe  a  pécher  licentieufement,  U  Apofire 
donne  donc  a  entendre  que  les  btens-fatts  de 
Dieu^mefme$  entiers  les  tmpie^^  font  fi  grands^ 
(jH  ils  en  deuroient  efire  coyjdutts  à  rechercher 
&  honorer  vn  Diett  fi  bentn.  Ce  font  donc 
des  beftes  (fr  non  des  hommes ,  cjui  n  en  efians 
point  émeus  en  prennent  occafion  de  mefprifer 
Dieu  dauantage.  Ce  font  des  fols  à  toute 
extrémité  ^  qui  ofent  encore  fe  promettre  im- 
punité en  vne  mefchanceté  fi  efirange-  Au 
refle  pour  brntale  que  fait  cette  fiupidité,  cefi 
vne  ignorance  malicteufe  ,  de  laquelle  tls  ne 
fe  peuuent  excfffer  :  car  c'efi  vne  efpece  de 
monfire  de  pafier  nonchalamment  par  dejfus 
'vne  chofe  fimanifefie,  Icy  donc  nous  efi  en- 
fiignê  quelle  efi  la  caufe  de  la  patience  de 
Dteu  en  u  ers  les  impies  ,  afin  qtéon  ne  penfe 
pat  qutl  ne  s* irrite  pas  de  leur  mefchanceté^ 
ou  qutl  l'approuue  ^  la  recompenfe.  Ce  Père 
très- bénin  les  appelle  i  repentance  ,  différant 
leurs  fupplices,  afin  qutls  ne  perijfent  en  leur 


de  la  doclrine  de  Culuin.     i8p 

impieté,    Ainjï  deuant  le  déluge  il  donna  afê 
monde  fix  vwgts  ans  de  temps  pour  fe  conuet' 
tir.    Âtnji  SainEh  Pierre  nous  enfeigne  anc 
Dieu  diffère  par  fa  patience  le  tour  du  Sei' 
gnetir  ,   ne  vonlant  point  qté  aucun  perijfe^ 
ma.i6  que  tous  viennent  4  repentance.     Puis 
ils  adiouftent  :  Orne  faut-tl  pas  croire  que 
cela  contreuienne  a  la  tuftice  de  Dieu,    Car 
fa  iufttce  veut  que  les  tmptes ,  entant  qu'ils 
font  impies  ^  foyent  punis  de  mort  y  félon  cette 
retgle  y  lame  qui  aura  pcché  mourra,  ^^ly 
la  bonté  en  dtlayant  les  petnes  inutte  à  repen-' 
tance  les  impies ,  afin  qntls  nefoyent  plus  im- 
pies^ mais  qutls  deuiennent  pures  créatures 
de  Dieu,  en  la  perdition  def quelles  tl  ne  prend 
nullement  platjir  ,  mais  en  leur  faht ,  félon 
*ce  pajfage  :  le  fuis  viuant ,  que  ie  ne  veux 
point  la  monde  celuy  qui  meurt,  mais  qu'il 
ie  conaertiire  &  qu  il  viuc.     Soit  donc  que 
les  impies  Viennent   a  repentance  ou  non ,  lu 
bonté  de  Dieu  paruient  touS'\ours  a  fon  buty 
&  ne  contrarie  nullement  a  fa  iufiice.     Car 
s  ils  viennent  a  repentance ,  la  honte  atteint 
fon  but  en  leur  falut^  en  ce  que  les  peines  qui 
leur  eftoient.deuës  font  transférées  fur  Chnfi 
le  Médiateur,    S'ils  mefprifent  la  bénignité 
de  Dieu ,  derechef  en  cela  la  bonté  de  Dieu 
obtient  ce  qu  elle  s'eft  propofe  ,  cefl  quainfi 
Dieu  parotft  neftre  point  autheur  de  leur 
perdition ,  çfr  que  fa  iufttce  en  les  punijfant 
fnfùra  d'autant flw  illuftre.     Et  pourfui- 


ic)o  EJcbantillon 

uent ,  qu  au  refte  la  recompenfe  que  TA- 
Pifca-  poftre  promet  foie  au  luif  y  foi t  au  Grec, 
toi»  en  ces  paroles ,  A  ceux  qui  par  patience  à 
bien  faire  cherchent  gloire  ,  honneur  Se 
immortalité,  la  vie  éternelle,  ne  peut  eflre 
donnée  à  perfonne  cftêen  la  fenle  confidevAtion 
de  Chnfiy  bien  que  VApoftre  fembte  parler 
des  bonnes  œunres.  Mais  q^u*il  s'exprime 
àinfî  pource  que  iufques  là  tl  naparle  cjne 
de  ce  qui  fe  peut  eonnotflre  par  la  voje  de  la 
nature  :  de  laquelle  il  efl  aifc  de  recuetllir  que 
Dieu  êft  rémunérateur  de  la  pieté  (fr  de  la 
vertu ,  mais  non  peu  que  Chrifi  nous  a  mérite 
le  falut  par  fa  mort  ignominieufe.  Tout 
cela  conformemêc  à  la  do6trine  de  ce  grand 
homme  dont  i'entreprens  icy  la  defenfe,. 
qui  fur  ce  célèbre  palîfage  ,  i.  Pierre  3.  9. 
ISle  voulant  point  qu  aucun  perijfe ,  mais  que 
tous  viennent  a  repentance  ,  dit ,  qu'il  faut 
eftimer  quil  en  prend  tout  ainfi  de  la  durée 
du  mondey  que  de  la  vie  de  chacun  homme. 
Car  Dieu  prolongeant  le  temps  a  cettuy-cj  & 
^  cettuy  là  ,  en  endure  &  fupporte  iufques  k 
ce  qutl  s  amende  :  femhlahlefient  tl  dfferc 
la  fi»  du^monde ,  afin  qutl  donne  a  tous  loifir 
de  fe  repentir.  De  forte  que  cefl  vn  amour 
de  Dieu  admirable  enuers  le  genre  humain:, 
de  vouloir  que  tous  foyent  fauue:^  ,  (^  eflrâ 
preft  de  recueillir  à  falut  des  gens  qui  s'en 
aHoyent  pertr  d'eux  mefmes. 

Mais  en  fin,  difent  ces  Meffieurs,  qu^ 


de  la  doêîrinc  de  Caluin,      15?! 
fcrt  à  Caluin  de  loiier  fi  haut  la  mifcricorde 
de  Dieu,  veu  qu'en  defpoiiillanc  l'homme 
de  Ton  franc-  arbitre  ,  il  le  rend  non  feu- 
lement incapable  de  fe  conucrtir  aux  tcf- 
moignages  de  la  patience  de  Dieu  ,  mais 
mefmes  de  croire  en  l'Euangile  quand  on 
le  luy  annonce  ?  Car  eft-ce  pas  cela  dreflec 
vn  banquet  deuant  des  gens  à  qui  il  eft  im- 
poffible  d'en  manger,  6c  puis  les  punir  ri- 
gourcufement  de  ce  qu'ils  n'ont  pas  eftendii 
la  main  vers  les  viandes  ?  Si  ainfi  eft  qu'il 
n'y  ait  en  l'homme  aucune  faculté  de  croi- 
re en  PEuangile  de  Chriftjoula  fagelTede 
Dieu  le  deuoit  empefcher  de  le  leur  offrir 
ainfi  inutilement,  ou  fi  Tamour  qu'il  nous 
porte  l'a  induit  à  le  nous  prefenter  indiffé- 
remment ,  il  deuoit  auffi  donner  indiffe-         ^ 
remment  la  erace  d'y  croire.     Or  eft-ce    ^^* 
ou  il  taut  permettre  a  ce  '^rand  homme  de 
s'émouuoir  ,  n'eftant  pas  poffible  que  qui 
a  quelque  zcle  à  la  gloire  de  Dieu,  quelque 
veine  d'humilité  Chreftiennc,fupporte  cet- 
te hardieffe  fans  indignation.    C'eft  pour-  Inft, 
quoy  à  cette  queftion  ,  ^uel  propos  y  4-1/ hb.  5. 
i^fée  Dieu  appelle  4  foy  ceux  lepjftels  il  fiait  ^^^P- 
^fitls  ny   viendront  point  j  il  refpond  en  jq[ 
quelque  lieu  par  les  paroles  de  S.  Auguftin. 
Veux  tu  difpHter  auec  moy  de  cette  matière? 
Plufîoji  émerneille  toy  é'  t*efcrie  auec  moy  , 
O  hautejfe  !  Accordons  nous  tous  deux  en 
ébahijfsment  afin  de  ne  point  périr  en  erreur^ 


44 


15)2,  Efchantillon , 

V  Cor.  Ec  de  vray  fi  d*vn  codé  la  Parole  de  Dieu 
».  14-  enfeigne  que  L* homme  animal  ne  petit  com^ 
prendre  les  chofes  cjui  font  de  Dtetê  :  ^tte  la 
Rom.    c^jAir  ne  fe  peut  ajfnbietttr  à  la  Loy  de  Dteni 
^'     Que  les  hommes    ont    naturellement  vn 
Ezech.  ^^^^  de  pierre^  Ôc  par  confeqoent  inflexible 
3^'  z6.  ^  la   volonté   de  leur   créateur  :   ^gj^e  de 
nature  tls  font  enfans  dire ,  morts  en  leurs 
^pl^'     fautes  &  pèches  :  ^ue  nul  ne  put  venir  a 
j*  '•     Chrift  Jî le  Père  qui  L'a  enuoye  ne  le  tire,  ôc 
'  chofes  femblables  :  Et  que  de  Tautrc  elle 
nous  apprenne  conftamment,  comme  Cal- 
uin  le  reconnoift  ,  que  Dieu  veut  que  tous 
hommes  foyent  fauuez,  &  qu*il  les  conuie 
Ôc  ferieufement  $c  affei^ueufement  à  repen- 
tancc,  veut- on,  s'il  ne  peut  demefler  toutes 
les  difficultez  qui  fe  prcfentent  en  cela ,  ou 
qu'il  déroge  quelque  chofe  à  la  bonté  de 
Dieu  cnucrs  le  genre  humain, ou  qu'il  at- 
tribue quelque  chofe  à   l'efprit    humain 
contre  TEfcriture,  pluftoft  que  de  confef- 
fer  modeftement   foa  ignorance  ?    Il  luy 
fuffit  donc  dcrefpondre  qu'encore  que  Tin- 
uitation  extérieure  n'auance  rien  fans  l'o- 
pération intérieure  de  Dieu ,  on  n'en  doit 
imputer  la  faute  quà  la  peruerjîté  de  l'efprit 
humain  y  ÔC  non  à  la  bonté  diuine. 

De  fait ,  il  faut  icy  confiderer  la  bonté 
de  Dieu  ,  fa  liberté  à  la  difpenfer  ,  &  la 
fageiTe  qui  fe  peut  remarquer  en  cette  dif- 
penfation.     Quant  à  fa  bonté  ,  certes  ce 

feroit 


de  la  doùïrine  de  Calnin,     193 

feroit  vne  chofe  comme  prodigieufc  fi  on 
s'ofFcnfoic  qu'il  en  vfaft  cnueis  les  hom- 
mes,  veii  que  c'ellfou  propre  d'eftie  bon 
Ôc  mifericordieux  j  que  nous  ne  tenons 
nodre  eftre  6c  noftre  conferuation  que  de 
CCS  ficnnesproprietcz  j  quefi  nousn*eftions 
poinc  fi  mefchans ,  Tauchoricé  du  comman- 
dement, par  lequel  il  nous  ordonne  d'eftre 
bénins  &  pitoyables,  nounous  y  deuroic  pas 
plus  efïïcacieufement  inciter  que  le  bel 
exemple  qu'il  nous  en  doni^Cj  Ôc  qu*en  Hn 
pour  libéralement  qu  il  vfe  de  fa  miferi- 
cordc  enuers  nos  voifins  ,  il  ne  nous  en 
déchet  rien  pourtant, les  trefors  de  fa  mi- 
fericorde  cftans  auflî  ouuerts  pour  nous  , 
fi  nous  ne  nous  monftrons  point  indignes. 
De  forte  que  noftre  osilne  doit  point  eftrc 
ïîiâuuais  de  ce  que  quant  à  luy  il  eft  bon, 
Hiy  enuicr  fa  bénignité  à  ceux  à  qui  il  la 
(tefmoigne  en  quelque  manière.  Pour  le 
ffegard  de  fa  liberté,  veu  qu'il  ne  doit  rien 
à  pcrfonne,  6cque  ce  qu'il  communique  de 
bien  à  fa  créature  mefmes  parfaitement 
fain£te ,  c*eft  de  pure  bonté}  ce  qu'il  en 
fait  fencir  à  la  pechereffc  ,  c'eft  de  pure 
rnifericordc  ,  qui  eft- ce  qui  luy  taillera  les 
mcfures  de  fa  libéralité, &  qui  luy  ordonne- 
ra dvfer  autrement  qu'il  ne  luy  plaift  de  fa 
mifericorde  enuers  ceux  qui  de  droit  ne 
peuuent  rien  attendre  de  luy  que  les  ven- 
geances de  fa  iuftice.^Luy  permettrons  nous 

N 


55>4  Efchantillon 

point  au  moins  la  liberté  qu*aucun  de  nods 
ne  fouffiiroit  qu'on  luy  rauift ,  non  feule- 
ment de  diftribuer  à  fa  volonté  fcs  biens  è 
fes  amis  ,  mais  d'en  faire  également,  com» 
xne  il  luy  plaift,  ou  inégalement  participans 
fcs  ennemis  mcfmes  ?  Finalement  quant 
à  fa  fageffe  ,  c'eft  vne  outrecuidance  di- 
gne de  toutes  fortes  de  rigoureux  chafti- 
mens  ,  que  de  vouloir  déterminer  de  ce 
qui  luy  côuient  ou  qui  ne  luy  conuient  pas, 
éc  penfer  ordonner  des  avions  qui  en  dé- 
pendent. Et  (i  non  les  fmges  feulement 
&  les  chenaux,  mais  les  fcrpens  &  les  in- 
fedbes  fc  vouloient  meiler  de  controller  le 
gouuerncment  des  Eftats,  ils  auroient  plus 
de  raifon,  que  nous  de  cenfurer  la  con- 
duite de  la  fagefife  de  Dieu,  quelque  chofe 
qu*clle  entreprenne.  Mais  au  fonds  qu'eft 
ce  qu'en  celanoftre  raifon  trouueà  repren- 
dre ?  Si  Dieu  inuitoit  les  arbres  &  les 
cailloux  à  fe  repentir  ,  on  le  pourroit 
trouuer  cftrangc.  Comme  fes  créatures  ne 
peuuent  auoir  commis  de  péché  ,  auffi  iic 
fe  peuuent  elles  repencir,  priuées  qu'elles 
font  mefmes  de  fentiment  pour  rien  foit 
ouïr  foit  apperceuoir  des  inuitations  à 
repentancc.  S'il  donnoit  des  comman- 
demens  de  pieté  &  de  iuftice  aux  animaux 
deftituex  de  la  raifon  ,  il  y  auroit  fubieC 
d  efbahilfemcnt  :  ce  que  cette  forte  de  créa- 
tures a  de  viuacité  d'imagination,  n'ayant 


de  la  dvSîrine  de  Caluin       ipj 

iaiicune  proportion  anec  vn  fi  grand  cffcdt 
<]ue  de  pouuoir  conceuoir  la  différence  qui 
c(l  entre  la  pieté  &  l'impiété,  le  vice  Sch 
vertu ,  ôc  obtempérer  aux  loix  qui  incitenc 
à  rvn&  retirent  de  Tautre.  S'il  ordonnoit 
à  des  aueugles  d'adnrirer  fa    puiflance  ea 
contemplant  le  Soleil ,  ou  a  des  fourds  d*e- 
ftrc  attentifs  à  la  prédication  de  l'Euangile 
de  fon  Fils  ,  s*il  ne   leur  ouuroit  ny  les 
oreilles  ny  les  yeux,  on  s'en  pourroit  émcr- 
uciller  ,  veu  que  la  priuation  des  organes 
neceflaircs  pour  cela,  engendreroit  en  eux 
cette   impuilTance  phyfique  ou   naturelle 
dont  i'ay  parlé  cy-deilus,  qui  les  empef- 
cheroit  d*obeyr  quand  ils  en  auroient  le 
plus  véhément  de(îr  du  monde.  Mais  puis 
que  ces  inuitations,  fes  commandemens& 
fes  loix  s'adrelTent  à  des  hommes  qui  ont 
tous  les  fens  du  corps  ouuerts  aux  obiedts 
qui  fe  prefentent  deuant  eux ,  &  Tcnten- 
demcnt  extrêmement  éueillé  à  toutes  autres? 
chofesqu*à  celles  qu'if  leur  commande,  ôc 
les  affeàions  viues  &  véhémentes  à  mer- 
ueilles  vers  tout  ce  qui  n*a  rien  de  commun 
.  auec  l'Euangile  de  Chrift,  ou  qui  luy  eft 
diredement  contraire,  y  a- 1- il  rien  contre 
fa  fageflc  s'il  vfcjou  de  fa  bonté  pour  les 
l'amener  par  fes  inuitations  à  leur  falut, 
ou  de  fon  authorité  pour  leur  impofer  les 
!oix  aufquelles  la  nature  de  leur  facultcz  U$ 
oblige  î  S'ils  n  Qbeïffent  pas,  il  en  faut  ac- 

N    2, 


ïq6  Sfchamillon 

cufer  leur  pcruerfité  j  s'ils  ne  le  peunent 
pas  ,  c'eft  que  Iciu*  perucrfité  eft  extiemc» 
Mais  ni  il  n'efl:  nullement  neceflaire  que 
cette  inuincible  pcruerfîté  reflcrre  tellemét 
les  a6tions  de  fa  bonté,  qu*il  n'en  puiiFe 
vfer  enuers  eux  :  ny  qu'elle  luy  ofte  l'au- 
thorité  d'exiger  d'eux  ce  qu'ils  ne  peuuent 
rcfufer  fans  crime.  Il  les  conuie  à  fe  re- 
pentir. Qm  IcS  en  empefche  que  leur 
mefchanceté  ôc  i'obftination  infurmonta- 
blc  qu'ils  ont  à  mal  faire  ?  II  leur  com- 
mande de  croire  qu'il  a  efté  fi  pitoyable 
enuers  eux  que  d'enuoyer  fon  Fils  en  la 
terre  pour  les  racheter  s'ils  ne  reiettent 
point  cette  grâce  par  incrédulité,  de  le  leur 
a  ainfi  fait  prefcher  par  fcs  Apoftres,  &  le 
fait  encore  eôtinuéllement  refonner  à  leurs 
oreilles  :  qu'eft-ce  qui  les  induit  à  le  dé- 
mentir en  ne  croyant  pas,  &  àaccufcr  de 
fourbe  fes  fcruiteurs  quand  ils  leur   an- 

I.  Ican'^^^Ç^"*'  ^^"^  nouuelle  ?  Selon  ce  que  dit 
5«  10.    TApoftre,  ^^e  qui  ne  croit  pas  y  fait  Dtetê 

II.  menteur  ,  pource  (juil  ne  croit  pas  au  tef" 
moignage  que  Dieu  nous  rend  qutl  nous  a 
donne  la  vie  en  fon  Vntque,  S'il  n'eftoit, 
pas  vray  ,  ils  pourroient  fe  deffendre  ainfi 
deuant  fon  iugement.  Il  n'y  auoit  point 
de  raifon  d'adioufter  foy  à  vne  nouuelle 
non  véritable.  Mais  l'Euangile  ne  cric 
autre  chofe  finon  que  Dieu  les  veut  fau- 
uer  9  pourueu  qu'ils  croyent  en  fou  Fil?» 


deUdoSîrine  deCaluin.     797 
que  s'ils  periffent  il  n*y  aura  que  leur  in« 
crédulité  qui  en  fera  caufe.  Si  encore  qu'il 
foit  vray  ,  ils  ne  le  fçauoienc  pas ,  ils  di- 
roienc ,  comment  euflions   nous  creu  en 
celuy  duquel  nous  n'auions  point  ouy  par- 
ler ?  Mais  le  fon  de  la  voix  de  fcs  Apoftres 
cft  allé  par  toute  la  terre.  ^Et^*il  y  a  quel-  «  ^ 
que  nation  (î  efloignée  que  cette  voix,  pour  £q, 
forte  &  refonnante  qu'elle  ait  efté  ,  ny 
ait  point    encore  retenti ,   ce  qu'elle  fc 
monftre  C\  fourde  à  la  voix  des  Cienx  & 
de  la  Prouidcnce  de  Dieu  ,  monftre  aflTés 
qu'elle  ne  prefteroit  point  l'oreille  à  celle 
de  l'Euangile.     Partanr  cette  impullFance 
de  croire  ne  vient  finon  de  pure  mefchan- 
Ceté.    Or  n'y  a  t-il  pointde  raifon  que  la 
mcfchanceté  des  hommes  empefche  Dieu 
d'eftre  bon  :  encore  moins  que  leur  obfti- 
nation  en  la  rébellion  Tempefclie    d*eftrc  ^ 
Dieu,pour  exiger  d'eux,  &:  ce  qui  conuient 
à  Texcellence  de  fa  nature  pource  qu'il  eft 
faint ,  &  ce  qui  conuient  à  Texcellence  de 
la  noftre ,  qui  auoit  eftd  doiiée  d'incom- 
parables facultés  pour  croire  aux  chofes» 
vrayes  ,  6c  fuiure  celles  qui  font  bonnes. 
Et  certes  noftre  Seigneur  nous  a  comme  Luc  i^ 
pourtraid  deuant  les  yeuX  en  vne  excellente  '^-  '7* 
parabole  ,  quelle  eft  la  nature  de  cette  im-  ^       ■ 
puiftance ,  &  combien  elle  eft  indigne  d'ex-  "*°^ 
cufe  deuant  Dieu/    C'eft  que  ce  qui  em- 
pefche les  hommes  de  s'approcher  de  ce 

N  $ 


15)8  EJchantillon 

merucilleiixbanquec  qu'il  dreffc  dcuant  eux 
&  auquel  il  les  conuie  en  Ton  Euanc;ile , 
n'eft  pasvne  impoffibilité  femblable  à  celle 
d*vn  homme  perdus  des  pieds ,  &  qui  nç 
peutmarcher,ou  d'vn  manchot  qui  nepeuç 
eftendre  la  main  ,  ou  d'vn  homme  autre- 
ment eftropiéde  fes  membres, à  qui  la  vo- 
lonté ,  quelque  véhémente  qu'elle  fuft  » 
n'en  peut  rendre  l'vfage.  Mais  elle  con- 
fiftc  en  ce  que  les  hommes  ont  naturelle- 
ment les  afF<.(5kions  du  cœur  fi  attachées  aux 
chofes  de  la  terre,  qu'il  ne  fe  peut  faire 
qu'ils  s'en  diprennent.  l'^aj/  achete\  diCcnt' 
ils  ,  vft  herttage^  il  faut  que  ie  Caille  voir  i 
^  t*ayprts  femme  en  mariage  ^  il  faut  que  iç 
m* en  aHle  auecelU\  ^  i  ay  acheté  cinq  couples 
âe  bœufs ,  il  faut  que  ie  les  efprouue  îufques 
à  mettre  les  mains  fur  les  feruiteurs  dç 
Dieu  &  à  les  outrager,  s'ils  les  importunent 
de  fe  repentir  &  de  croire.  Surquoy  Caluin 
fait  ce  Comttcntaire.  f^oila  comment  il 
éirrine  communément  que  les  mefchans  efct»-- 
ment  plus  furieufement  contre  Dteu^d* autant 
quil  les folicite  déplus  prés  de  leur falut. 
Et  par  ces  paroles  Chrtft-  jîgnifie  que  les  luifs 
€Ht  tant  eflé  ddonneT^au  monde  ^  aux  chofes 
terriennes  qH*tls  n*auoient  pas  le  loijtr  d*apprO' 
cher  de  Dieu  :  comme  à  la  vérité  quand  let 
folicitudes  du  mnnde  nous  tiennent  enueloppeT^ 
ce  font  autant  d'empefchemens  qui  nous  rett" 
rent  du  Royaume  dc^  Dieu.     Cefi  bien  vuê 


de  la  doflrine  de  Caluin.     199 

%onte  c^  grunde  vilenie  ,  de  ce  que  les  hom^ 
mes  efiant  créés  pottr  la  vie  celefie  ,  font  dti 
tout  tranfporteT^dpres  les  chojes  terrtennes  (fr 
caduques  y  far  vne  flupidtté  brutale  :  mais 
c'eft  vne  maladie  commune,  Ainji  à  peint 
s'en  trouue  il  de  cent  vn  qui  préfère  le  Rojau» 
me  de  Dieu  aux  richejfes  caduques.  Et  com» 
bien  que  tous  ne  foyent  pat  malades  d'vne 
mefme  forte  de  maladie  ,  toutes- fois  chacun 
a  fa  cupidité  qui  le  tire  de  V  autre  part  :  telle* 
ment  que  tous  s  égarent  en  vne  forte  ou  autre ^ 
Il  faut  noter  dauantage  que  la  hommes  pro^ 
fanes  prennent  de  belles  couleurs  &  bien  ap^ 
parentes  pour  reietter  la  grâce  de  Dieu  :  com- 
me fi  leur  lafcheté  eflott  a  ex  eu  fer  quand 
eftant  du  tout  addonne:^  aux  affaires  de  la 
vie  pre fente  ,  ils  ne  tiennent  conte  de  rheri" 
tage  celefie.  Mais  nous  voyons  icy  comment 
Chrifl  nous  ofie  d'entre  les  mains  toutes  ces 
vaines  couuertures ,  fous  lefquelles  nous  noHS 
flattons  nous  mefme  s  ^  &c,  le  laifle  main-  > 
tenant  à  iugeràtoute  perfonneraifonnabic 
ou  (i  vne  ame  naturellement  engagée  fous 
des  vices  de  cette  nature, fi  profondement 
enracinçz  comme  ils  font  en  nous  &  en  (i 
grand  nombre,  a  quelque  franc- arbitre  par 
lequel  elle  puifTe  d'elle  mefme  croire  en 
l'Euangile  de  Chrift  quand  on  le  luy  pre-  . 
fente.  Ou  fi  n'auoir  point  de  franc-arbitrc 
pource  que  nous  fommes  entièrement  fous 
rcmpircdenospa0ions,nous  pourcoit  cftre 

N    4 


loo  lE^Jchantilloti 

légitime  excufe  deuant  Dieu,  fi  nous  ne 
croyons  pas  en  fon  Euangile.  Ou  pour 
la  fin  ,  fi  pour  reprefenter  la  nature  de 
rhomrn^  telle  qu*elle  eft ,  viue  au  mal  à 
fnerueilles,mâis  entièrement  morte  au  bien, 
&  cependant  crier  fi  haut  que  Dieu  inuite 
les  hommes  à  repentance  &  à  falutjCaluin 
cloit  eftre  accufé  d'efttc  ennemy  de  fa  mi- 
fericorde. 

Mais  quoy  que  c'en  foit,  dira  peut- eftre 
ky  quelcun  ,  tant  y  a  qu'il  enfeigne  que 
Dieu  a  prede-ftinc  vne  giande  partie  des 
hommes  à  mort  &  condamnation,  &d'vne 
predeftination  certaine  &  irreuocable  :  & 
ce  font  termes  qui  fc  trouuent  aflcz  com- 
munément en  fes  linrcs.  Comment  donc 
cft-ceque  cela  fe  peut  accorder  auec  ce 
qu'il  enfeigne  que  tous  hommes  font  ap- 
peliez à  falut  ,  &  mefmes  auec  tant  d'af- 
fedion  &  tant  d'inftance  ?  Certainement 
pour  difficile  que  fuft  la  reconciliation  des 
fentimens  de  Caluin  en  ce  poindt,  fi  feroit- 
ilde  réquité  de  ces  Meffieurs  d'attremper 
Taigreur  que  caufe  en  leurs  efprits  la  con- 
fideration  de  cette  predeftination  ,  de  la 
penfce  des  chofes  que  ce  perfonnage  dit  en 
recommandation  de  la  bonté  5c  miîericordc 
diuine.  le  vous  prie  y  pourroit-il  auoir 
en  fes  autres  expreffions  quelque  chofe  de 
frdur  &  de  fi  fcabrcux  que  ces  paroles  icy 
n  amoUiflent  ?  Cette  tfifitce^  ditiJ,  dompairli 


de  U  doctrine  de  Caluin.     loi 

tjûpofiretn  as  mot  s  ^  Dieu  cfi- il  feulement 
Dieu  des  Juifs  ,  ne  luft'il  potnt  des  Gentils  ? 
C^f-  n'appartient  potnt  plus  aux  luifs  qu'aux 
Gentils,  Or  il  eftott  bien  btfotn  d'tnffierfur 
ce  potn^  :  afin  qu'on  donaji  au  règne  de  Chnfi 
fin  efienduè'par  tout  le  monde.  Il  ne  demande 
donc  pas  fimplement  ç^  precijement  fi  Dieu 
eft  Créateur  des  Gentils  :  ce  qui  efi:oit  tout 
notoire  &  hors  de  doute  ;  mais  kfçauoir  mon 
s* il  nefe  veut  pas  déclarer  aujfi  IcurSauueur, 
Car  puis  qutl  a  fait  égal  tout  le  genre  /;»- 
main  ,  &  Va  rangé  tout  i  vne  condition ,  s* il 
y  a  quelque  différence  entreux ,  elle  vient  de 
Dieu  é*  non  pas  d'eux ,  veu  qu  ils  font  égaux 
en  toutes  chofes,  ^ue  s'tl  eft  vray  que  Dtett 
'Veut  faire  tous  peuples  de  la  terre  partictpans 
de  fa  mifericorde  ,  le  falut  (^  la  tuftice  ,  qui 
tft  necejfairc  à  falut ,  sefiend  aujfi  a  tons. 
Farquoy  ce  mot  de  Dieu  emporte  icy  vmc 
relation  ^  correfpondance  mutuelle  ^  quon 
trcuue  fouuent  en  C Efcriture  ^  le  feray  voflre 
Dieu  &  vous  fere:^  mon  peuple,  lerem,  30. 
31.  Car  ce  que  Dieu  pour  vn  temps  s' eft 
efteu  vn  peuple  peculier ,  naboltt  point  ce  priw 
cipe  de  nature ,  ^ue  tous  font  formez»  d  l'i" 
mage  de  Dieu  ,  ^  entretenus  au  monde  en 
ifperance  de  l'e'ternité  bienheureufe.  Toutes- 
fois  il  vaut  mieux  s'employer  à  expliquer 
vn  peu  plus  nettement  la  dodrine  de  GaH 
uin,& en  accordant  fes  hypothefes  dôner 
aux  manières  de  parler  dont  il  fe  ferc  »  vne 


zoz  Efchantillon 

interprétation   qui  raifonnablement   leur 
conuienne. 

Il  cft ,  comme  i*ay  remarqué  cydefiTas, 
affés  e«uident  par  les  efcrits  de  ce  grand 
feruiteur  de  Dieu,  que  le  delfein  de  la  créa- 
tion d'Adam  &  de  tous  fes  defcendans  , 
s'ils  fufTent  demeurés  en  leur  premier  eftat, 
n*a  rien  de  commun  auec  ce  qu'ordinaire- 
ment nous  nommons  la  Predeftination  : 
cette  adion  de  Dieu  qui  porte  ce  nom  en 
la  Théologie,  ayant  pour  obie<^  Thommc 
tombé  en  malediélion  &  non  en  Tintegrité 
de  fa  nature.  De  forte  que  fi  quelquesfois 
il  s  exprime  en  telle  manière  qu'il  femble 
aucunement  m>efler  le  confeil  qui  regarde 
la  création  ,  &  celuy  de  la  Predeftination 
cnfemble  3  il  en  faut  prendre  la  raifon  de 
ce  que  tous  les  conreils.de  Dieu  eftans  éter- 
nels, &  formés,  s'il  faut  ainfi  parler,  envn 
mefme  moment  ,  pource  que  Dieu  n*a 
pas  befoin  d  agencer,  comme  nous  faifons, 
en. fa  penfée  fes  confeils  les  vns  après  les 
autres  félon  la  différence  desobiedts  ou  de 
leurs  qualités  ,  ce  perfonnage  eonfidere 
quelques  fois  tous  ces  décrets  en  gros.  Mais 
au  refte  il  ne  lailfe  pas  ailleurs  de  diftin- 
guer  exactement  entre  les  diucrs  refpedts 
que  cette  volonté  de  Dieu  ainfi  confideréc 
en  confus,  a  aux  diuers  obieds  qu'elle  s'efl: 
propofée,  ou  aux  diuerfes  qualités  &  con- 
ditions qui  peuuent  eftre  en  vn  mefme 


de  la  doftrïne  de  Calutn.     103 

obieéV  en  mefmc  temps  ,  ou  s'y  fucccder 
les  vncs  aux  autres.    Or  en   la  première 
intégrité  de  Thomme  ,  la  qualité  que  Dieu 
confîderoit  en   luy  efVoit  fa  fainc^eté  ,  6c 
partant  Dieu  traittoit  auec  luy  (elon  la 
relation  qu  il  auoit  auec  fa  pure  &  fimple 
bonté,  fans  aucune  fibre  de  mife'ricorde. 
Mais  Dieu  ne  peut  plus  confiderer  Thom- 
me  en  cet  eftat  puis  qu'il  en  eft  dccheu  :  il 
faut  neceffairement  qu  il  le  confidere  com- 
me pécheur  ,  &  partant  comme  ayant  vne 
oualité  qui  fe  réfère  foit  à  fa  iuftice  ,  foie 
à  fa  mifericorde  ,  foit  en  diuers  égards  à 
toutes  ces  deux  propriétés  enfemble.   Dieu 
Donc  ayant  pour  obieâ;  deuant  les  yeux 
les  hommes  en   cet  eftat,  eftoit  en  pleine 
ôc  abfolue   liberté    de  le  punir  félon  fa 
iuftice  s'il  vouloit ,  fans  vfer  d'aucune  mi- 
fericorde enuers  luy  ,  non  plus  qu*enuers 
les  Anges  decheus  de  leur  origine.    Mais  'can 
neantmoins  ce  que  Chrift  &  TApoftre  S.  '  '6' 
Paul  appellent  en  Dieu  vne  certaine  incli-    ''"  ^ 
ration  a  aimer  les  hommes ,  (  ce  qu'ils 
femblent  ainfi  nommer  comme  par  excel- 
lence, en  comparant  Thomme  auec  les  au- 
tres ouurages  de  Dieu  quels  qu'ils  foyent^ 
ayant  preualu ,  il  a  refolu  d'vfer  enuers 
luy  de  mifericorde.    Et  partant  c'eft  en  la 
difpenfation  de  cette  mifericorde  qu'il  fauç 
confiderer  la  Predeftination. 

Caluin  dope  confidere  k  mifericorde  de 


i04  Efchantillon  . 

Dieu  en  deux  manières.  Car  premièrement 

il  remarque  en  la  parole  de  Dieu  vne  foit 

vertu  ,  foit  propriété  en  luy  qui  le  rend 

enclin  à  pardonner  vniuerfeilement  à  tous 

ceux  qui  font  repcntans  ,  mais  aufîî  qui 

exige  neceifairement   la   repentance  de  la 

créature  pechereffe.    De  façon  que  fi  elle 

ne  fc  repenc  &  ne  croit  ,  il  eft  impoffible 

que  Dieu  luy  pardonne.    Voila  pourquoy 

Corn-    ^^  ^^^>  ^^^  ^^  mt fer t corde  de  Dieu  eft  otiHerte 

rfnent.    ^  tofié  les  pcchettrs:  mais  potâruen  qhtls  y  re- 

JRora.    courevit  par  foy,    £)He  DteU  ne  defire  rien 

ïi»  3*.   plus  f»o»  ijfie  ceux  qui  pertjfoient  &  fe  preci- 

pitoient  en  la  mort  ,  retournent  ah  chemin  de 

falut.    Mais  qtiU  faut  noter  comment  c'efi 

4jMe  Dieft  veut  cjae  tom  homes  fojent  faftués, 

Com-   ^Jf*^^*^  après  quils  fe  feront    convertis  de 

ment,    ^'^'''  voyes.    Que  Diet4  vettt  que  tom  hom- 

t.         mes  foient  faftucs.    Mais  ^«*///<«»f  ohfer» 

Vkt*     ^0Y  çg^  grdre  que  Dieu  eft  preft  de  recevoir 

^         tous  4  repentance^  afin  que  nul  ne  perijfe.  Que 

mcîu'  f^^^  iouyr  de  cette   miferable  juccejfion  de 

Rom!    p^che  Hfuffit  d*eftre  homme  ,  pource  quelle 

5.  17.    refxde  en  la  chair  &  aufangx  mais  que  pont 

iouyr  de  la  iuftice  de  Chrifl  ^  il  faut  neceffai-^ 

Szech.  rement  eflre  fidèle^  d^auiant  que  la  communion 

is.  ir.  d'iceluy  s'acquiert  par  foy.     Et  pour  n'ac- 

**•        cumuler  point  beaucoup  de  palTages  ,  ic 

tne  contenteray  d'vn  qui  en  vaudra  plu- 

fieurs  autres.    Sur  ces  mots.    Et  fi  le  mef 

thântfe  CQnueYtit  de  toute  fon  iniquité^  (S'C^ 


de  la  doélrine  de  C^lnin.     lOJ' 

II  efcric  ainfi.    Dieu  par  cette  fetîtence  en 
donnant  ejperance  de  pardon,  inuite  (fr  exhorte 
4  repentance  tom  ceux  qut  ont  tramgrejfè  Is 
Loy,   Or  cette  doBrtne  efi  fur  tomes  dianc 
deftre  bien  notée ,  ceft  à  fçauoir  que  Die  fi 
a  les  bras  eftendus  par  manière  de  dire,  &  fc 
f  refente  de  fon  bon  gréypreft  à  receuoir  tous 
tous  ceux  qui  fe  voudront  amender.  Car  le 
defefpoir  nous  précipite  en  vne  rage  :  ^  da* 
uantage  il  endurcit  nos  cœurs  par  obfiination^ 
Voila  pourquoy  il  efl  neceffaire  que  Dietê 
notté  tende  la  main  pour  nous  inuiter  a  rr- 
pentance.    Votla  donc  a  quoy  fert  ce  paffagc 
du  Prophète,  à  fçauoir  fi  tofi  que  le  pécheur 
fe  fera  conuerty  de  fon  impieté,  que  Dieu  le 
receura  a  mercy.    Nous  voyons  maintenant 
qtiûl  ne  nous  refie  aucune  excufe  ,fi  nous  ne 
femmes  incitez*  é'  émeus  quand  Dieu  nota 
inuite  fi  doucement  &  humainement  nom  te* 
ftifiant  qu'il  nom  fera  propice ,  fi  nous  defirons 
de  tout  noflre  cosur  de  nous  reconcilier  auec 
luy,   Afais  il  requiert  vne  repentance  vraye 
^  non  feinte.  Or  cefi  icj  vne  bonté  de  T>iefi 
^ui  ne  Je  peut  ajfesj  prtfer^  de  ce  qutlluy  plaifi 
mettre  tous  nos  péchez*  en  cubly  ,  fi  tofl  quil 
apperçott  que  nous  auons  defir  de  nous  retour^ 
tierà  luy,  voire  à  bon  efctent  &  fans  fi^io». 

Pais  après  il  confidcrc  cette  mifericorcîe 
entant  qu  elle  ne  fe  contente  pas  d'exiger  la 
repentance ,  comme  vne  condition  ncccf-* 
fairemc t  prcaUb^  à  la  rcmiffion  des  pechésj 


'toc;  Efchdnùllon 

mais  qu  elle  a  refolu  de  créer  elle  mefmé 
cette  condition  en  la  creature,à  ce  que  réel- 
lement &  de  fait  clic  obtienne  la  rcmifïion 
des  offences.    Et  au  lieu  que  la  précédente 
cftvniucrrelle5cellecy  eft  particulière  :  au 
lieu  que  celle-là  dépend  dVne  condition, &: 
que  par  confequent  Teuenemcnt  eft  en  cec 
égard  en  fufpens  ,  celle  icy  engendrant  la 
condition  rend  reuenemenc  certain  &  ne- 
ceflTaire  :  au  lieu  que  celle-là  eft  conftantc 
autant  comme  la  condition  Teft,  celle- cy 
eft  inuariable,  pourcc  que  d'elle  vient  ne- 
celTairement  la  condition  &  fa  perfeueran» 
ce.  Ds  celle- cy  donc  il  parle  en  cette  ma- 
nière fur  ces  mots  ,   Vauray  mercy ,  &c. 
Far  cet   oracle  Dietê   a  déclare  qtêtl  nefi 
dettenr  a  homme  cjuelcoftciHe  :  &  qne  tout 
Rom.    '^  ^î^^  f**''  leur  fait  procède  d* vnc  benefi- 
9. 15.    cence  &  liberalttè gratuite;  en  après  que  cette 
Ifeneflcence  fiertne  efi  libre  y  tellement  qu'tl 
en  vfe  enuers  ceux  que  bon  luyfemble  :  fina^ 
lemtnt  que  ce  qu  il  fait  bien  a  certains  hom^ 
mes  &efiendfa  bonne  ajfe[tton  enuers  eux& 
non  pas  enuers  tous,  tl  efl  impojjîble  d*en  trou- 
uer  caufe  plus  haute  que  fa  volonté.    Car  les 
mots  emportent  autant  comme  s'il  euft  dit  % 
eeluy  auquel    taj    vne  fois  determtné   de 
faire  mifsricorde  ,    iamais   ie  nen  ofleray 
ma  mifèricorde  ;  ^  ie  continueraj  ma  be* 
nignïté  à  iamais  enuers  celttj  vers  lequel  t  ay 
arrgfté  d'efirc  bem?j^   Certes  en  parlant  ainji 


de  la  doSirine  de  Caluin,      107 

il  allègue  [on  décret  volontaire  pour  la  foU" 
ueraine  ^  la  fins  haute  caufe  de  ce  ejutlfait 
grâce  ,  ^  i^uant  çfr  <juant  donne  a.  entendre 
quila  fpecialement  defttné  fa  mifericorde  k 
certaines  ferfonnes»  Car  d*vn  cùjlé  cette  fa^ 
i^on  de  parler  précisément  ^  qud  trenche 
ainfi  court  ^  exclftd  toutes  cauf es  venans  d* ail- 
leurs y  (.orne  e^uand  nous  voulans  attribuer  vnc 
pufjfance de  dtfpofer  de  quelque  chofcynous  di- 
fons  ieferay  ce  ejjtée  ieferay:  D'autre  part  aujjî 
ces  mots  ,  à  qui  ,  expriment  notamment  que 
la  miiericorde  ne  fera  point  commune  indiffé- 
remment à  tous.  Car  cefl  ojier  a  Dieu  cette 
liberté  y  depuis  quon  vient  a  lier  fon  ejîe^iien 
aux  caufes  externes. 

Et  de  cette  diuerfe  manière  de  confidc- 
rer  la  mifericorde  de  Dieu,  refultent  ne- 
celfairementdeux  cbofes.  La  premiere,que 
pofant,  comme  nous  Pauons  remarqué  cy- 
defTus ,  qu'il  eft  impoflible  que  Dieu  nous 
foit  propice  finon  par  la  fatisfââ:ion  de 
Chrift,  d'autant  quilefi  necejfatre  qu'il 
ha'ijfs  le  péché ,  &  par  confequent  ceux  en 
qui  le  péché  fe  trouue  ,  il  parle  de  la 
mort  de  Chnft  en  deux  diuerfes  manières. 
Car  entant  qu'elle  a  ofté  rempefchemenc 
à  cette  première  fotte  de  mifericorde  qui 
cft  comme  vne  efpcce  de  vertu  en  Dieu  &c 
a  fa  relatioii  à  quelque  condition  qui  eft 
en  la  créature,  il  dit ,  comme  nous  auons 
yeu  cy-dcSus^quil  efi  mort  vnitierfellement 


zo8  Ejchantillon 

foMT  îoHé  hommci ,  pourtset*  qfàils  croyent  ett 
i»y.  Mais  entant  qu'il  n*y  en  a  que  quel- 
ques-vns  que  cette  féconde  force  de  mife- 
ricorde  regarde,  il  dit  qu'il  eft  mort  pour 
ceuxlà,  voire  pour  ceux  là  feulement.  Pour- 
ce  que  quant  â  ceux  là ,  il  n*eft  mort  pour 
eux  finon  I  la  condition  qu'ils  croyent. 
Pour  ceux-cy,  d'autant  qu'il  eft  abfolu- 
nient  ordonné  qu'ils  croiront ,  il  peut  eftrc 
^ic  abfolumcnt  mort  pour  eux  :  pource  que 
le  décret  par  lequel  il  leur  eft  donné  de 
croire ,  cncloft  neceffairement  celuy  du 
fàlut  qu'on  obtient  par  la  foy.  Car  puis 
que  la  foy  eft  Tvnique  moyen  pour  parue- 
nir  au  falut ,  comment  fe  pourroit  il  faire 
que  Dieu  euft  ordonné  de  donner  la  foy 
à  quelques  vns,  fans  vifer  quant  &  quant 
au  but  auquel  la  foy  eft  deftinée.     - 

L'autre  chofe  eft  ,  que  félon  cette  di- 
uerfe  manière  de  conficferer  la  mifericorde 
de  Dieu,  il  parle  diuerfement  de  la  volonté 
de  Dieu  touchant  le  falut  des  hommes  ,  3c 
des  promelTes  de  falut  qui  nous  font  faites 
CQ  lefus-Chrift.  Car  eu  égard  à  la  pre- 
mière, il  dit  que  Dieu  veut  que  tous  hom- 
mes foycnt  fauuez  ,  mais  pourueu  qu'ils 
croyent.  Il  dit  que  c'eft  vn  décret  de  fàuuer 
les  hommes  ;  mais  qui  produit  feulement 
des  promeftes  conditionelles.  Il  dit  que 
Dieu  promet  indifféremment  le  falut  à  tous 
hommes  ;  mais  que  ces  promciTes  font 

conditionelles»; 


de  la  doÛrine  de  Caimn.     %o^ 

conditionellcs»  Ec  cela  eft  clair  par  vne 
intinitc  d^endroits  de  fes  efcrits  5  ccttuy-cy 
entre  les  autres.  Nos  adHcrfatres  amènent  Au 
à  foppofite  ces  fentences  ,  ^tic  Dieti  veut  Traîtté 
qfie  tom  foyent  fanuès^  &  qtéU  ne  veut  point  ^^  '* 
la  mort  df*  pécheur  ^  mais  qntl  fe  contiertijfe  ^^ 
^  cfH'il  vifie,  Aiais  àautant  que  leVrophttc 
exhorte  le  peuple  à  pénitence  ,  ce  nefi  pas 
fnerttetlles  s  d  dft ,  ^^u^e  Dteti  vêtit  que  tous 
hommes  fojent  fauHts,  Mais  la  correfpon* 
dance  qm  doit  eftre  mutnelle  entre  les  pro» 
mejjes  ,  monfire  ^jf^Z  que  telles  promejfes 
font  condttionellcs,  Dte^  déclare  à  ceux  de 
Niniue  ,  comme  aujji  aux  Roys  de  Gerar  ^ 
£  Egypte  j,  quil  fera  ce  qu'il  a  détermine  de 
f^ire.  Apres  qntls  ont  euité la  punition  dont 
fis  efiotent  menacée  ,  iors  il  appert  qu'elle  ne 
leur  a  point  eflc  dénoncée  finon  qutls  fujfent 
demeure^  obfline7;  (^  toutesfois  la  menace 
eftoit  fmple  &  prectfe  comme  f  cefloit  Vft 
décret  qut^  ne  fe  peit(t  reuoquer  :  mats  après 
^ue  Dieu  les  a  humiliez»  &  ejlonne7par  le 
fentiment  de  fon  ire  ^  tl  redreffe  ceux  qui  ne 
font  point  du  tout  defefpere'^^  leur  donnant 
cfperance  de  pardon,  afin  qutls  [cachent  qu'il 
y  a  encore  remède  à  leur  mal,  Aujfi  a  l'op- 
pofite  5  les  promejfes  qui  conuient  tous  les  hom~ 
mes  à  falut  y  ne  déterminent  point  precifement 
éque  cefl  que  Dieu  a  déterminé  énfonConfetl 
efiroit  ;  mais  ce  qutl  eft  prefi:  &  appareillé  de 
faire  à  tous  ceux  qui  feront  amenez,  4  fojc^^ 
refffftançc^  Q 


iîo  êfcbantîllon 

Mais  vient- il  à  parler  de  ceux  la  feufe-' 
ment  que  Dieu  a  efl.us  d'entre  hs  autres 
pour  les  donner  réellement  à  forT  Fils  ? 
Alors  il  ne  craint  pas  de  dire  que  les  pro- 
meires  de  Dieu  leur  appartiennent  priuati- 
uement  aux  autres.  Pource  qu*ii  confidere 
tellement  les  promclTcs  conditionelles  de 
TEuangilc ,  que  quant  Se  quant  il  y  meflc 
ceux  qui  font  abfolues,  d'engendrer  la  foy 
en  fes  efleus.  Ce  paQage  en  fera  foy  entre 
les  autres,  qui  vient  immédiatement  en  la. 
fuitte  du  précèdent.  Cefichofe  certaine  que 
Us  hommes  ne  jont  point  connertis  à  Die  fi  par 
lenr  propre  mouuemeytt ,  ^  (^ae  le  don  de  pe^^ 
mtence  nefl  pm  commun  à  tous.  Car  c*efi 
Vvft  des  dehx  articles  de  l' alliance  ^  la^ftelU 
Dieti  ne  promet  point  faire  jînon  auec  fes  en» 
Icrcm»  ^^jj^  ^g^  ^Qy^  peuple  efett  :  a  fçauoir  d'efcri'- 
^'*  yefes  loix  en  leurs  cœurs.  Car  nul  homme 
de  fain  iugement  ne  dira  que  cela  foit  pro» 
mts généralement  a  tous. 

Puis  quand  il  faut  traittçr  de  reuenemët 

de  ces  promeffes,  il  fait  tousjours dépendre 

les  côditionelles  de  celles  qui  font  abfolues, 

&  l'executiô  de  celles  qui  sot  abfolues,dc  la 

pure  efledion  de  Dieu, qui  félon  cette  fecon- 

Com.    de  forte  de  mifericorde  en  a  efleu  quelques 

Rom.   vns&  laififé  les  autres  en  arrière.  Ces  beaux 

^®-  ^^'  palTages  en  tefmoigneront  pour  tous.  //  ne 

s  enfuit  point  autremh  aucun  profit  de  la  parole 

fmon  qfàiVid  DicH  ef  claire  par  la  Inmfere  defç» 


de  U  doélrine  de  (^aluin.     lii 

lEfprit  :  &  voila  U  différence  ^tti  eft  entre  la 
voix  extérieure  de  l'homme  ^  la  vocation 
if7t€rief{re  :  la^fielle  feule  efl  accompagnée 
d'efficace  ,  ç^  eft  propre  attx  efleUs  feuiemenr» 
dont  il  appert  facilement  comment  aucuns 
concluent  fort  hors  de  propos^  difans  que  tous 
hommes  indifféremment  font  efleus  ,  pourcô 
ijue  U  doUrine  de  falut  eft  vntuerfelle ,  & 
fource  (jue  Dien  conuie  àfiy  tom  hommes 
indifféremment.  Car  la  généralité  des  pro^' 
vsejfes  feule  ^  enfoy^  ne  fait  point  le  falut 
commun  à  tous ,  mats  pluflofi  au  contraire 
cette  reuelation  fpeciale  dont  le  Prophète  fait  A^ 
mention  ,  le  reflretnt  aux  efleus.  Item  ^  La  Traitté 
difpute  n  eft  point  de  fçauoirfi  lefus-  Chnfieft  ^le  la 
'Venu  pour  purger  les  péchez,  de  tout  le  monde:  ^^'^«5 
car  cela  efi  fans  contredit  :  mais  cependant 
cette  fenîence  fe  doit  coniotndre  a  l'oppolîte 
^a'il  eft  venu  afin  que  quiconque  croira^  é'C, 
lean  5,  Et  défait  nous  ne  femmes  pas  fur 
cette  queftton  ,  k  fçauoir  quelle  eft  la  vertM 
de  Chrift,  quel  bien  tl  nous  a  apporté^  ou  que 
ceft  quila  enfoy  :  maù  a  qui  ceft  qutlfe 
donne ^  dr  lefquels  tlfait  vrayement  partiel' 
pans  de  fa  grâce.  Or  fî  la  ioujffanee  que 
910US  auons  de  luy  confifte  en  foy  ,  ^  la  foy 
procède  de  l'Efprtt  d'adoption^  tl  s'enfuit  que 
tiul  ne  peut  eftre  participant  de  Chrifi ,  fmon 
celuy  qui  a  efté  adopte ,  ^  choifi  de  Dieu  pour 
eftre  defes  en  fan  s.  Car  aufftS.  Jean  au  chap^ 
II,  mtémmcnt  exfrme  que  l'office  de  lefnsa, 

0   ^ 


%\i  EJchantillon 

Chrifi  efi  de  recueillir  par  fa  mort  les  enfant 
de  Dteti  en  vn.    Dont  te  conclft  ijae  combien 
^ue  la  reconctltatton  faite  par  Ifiy  fe  prefentg 
à  tous  y^tie  cefi  vn  prttulege  fpecial  aux  efleus^ 
à*eftre  affemhlc7  en  Vefperance  de  vie.  Et  au 
nierme  liure.   Il  femble  à  beaucoup  e^ue  puis 
^ue  lefui-Chrifl  eft  Rédempteur   de  tout  le 
mondes  &  qud  a  commandé  £jue  fon  Euan» 
gile  fufl  communément  prefché  a  tom  ,  ^us 
cela  ne  s  accorde  point  auec  vne  efleliio?;  fpe» 
ciale  de  certain  nombre.   Car  l'Euangile  eft 
*vne  amjja^ade  de  paix  pour  réconcilier  le 
monde  auec  Dieu  ,  tefmoin  S,  Paul^  ^  fe 
prefche  comme  luy  mefme  dit,  afin  que  ceux 
qui  l^ojent  foyent  fauue":^    le  refpon  brieue» 
ment  que  Chrifi  a  tellement,  efle  ordonne  à  fa^ 
lut  à  tout  le  mondey  qutl  fauue  ceux  qui  Iny 
ont  efté  donner  du  Père  :  quU  efi  la  vie  de 
ceux  defquels  il  efi  le  Chef  :  quil  reçoit  & 
accompagne,  auec  foy  en  ton*  fes  biens  ,  ceux 
que  Dteu  a  voulu  adopter  parfon  bon  plaifir^ 
four  efire  fes  héritiers.  Il  ny  a  rien  de  tout 
cela  quonpmjfe  nier,  V Apofire  dit  que  ce  paf^ 
fage  ^  Efaye  a  efié  accomply  en  luy  y  me  voicy 
&  les  enfans  que  Dieu  m'a  donnés.  Et  lefw^ 
Chrifi  prononce  haut  &  clair  qu  tl gardera 
tout  ce  qui  luy  a  efié  donné  du  Père ,  afin  que 
rien  ne  puifife  périr,    VEfcriture  tefmoign^ 
far  tout  qutl  nepandlavie  finon  en  fes  mem» 
sbres.    Or  quiconque  ne  confejfe  que  cefi  vtt 
49nfpcQial^  qnc  d*ejirc  mcatt  torps  de  Chrifi;^ 


de  la  doârine  de  ^alnirt.      ïij 

ft'a  iamais  deuement  Un  l'Epiftre  anx  Ephc" 
JicfiS»  De  la  tl  i  enfuit  ^t4e  la  vertu  de  Chrtfi 
^'appartient  jinon  aux  enfans  de  Dieu,  Nos 
aduerjatres  confejfent  que  la  gracevntHerjelle 

•  ^Uils  mettetit  en  auant  ne  peut  mieux  ejire 
eflimee  que  âe  la  predicatien  de  V Euangile, 
Parquoy  le  nœud  de  la  matière  gifl  en  cela 
^ue  nous  /cachions  comment  la  do^irine  de 
VEuangtle  offre  falut  à  tous,  le  ne  nie  pas 
quelle  ne  Jott  d  tom  falut  aire  de  fa  naturel 
mais  voicj  la  question  que  nous  débattons  ; 
Si  Dieu  en  fon  confetl  éternel  a  ordonné  à 
ioHê  indifféremment  falut  en  tcelle  (  c'efl:  à 
fçauoir  d'vn  décret  abfoiu  ,  )  Cefi  chofe  no* 
foire  que  tom  font  appelle?  en  commun  a  foy 
^  pénitence  :  quvn  mefme  Médiateur  efi 
propofe  a  toH6  ffour  les  reconcilier  ^  Dieti  fort 
Père,  Mais  d'autre  pan  cela  eft  at*ffi  notoire^ 
que  nul  ne  iouit  £vn  tel  bien  finon  par  fojy 
afin  que  ce  paffage  de  S,  Paul  fott  accomply, 
^ue  V Euangile  efi  la  puiff^nce  de  Dieu  en  -      ^ 

falut  a  tout  croyant.    Item.     En  C Euan^le  ^^^^^ 
Dieu  tend  la  main  indifféremment  a  tous  :  %.  pier. 
mais  il  ne  prend  par  la  main  pour  amener  à  3»  9- 
foy  ,  finon  ceux  qnil  a  efieus  deuant  la  fon- 
dation dn  monde.    Et  finalement.  Nom  re-  Com- 
ctieillons  de  ces  paroles  que  Dieu  choifit  du  ^^^^^ 
monde  ceux  qu'il  luj  femble  bon  peur  efire  ^^  ^^ 
héritiers  de  la  vie  :  &  que  ce  choit  nefi  point 
fait  félon  le  mérite  des  hommes ^mais  dépend 
de  fon  bon  plaifir  &  pure  grâce.  Car  ceux 

O    5 


lf4  Ejchamillon 

qni  Cfifj (Situent  la  caufe  de  VtjleÛioH  is  hom* 
ntes  ,  il  faut  necejfairement  ejtith  comment 
cent  par  la  foy.  Or  lefus-Chrifl  prononce 
apertement  cfue  ceux  qui  Itiy  font  donnez* 
eftotent  a.  fon  Père,  Et  il  eft  certain  qutls  • 
hty  jont  donnez,  à  ce  qn^tls  croyent ,  ©-  qtie 
la  foy  découle  de  cette  donation ,  &c. 

Et  c*eft  pourquoy  il  fait  en  quelque  lieu 
cette  belle  dilHndion  de  Legiflateur  &  de 
Père.     On  dtra  peut  eftre y  dit- il,  que  ûieti 
^  ^^     aura  donole  volonté.  Ce  qut  efi  contre  ratfo»^ 
Pied  ft  *^^  ^«*/^  »*jy   ^  ^^l  changement  ne  diuerjiti 
en  luy.    Et  femhle  bien  que  Dieufe  mocque^ 
rott  des  hommes  en  faifant  femblant  de  vou^^ 
loir  ce  qtitl  ne  veut  pas.    Mais  fi  nous  con^ 
soignons  enfemble  ces  deux    articles  ,   ^uc 
J)ieH  veut  que  le  pécheur  fe  conuertijfe  (^ 
viue:  toute  calomnie  fera  aifement  ahbatus. 
Dieu  demande  qu  on  fe  contient Jfe,   Partout 
m  il  trouue  conuerfion  ,  il  ne  veut  nullement 
fruflrer  du  loyer  de  vie  qutl  promet,  Ainfi 
entendons  que  Dieu  veut  la  vie  du  pécheur 
comme  la  conuerfion.    Or  quant  à  la  conuer- 
fiouy  il  la  veut  félon  qutl  y  conuie  &  exhorte 
tout  le  monde  pat  fa  Parole-    Or  cela    ne 
contreuient  point  à  fon  confeii  fecret  auquel 
il  a  déterminé  de  ne  conuertir  finon  fes  efleus, 
Et  ne  faut  point  que  pour  cela  on  le  repute 
variable ,  en  ce  quen  tUumtnant  totié  hommes 
par  la  prédication  extérieure  ^  il  fait  ojfîce  de 
Legtfiattur ,  &  ainfi  appelle  tow  hommes  a 


de  la  doêlrine  de  Caluin.     2.15 

vie  :  (frcepefidam  tlfe  monflre  Père  feulement 
entiers  fes  eJleuSiles  rejre»erafjt  par  fou  Efprit» 
Et  cela  pourcc  premièrement  que  les  legi- 
flateurs  fe  contentent  de  faire  publier  leurs 
eHids  extérieurement,  &  ne  donnent  point 
la  vertu  d'y  obeyr  :  au  lieu  que  fi  vn  Perc 
fcn  donnant  des  loix  à  fes  enfans  auoit  la 
puiffance  de  l'exécuter  ainfi  ,  il  flefchiroic 
fans  doute  leurs  cœurs  à  obcyflance.    Et 
puis  après  cette  bonté  que  Dieu  tefmoîgnc 
indiffcremmcnt  aux  hommes  en   leur  fai- 
fant  propoler   la  dodrine  de  falut,  deue- 
nant  à  la  plufpart  inutile  à  caufe  de  leur 
incrédulité 5  il  n*y  paioift  plus  que  Tautho- 
rité  du  commandementjdont  le  raefpris  at- 
tire mal:diâ:ion  fur  leurs  teftes.    Au  lieu 
que  Tefficacc  de  l'Efprit  conuertilTant  les 
coeurs  dts  eflcus ,  la  bonté  de  Dieu  y  relait 
mcfmes  au  deffus  de  l'authoricé  du  com-  '^^°  ^' 
inandement  5  ôc  Teucnement  en  gift  en  ce  g^^^j,^ 
glorieux  tiltre  d'enfans  de  Dieu,  Se  en  la  s.  15. 
pofTcffion  de  l'héritage  du  Père  celefte,  dont  16.  i7# 
l'Efprit  d'Adoption  eft  vne  arre  Se  vn  gage 
indubitable. 

Si  donc  nous  voulons  reconnoiftre  bon- 
ne foy,  Caluin  parlant  de  la  Predcftination 
n'a  nullement  égard  à  cette  première  ma- 
nière en  laquelle  il  faut  confiderer  la  mife- 
ricorde  diuine.  Car  il  n'y  peut  auoir  de 
Predcftination  félon  le  ftyle  de  l'Efcriture 
^  de  la  Théologie,  ou  il  n'y  a  ny  efledlioa 

O     4 


u6  Ejchantillon 

des  vfts  ny  réprobation  des  autres  ,  Se  oS 
Dieu  eft  également  preftdercceuoir  à  faluc 
tous  ceux  qui  fe  conuertiront  &  embraife- 
ront  par  vne  vraye  foy  la  fatisfadion  que 
fon  Fils  luy  a  l'endue.  Car  la  réprobation 
emporte  exclufion  ,  ôc  icy  nul  n*eft  exclus 
pourueu  qu*il  croye.Et  Tcllcdion  emporte 
feparation  &  diftindion  de  quelques  vns 
d'aucc  les  autres:  &en  cet  égard  la  condi- 
tion de  tous  eft  Cigale:  ils  feront  tous  éga- 
lement fauués  s'ils  fe  repentent  tous  véri- 
tablement $c  s'ils  croyent.  Et  le  mot  de 
Predeftinacion  eftant  tel  que  félon  le  lan- 
gage de  l*Efciiture  il  emporte  quelque 
chofe  d*abfolu  &  de  déterminé  ,  dont  i'e- 
uenement  eft  infaliible,il  ne  peut  propre- 
ment conuenir  a  ce  qui  eft  purement  con- 
ditionel.  Et  partant  il  quelcun  s'en  ferc 
il  faut  que  ce  foit  ou  par  aliufion  ,  ou  par 
conceffion  ,  en  s'accommodant  au  ftile  de 
fon  aduerfâire  ,  ou  pour  rendre  la  difpute 
moins  embaralféc  &c  plus  coulante  :  com- 
me FApoftre  S.  Paul  appelle  fouuenc  con- 
tre leur  nature  non  TEuangile  feulement, 
mais  la  grâce  de  TEfprit  de  fandtification, 
vneLoy.  pourcc  qu'il  difputoit  contre  les 
luifs  ,  qui  auoicnt  tous- jours  le  mot  de 
Loy  en  la  bouche.  Mais  Caluin  a  égard 
à  cette  féconde  manière  de  conliderer  la 
mifericorde  de  Dieu  ,  fclon  laquelle  clic 
n'exige  pas  la  condition ,  mais  la  crée  ea 


de  la  doSlrtnc  de  Caluin.      iij 

rhomme.  Car  c'eft  là  qu'il  y  a  efledVîon  Sc 
réprobation  :  Dieu  en  ayant  voulu  choifir 
les  vns  pour  leur  donner  la  foy  afin  de  les 
amener  à  falut  félon  fon  propos  arrelté,  Sc 
JailTant  en  cette  difpenfation  félon  fa  iuftc 
fcuerité  &  la  fouueiaine  liberté  de  fa  vo- 
lonté, tous  les  autres  en  arrière. 

Or  eft-ce    proprement    IVfledion  qui 
s'appelle   Predeftination  félon  le  langage 
de  TApoftre.    Pource  que  c*eft  vn  décret 
non  feulement  abfolu  &  entièrement  irré- 
vocable ,  mais  qui  confiée  en  la  volonté 
ferme  &  arreftée  d'exécuter  quelque  choie 
réellement ,  en  telle  façon  que  cela  ne  dé- 
pende que  de  la  pure  volonté  de  Dieu  6c  de 
Temploy  de  fon  infinie  puKfance  :  c'cft  à 
fçauoir  de  créer  la  foy  dans  les  hommes 
afin  qu'ils  embraffent  Chrift  le  Sauueur  , 
&  que  par  ce  moyen  ils  paruiennenc  à  la 
vie.   Et  non  de  la  créer  en  telle  façon  qu  il 
dépende  puis  après  de  la  volonté  de  l  hom- 
me de  la  conferuer  ou  non  ,  mais  de  la  y 
maintenir  inefbranlable  iufques  à  la  fin  : 
d'autant  que   comme  nous  auons  veu  es 
paroles  de  Caluin  cy-delTus,  cet  amour  de 
Dieu  eft  immuable.    Mais  quant  à  la  ré- 
probation, ce  n'eft  pas  predeftination  pro- 
prement ,  pource  qu'encore  que  ce  ne  foit 
pas,  comme  on  parle  ,  fans  y  penfer,  que 
Dieu  ait  ordonné  de  ne  donner  pas  la  foy 
à  quelques  vns ,  de  par  confequent  de  ne 


îi8  Sfchantillon 

les  amener  pas  efficacieufement  au  faîa^,' 
5c  que  ce  foit  vn  confcil  délibéré,  il  ne  con- 
fiftc  pas  pourtant  en  vne  volonté  de  Dieu 
refoluc  &  déterminée  d*executer  quelque 
chofe  par  fa  propre  puiirancc,  mais  feule- 
ment de  ne  donner  pas  cela  fans  quoy  il 
cfl"  abfolumcnt  impoiïible  d*auoir  le  falut. 
Comme  de  vray  tous  les  hommes  eftans 
naturellement  morts  en  péché  ,  6c  par  le 
péché  alTubiettis  à  condamnation  de  mort, 
fi  Dieu  a  arrefté  de  toute  éternité  ,  comme 
certes  il  l'a  fait,  d*en  reflTufciter  quelques 
vns  ,  il  n'eftoit  point  befoin  qu'il  ^^  de 
décret  de  faire  mourir  les  autres.  Il  n'a 
rien  falu  linon  les  lailTer  en  leur  naturelle 
corruption ,  Ôc  en  la  condamnation  qui  ne- 
ceflairement  s'en  enfuit.  Car  au  rsfte  com- 
me vn  corps  mort,  fi  Dieu  ne  le  retire  de 
la  mort  par  fon  infinie  puifiance,  va  tous- 
iours  fe  pourrilFant  &  empuantifiant  da- 
Uantage  :  ainfi  vn  homme  que  Dieu  ne  ré- 
génère pas  par  la  vertu  de  fon  Efprit,  ac- 
cumule fans  ceiTe  péché  fur  péché,  &  s*en- 
ueloppe  de  plus  en  plus  en  vne  maledidion 
irrémédiable. 

C*eft  pourquoy  fi  ce  grand  perfonnage 
•fe  fert  fouuent  de  cette  manière  de  parler^ 
que  Dieu  a  predeftiné  vne  partie  des  hom- 
mes à  la  mort ,  il  la  faut  interpréter  par 
les  lieux  où  il  met  cette  predeftination  en 
vne  reiedion  pure  &  fimple  :  6c  encore  em 


de  la  doéîrine  de  Caluin.     ii^ 
Vnc  reiedion  par  laquelle  il  les  a  laiffea 
en  arrière  au  décret  de  ladiftribution  de  la 
grâce  de  la  foy  ,  dont  la  reicdtion  du  laluc 
fuit  par  confequcnce  certaine  &:  y  eft  nccef- 
fairement  enucloppée.    Ainfi  efcric-il  en 
fon  Commentaire  fur  l'Epiftre  aux  Ro- 
mains 5  chap.  5?.  f.  II.    Car  deuant  que  les 
enfans  fuflent  nez  ,  dcc.  Il  commence  maiPi^ 
tenant  4  monter  fins  haut ,  ^  vient  a  mon^ 
ftrer  la  rai  fon  de  cette  dffterjttè  ,  decu^rant 
quelle  ne  conftfte  qn  en  la  feule  ifeEUun  de 
Dieu.    Car  tuf^uei  icy  il  auon  tombé  en  ven 
de  paroles   qutl  y  auoit  quelque  différence 
entre  ceux  qui  font  enfans  a  Ahr^ihi^n^  jelon 
la  chair  :  à  fçauoir^  combien  que  pUr  la  Ctr^ 
conctpon  ils  foyent  tous  appeliez,  à  laparttci» 
fation  de  l*  Alliance  que  toutesfots  la  grâce  de 
Dieu  ne  monftre  pas  fon  efïctice  en  tous  :  é' 
far  ce  moyen  que  ceux  la  font  enfans  de  la 
fromeffe  lefquels  font  parttcipans  du  bénéfice 
de  Dieu,    Voila  la  différence  qui  eft  entre 
ceux  qui  croycnt ,  &  ceux  qui  ne  croyenc 
pas.    Quant  à  Texterieur  ils  font  appelles 
à  f  alliance  de  Dieu  indifféremment  ,  mais 
pource  qu'ils  ne  croyent  pas  tous ,  ils  n'en 
entrent  pas  tous  indifféremment  en  réelle 
iouy  (fance.    Mais  d'où  procédait  cela ,  il  s  en 
efloit  teu^ou  pour  le  moins  nen  auott  touché 
que  quelque  mot  en  paffant ,  ^  af[e:^  obfcH» 
rement ^    Or  maintenant  il  rapporte  ouuerte» 
ment  toute  cette  dinerfité  a  l'efcUton  de  Dieti^ 


î.io  Efchantïllou 

voire  &  icelle g>attitte  O'  UcjHtîle  ne  def^nâe 
ancHfiement  des  hommes  :  tellement  cfue  <jHant 
dU  faim  des  fidèles  tt  ne  fam  rien  chercher 
eie plus  haut  tfue  U  bonté  de  Dieu.  Pource 
que  c'ell  luy  qui  rofire  mifericordieufe- 
mcnt,  &  donne  aufli  mifcricordieuferaent 
d'y  croire.  Et  ^uant  à  U  perdttion  des 
yeproHuez, ,  il  ne  faut  chercher  rien  de  plus 
haut  ejue  fa  iufte  feuerité,  Pource  que  bien 
qu'il  leur  ait  ofFert  le  falot,  il  les  a  voulu 
iuftcment  lailTer  en  leur  aueuslement  àC 
corruption  naturelle,  de  laquelle  vient  nc- 
ceflairement  Tincredulité.  yoîla  donc  pour 
la  première  propofitîon.  Comme  la  benedtQtort 
de  l'Alliance  fepare  la  nation  d'/fraè'l  d'auec 
tofté  autres  feuples  ,  ainfi  l^cfleEiton  de  Dieu 
difcerne  &  fait  la  différence  entre  ceux  mef-- 
wes  qui  font  d' icelle  nation  ,  entant  quilpre» 
defitne  les  vns  àfalut,  les  autres  a  damna ^ 
tion  éternelle^  La  féconde  propofitton  eft  i  // 
fty  a  autre  fondement  de  cette  ejleliion  que 
la  pure  bonté  de  Dieu  ,  &  mefmes  après  la, 
cheute  d*  Adam ,  mifericorde  >  qui  emhrajfe 
ceux  quUl  luy  plaifi,  fans  auotr  du  tout  au- 
cun égard  aux  autres.  La  troifieme  ^  le  Sei- 
gneur en  fan  eJle5iion  gratuite  eft  libre  &  n  eft 
point  obligé  oh  aftreint  À  vne  neceffîte  de 
conférer  à  tous  également  la  mefme  grâce  : 
mats  pluftoft  au  contraire  il  LAISSE  ceux 
ijiu*il  veut  y  &  prend  ceux  quil  veut.  De 
forte  que  cela  ne  s'appelle  Predeftination 


de  la  docîrine  de  Caluin.     iii 

fînon  eu  égard  à  ce  qu'il  ne  s'eft  pas  faic 
témérairement  ,  mais  par  bon  confcil  :  ÔC 
que  Teuencment  en  eft  aufli  certain,  ^  caufe 
de  Tinuincible  corruption  de  l*homme, 
comme  eft  certain  l'euenement  du  décret 
par  lequel  Dieu  a  refolnment  ordonné  d'a- 
mener fes  efleus  par  la  foy  à  la  vie  éternelle. 
Mais  icy  lacaufe propre  de  Teuenement  eft 
le  décret  de  Dieu,  qui  exécute  puillamment 
ce  qu  il  a  refolu.  Là  la  caufe  propre  de 
l'euenement  eft  Tinuinciblc  dureté  du  cœur 
humain  ,  qui  ne  peut  eftrc  amoliy  par  la 
fimple  inuitation  extérieure. 

Partant  la  première  6c  principale  con- 
trouerfe  deCaluin  auec  fes  aduerfaires  en 
reuient  là,  que  Dieu  ayant  efté  Ci  bon  que 
de  créer  tous  les  hommes  à  la  vie  ,  s'ils 
fulfent  demeurez  en  leur  eftat  j  qu'ayant 
efté  fî  mifericordieux  que  de  leur  vouloir 
donner  fon  Fils  pour  racheter  yniuerfellc- 
ment  tous  ceux  qui  fe  conuertiroient  à  luy 
d'vne  fcrieufe  rcpentance,  Ôc  croiroient  en 
ce  Rédempteur  ,  il  faut  chercher  la  raifon 
pourquoy  les  vns  croycnt  ôc  les  autres  ne 
croyent  pas  ,  les  vns  refufent  le  falut  qui 
leur  eft  offert ,  ôc  les  autres  l'embralTent. 
Pelagius  a  enfeigné  autresfois  que  cela 
vient  de  la  part  de  l'homme  ,  qui  vfe  ècs 
facultez  qu'il  a  de  croire ,  comme  il  luy 
plaift,  mefmes  fans  aucune  affiftance  de  la 
grâce  de  r£fprit  :  plufieurs  autres  auoiient 


%%t  EfchamïUon 

bien  icy  quelque  grâce  de  TETprit ,  fnafs 
veulent  neantiiioins  que  rvfage  en  dépende 
de  la  liberté  de  la  volonté  de  rhomme  , 
pour  croire  ou  ne  croire  pas  comme  bon 
luy  femble.  Sain6i;  Auguftin  entre  les  au- 
tres, au  temps  de  TEglife ancienne, Caluin 
en  CCS  derniers  temps  ,  entre  ceux  qui  ont 
iTiis  la  main  à  la  reformation,  ont  maintena 
fclon  la  Parole  de  Dieu  que  cela  vient  de 
la  pure  efficace  de  la  grace  ,  qui  conuertit 
les  vns  intérieurement,  «Si  fe  contente  d'in- 
witer  extérieurement  les  autres.  Et  cela 
paroiil, outre vnc  infinité  d'autres  fembla- 
blcs,  par  ce  beau  paffage.  Combien  qne  les 
promeffes  dn  falut  foyent  vftiuerfelles  ^  fofites^ 
fois  elles  ne  contrarient  nullement  a  la  Pré* 
u  ,  de^ination  des  7'eproutié  s  ^moyennant  qtêenotis 
cit.  ri  T^cgardions  V accomplijfement  d'icelles.  Nous 
$.  16*  fçations  que  les  vromejfes  de  Dieu  nous  font 
*VAlMes  quand  nous  les  receuons  par  foy  :  ati 
contraire  y  quand  la  foy  eft  anéantie  ^  qu  elles 
font  aholtes.  Si  la  nature  des  promejfes  ejb 
telle  y  regardons  maintenant  fi  elles  contre- 
ttiennent  à  la  Predefiination  de  Dieu  :  cejk 
^utl  efi  dit  que  Dieu  a  déterminé  dés  le  com- 
mencement le f quels  il  vouloit  prendre  en  gru- 
ee ,  &  lefqueU  il  vouloit  reietter  :  ^  neané- 
moins  quU  promet  indifféremment  falut  k 
tous,  le  dy  que  cela  conutent  très- bien.  Car 
le  Seigneur  en  promettant  atnfi,  neftgnifie  au* 
trc  çhofe  fmon  que  Ça,  mifsnçqrdc  efi  cxfofei 


de  la  doflrine  de  Caluin.      iij 

à  toHs  ceux  qfit  la  chercheront^  Or  nul  ne  la 
cherche  finon  ceux  qHtl  a  illtimtnés,  Fma-^ 
lement  il  tlUmint  ceux  qud  a  predeflweT  i 
faltit.  Or  cenx  /<*  expertmeyjtertt  la  vérité  des 
fromejfei  pr*re  &  certaine  ,  tellement  ^fi'on 
fje  pefit  dire  c^Htlyait  e^uelque  contrariété 
entre  l'efietlton  étemelle  de  VteH ,  (^  ce  qti'il 
offre  le  tefmotgnage  de  fa  grâce  a  fes  fidèles. 
Aiais  ponrKjtioy  nomme  VEfcriture  tous  les 
hommes  ?  Ceft  afin  ijue  les  bonnes  confidences 
repofient  plus  fienremet ,  voyant  çjHtl  ny  a 
ftulle  dfference  entre  les  pécheurs  moyennant 
qu'on  aitfioj.  Et  d'autre  part  e]ue  les  iniques 
fi" allèguent  point  quils  nont  nul  ^^fiuge  ^out 
fie  retirer  de  leur  mi  fier  e  ^  veu  <juils  le  reiet^ 
tent  par  ingratitude.  Comme  ainfi  fioit  donc 
que  la  mifitricorde  de  Dieu  fioit  prefiente  aux 
n/ns  &  autres  par  lEuangtle ,  //  ny  a  que  la 
foy  ,  c^efi  à  dire  hlluminatio»  de  Dieu  ,  qui 
dtficerne  entre  les  infidèles  &  incrédules  :  a  ce 
que  les  premiers  fientent  l'efficace  de  l'Euan^ 
gile  3  Usjeconds  n  en  reçotuent  nulle  vttlitè. 
Or  cette  illumination  a  l*efieBion  éternelle 
de  Dieu  pour  fia  reigle. 

De  là  nailfcnt  d'autres  queftions.  Car 
ponrce  qu'il  n'y  peut  aaoir  vue  fi  grande 
différence  en  Peuenement ,  qu'il  n'y  en  ait 
pareillement  au  confcil  dont  leuenemenc 
dépend,  on  difpute  quel  doit  eftre  ce  con- 
feil  qu'on  nomme  Prcdeftination,  qui  met 
^cettc  diffcrence  entre  les  hommes.    Ceu^ç 


zt4  EfchantiUon 

contre  qui  Caluin  difpute  tirent  la  raifon 
de  la  Prcdeftinacion  de  Dieu,  ou  de  la  pre- 
fcience  des  mérites  cachés  de  celuy-  cy  ou 
de  celuy  U ,  ou  de  la  preuilîon  du  bon  vfa- 
ge  de  la  grâce  ,  dépendant  de  la  liberté  de 
la  volonté  humaine.  Caluin  inftruit  par 
la  parole  de  Dieu  refpond,  que  (îvous  cher- 
chés eu  particulier  la  raifon  pourquoy  Dieu 
a  efleu  celuy-cy  &  celuy- là  ,  vous  n'en 
trouuerés  aucune  autre  que  fa  pure  mife- 
ricorde.  Et  fi  pourquoy  Dieu  a  reprouué 
l?s  autres  j  vous  n'en  rencontrerés  aucune 
que  faiufte  feueritéjqui  les  a  voulu  lailTer, 
fans  leur  faire  aucun  tort ,  en  leur  naturelle 
corruption.  Mais  iî  en  les  comparant  les 
vns  auec  les  autres,  vous  vous  cnquerésdc 
la  raifon  pourquoy  il  a  pluftoft  elleu  ceux- 
cy  que  ceux  là  ,  veu  qu'ils  eftoient  tous  > 
également  perdus  &  corrompus,  vous  neii 
trouuerés  aucune  que  fa  libre  volonté  , 
fuiuant  cet  oracle,  VaHraymercy  de  celuy 
de  qtii  tauray  mercy  ,  &  feruy  mifericordc 
d  ûffii  te  feray  mifericorde. 

En  fuitte ,  pource  que  Dieu  cft  (i  bon  8c 
fi  fage  qu'il  n'agit  en  fes  créatures  que 
conuenablement  à  la  nature  qu'il  leur  don- 
ne, &  quon  s'imagine  que  l'homme  ayant 
vn  entendement  6c  vne  volonté,  doit  eftrc 
le  maiftre  de  fes  adions  ,  on  débat  quelle 
cft  la  nature  de  Tefficace  de  la  grâce  ea 
Tcffrit  de  riiomme ,  de  quelle  eft  la  façoa 

4e  U 


de  la  doflrine  de  Calnin.      iiy 

de  la  rencontre  de  ces  deux  chofes  cnfcm- 
bleen  fa  conuerfion.  Ceux  contre  qui  Cal- 
uin  difputCj  fouftiennenc  que  Dieu  agic  ea 
teile  manière  qu'il  îailTc  en  lapuiiTance  de 
l'homme  de  rcfiHer  ou  de  ne  refîiler  pas  à 
fa  volonté  ,  &  de  rendre  fa  grâce  effica- 
cieufe  ou  fruftratoire.  Mais  ce  perfonna- 
ge  bien  enfeigné  par  la  Parole  de  Dieu, 
tienc  ferme  pour  le  parci  contraire  :  &c  re- 
connoiifant  quil  ne  faut  que  deux  chofes 
en  toute  caufe  intelligente  pour  produire 
necellairement  fon  eff.dt  ,  à  fçauoir  la 
puiifance  &  la  volonté ,  la  puiflancedc  Dicir 
crtant  infinie,  &  fa  volonté  de  créer  la  foy 
en  quelques  vns  d'entre  les  hommes  ,  de- 
tcrminement  abfolue  ,  quelle  que  foit  la 
nature  de  l'efprit  &  de  la  volonté  de  l*hom- 
me  5  il  faut  neceflairemenc  que  celuy  en 
qui  Dieu  agic  de  cette  façon  là,  croye,  l'ef- 
prit de  Dieu  illuminant  tellement  fon  en- 
tendement5&  fa  main  fe  rendant  tellement 
maiftre^Te  des  mouuemens  de  fa  volonté  , 
qu'il  eft  ineuitable  qu'elle  ne  fe  face  fui- 
ure. 

Et  enfin  ,  le  falut  n'eftant  pas  promis 
a  quelque  apparence  de  foy  feulement,  qui 
meuue  légèrement  l'efprit  de  l'homme  ^ 
6i  pour  vn  peu  de  temps  ,  mais  a  vne  foy 
confiante  &  d'vne  inuincible  petfcuerance: 
©n  contefte  encore  à  qui  doit  eftre  rendue 
h.  louange  de  fa  fermeté.    Les  aduetfaircs 

P 


zi6  Efchantillon 

de  Caluiii  Tatcnbuenc  encore  à  la  mefme 
liberté  de  la  volonté  de  Thomme  :  Ôc  par 
confeqaenc  en  rendent  la  pcrfeuerance 
douteufc  ,  ôc  tout  ce  confeil  de  noftre 
faille,  de  périlleux  euenement  Au  lieu 
que  Caluin  reprenant  la  chofe  dés  fa 
fourcc  ,  &  condderant  que  cet  amour 
duquel  Dieu  a  embrafle  quelques  vns  dés 
les  temps  éternels  ,  6c  les  a  efleus  pour 
leur  donner  la  foy  afin  que  par  elle  ils 
viennent  au  falut  ,  n*eft  fondé  que  en  luy 
mefme  de  en  fa  volonté  abfolue,  immuable 
comme  fa  nature  ,  &  que  d*ailieurs  cec 
amour  fe  redouble  infiniment  à  mefure 
qu'il  nous  con iidcre  comme  membres  de 
fon  Fils,  entez  en  fon  corps  par  la  foy  j  il 
enfeigne  que  celuy  qui  a  commencé  en 
nous  ce  bon  œuure  le  parfera, 6c  ne  permet» 
tra  pas  que  chofe  quelconque  nous  rauilTe 
noftre  efperance.  loint  que  quiconque 
croit  en  Chrift  cft  dcsja  en  quelque  façon 
en  polTeflion  du  falut,  en  ayant  rcçeu  TEf- 
prit  d'adoption  ôc  de  fandification  :  or, 
qui  y  a  vue  fois  mis  la  main  ne  le  peut 
perdre.  Que  Chrift  intercède  enuers  fon 
Perc  pour  ceux  qui  luy  ont  efté  donnez: 
Or  cette  interceffion  ne  pcut-eftre  que 
fouùerainement  efticacieufe.  Et  finale- 
ment que  Chrift  nous  a  promis  de  nous 
garentir.  Se  a  pris  nos  âmes  ôc  noftre  falut 
«n  fa  garde  :  or   cft-il  plus  puiifant  que 


de  la  do^rine  de  Caluin.  117 
tous  nos  ennemis ,  ôc  Ci  noftre  corruption 
&  l'inconftance  de  noftre  Yolonté  fait  que 
nous  n'ayons  point  de  pires  ennemis  que 
nous  j  il  eft  plus  puilTant  que  nous  mef- 
mes. 

Qiie  donc  les  aduerfaires  de  Caluin 
regardent  maintenant  (i  pour  auoir  cn- 
feigné  que  Tbomme  ne  peut  rien  en  Ton 
falut,  pour  en  auoir  attribué  toute  la  gloire 
à  Dieu,  &  en  ce  qui  regarde  la  Predeftina- 
tionou  elle6biûn,ôc  en  ce  qui  concerne  les 
chofes  qui  en  dépendent,  ôc  pour  en  auoir 
iilearé  à  chacun  fidèle  la  confolation  d-c 
l'aireurance  de  fon  adoption ,  &  fon  efpe- 
îance,  il  amcrité  d'eftrele  perpétuel  obie(5b 
de  leurs  inue6tiues,  &  que  fon  nom  foit  en- 
tre eux  en  vn  (i  merueilleux  diffame.  Mais 
^uoy  qu'il  en  foit,  ce  nom  fera  en  immor- 
telle benedidion  entre  ceux  qui  aiment  la 
vérité.  Et  bien  que  ce  Perfonnage  fe  foit 
reconnu  homme  comme  les  autres,  ôc  qu'il 
eftoit  fi  modefte  qu'il  euftfans  doute  fouf- 
mis  Ces  fentimens  au  iugcment  de  l'Eglife 
de  Dieu  ,  que  Chrift  a  rachetée  par  fon 
fang,  &c  qu'il  gouuerne  par  fon  Efprit ,  (i 
ne  doutc-ic  pas,  s'il  eftoit  rclTufcité  d'en- 
tre les  morts  ,  qu'il  ne  maintint  de  nou- 
tteau  cette  vérité  à  la  gloire  du  Seigneur 
lefus.  Voire  il  le  feroit  d'autant  plus 
viuemenc  &  plus  conftamment  q^ie  la  lu- 
Hiicre  celcfte  dont  fon  ame  bien-heureufe 

Pi 


228  Ejchantillon 

eft  maintenant  remplie  la  haut,  luy  feroit 
encore  voir  plus  clairement  qu'autresfois 
celle  de  la  vérité  que  Dieu  nous  a  reuclée 
€11  fa  Parole. 


FIN, 


REPLIQVE 


119 

ero  '  ^  s^  s^  It^  STï  it»  sfô  *  (Sta  èw  STû  îT« 

REPLI  QJ/  E 

A    MONSIEVR 
DE    L-    M. 

Sur  Ton  offre  dVnc  Confcrcnce 
amiable  pour  rexamen  de  fcs 
Moyens  de  reiinion. 

Oh  font  traînées  diuerfes  quejiions^ 
Theologiqnes. 

O  NS  lE  VR 

Ceux  qui  vous  ont  donné  TaduiS 
que  i'ay  mis  la  main  à  la  plume 
fur   voftre  Ciure   intitulé     Le 

MOYEN     DE    LA  PAIX     CHR^STIENNE, 

ne  vous  ont  pas  trompe.  Il  y  a  des-ja 
long- temps  que  folicité  par  quelques  vns 
de  mes  amis,  perfonnages  que  vous  auez 
en  grande  recommandation  ,  i*entrepris 
l'examen  de  voftre  Efclairciflement  fur  la 
doctrine  dç  la  luftifioation ,  &  du  mcricc  des 


'^lo        Rcpliqne  a  Monfcur 

ceuures.    Et  vous  auriés  vea  \ts  effets  dt 
cette  entreprifc  beaucoup  pluftoft  ,  (\  mon 
labeur   n'auoit   point  efté  retardé  par  Ja 
communication  que  plufieurs  en  ont  eue  , 
&  par  la  lenteur  de  la  prefTe  qui  roule  icy 
fort  pefamment.    l'efpere  pourtant  que  la 
première  partie  en  fortira  au   iour  auant 
que  cette  Réplique  y  puilfe  paroiftre.     Gc 
qui  me  difpcnfera  de  dire  icy  les  raifons 
qui  m'y  ont  porte.  Car  vous  les  aurez  veues 
afTez  au  long  en  la  préface  que  i*y  ay  mife> 
&  le  m  alfeure  que  vous  ne  lesimprouuerés 
pas.      Que  fî  la  feule  opinion  que  vous 
aucz  eue  de  Tequité  ,  candeur  &  iinceritc 
de  mon  procédé  ,  a  fait  que  cette  nouuelle 
vous  a  donné  de  la  joyc  ,  i'ay  tout  fujet 
^*efpcrer  qu'elle  s'augmentera  lors  que  la 
chofc  mefme  paroiftra  entièrement  confor- 
me à  voftre  opinion.    De  ma  part  ie  reçoy 
vne  grande  fatisfadion  de  voir  la  difpofi- 
tion  de  voftre  efpnt,&  les  bonnes  inclina- 
tions que  vous  tcfmoignés  a  rendre  noftrc 
communication  vtile  au  public,  en  mettant 
à  part  tout  ce  qui*  peut  eftre  elloigné  de 
TaffecSbion  à  la  vérité  de  Dieu ,  &  de  la  cha- 
rité Clireftienne.    Mais  pource  que  i'aime 
mieux  que  mon  Traitté  monftre  de  luy 
mefme  mes  intentions,  &  qu'en  cette  dif- 
pute  ie  ne  refpite  autre  chofe  que  l'édifica- 
tion de  TEglife  de  Dieu,  &  voftre  propre 
bien  &  falut ,  ie  m'abftiendray  d*en  faire 


de  L.  M.  131 

dauantage  clc  proteftations.  Pour  ce  qui 
regarde  la  rcfponfe  qu'il  vous  à  pieu  faire 
à  ma  lettre  ,  fi  ie  ne  preuoyoy  que  pour  y 
fatisfaire  i'excederay  de  beaucoup  la  mefu- 
rc  ordinaire  de  cette  forte  d'efcritSjie  m'e- 
ftendroy  dauantage  fur  diuerfeschofes  que 
vous  m'y  aués  reprefentées.  Les  éloges 
que  vous  m'y  donnés  d'abord,  6c  que  ie  nç 
reçoy  fînon  entant  que  ce  font  des  efFeds 
de  voftre  bonne  volonté  ,  me  fourniroient 
nouuelle  matière  de  remercimens.  La 
façon  honneftc  ,  genereufc  &  Chreftiennc 
de  laquelle-vous  faites  profcflion  de  vou* 
loir  agir  auec  moy,  demanderoit  fa  loiian- 
ge.  Le  choix  que  vous  auez  fait  dVn  feul 
des  poindts  importans  de  ma  lettre  pour  y 
refpondre,  en  paflant  entièrement  les  au- 
tres fous  filcnce  ,  meriteroit  fa  confidera- 
tion.  La  proteftation  que  vous  y  renou-^ 
ueilés  encore  que  vous  voulés  viure  & 
mourir  en  la  communion  de  nos  Eglifes, 
tireroit  fans  doute  de  ma  plume  des  tef- 
moignages  de  la  ioye  que  i'en  reçoy  ,  5c 
de  nouueaux  vœux  à  Dieu  à  ce  qu'il  vouç 
donne  de  perfeuerer  en  cette  bonne  penfce. 
Et  cette  aigreur  que  vous  retenés  tousjours 
contre  Mondeur  Daillc,  &  dont  vous  ne 
pouués  vous  empefcher  de  donner  des 
preuues  par  celle  de  voftre  ftile,ne  paf- 
feroit  peut  eftre  pas  fans  emporter  quel- 
ques marques  du  reflfcntimcnt  que  i'en  ay. 

P    4 


z^z        Réplique  a  Monfeur 

Mais  il  vaut  mieux  que  ie  vienne  tout 
droit  à  démêler  la  querelle  qui  cft  en  la 
chofe  mefme  ,  &  que  ie  laifle  en  arrière 
tout  cela  en  quoy  l'intereft  des  perfonnes 
peut  eftrc  tant  foit  peu  mcflé  Cequeie 
veux  faire,  moyennant  la  grâce  de  Dieu  , 
auec  autant  d'^^uanimié  !k  de  franchife 
tout  enfemble ,  non  feulement  que  vous 
m'en  enjoignez,  mais  que  vous  en  pouuez 
dcfirer  de  qui  que  ce  foit ,  qui  entre  auec 
vous  en  cette  lice.  Car  ie  fçay  bien  que 
ie  dois  céder  à  beaucoup  d'autres  la  gloire 
d'y  pouuoir  apporter  vne  grande  fuffifance, 
&  ces  qualités  que  vous  m'attribues  Pour 
le  rcfte  ,  i'eflaycray  de  tout  mon  pouuoir 
à  faire  que  perlonne  ne  m'y  deuance.  Si 
Dieu  vous  fait  la  grâce  de  reconnoiftre  la 
vérité  ,  comme  i'efpere  qu'il  me  fera  celle 
de  la  vous  reprefenter  clairement ,  ie  ne 
plaindray  pas  la  peine  qu'il  y  faudra  pren- 
dre, &:  achetcrois  volontiers  de  mon  fang 
cet  excellent  fruid  de  noftre  charitable 
contention.  Sinon  ,  ie  ne  defefpereray 
pas  pourtant  qu'en  fin  vous  n'y  rcueniez, 
&:  que  Dieu  ne  fufcite  quelque  autre  qui 
s'y  employé  aucc  plus  de  fuccez  &  d'efti- 
cacc.  Cependant  ie  me  feray  acquitté  en- 
uers  vous  de  ce  deuoir  auquel  ie  me  fens 
obligé,  &  le  public  aura  ce  tefmoignagc 
de  mon  afRdtion  à  la  dcrtenfe  de  la  vérité 
de  l'Euangîle.     le  niç  pcopofe  donc  pre- 


de  L.  Al.  Z33 

micremcnt  de  vous  contenter  fur  ce  que 
vous  dites,  que  n'ayant  pas  bien  compris 
voftre  dodrine  touchant  l'opération  de  la 
grâce  qui  engendre  la  foy  ,  i*ay  pris  va 
circuit  non  neccflaire  en  ma  ratiocination 
contre  vous ,  &  ay  efté  obligé  de  vous  faire 
quelquefois  dire  deschofes  qui  font  cntie- 
lement  efloignées  de  voftre  penfée.    Puis 
après,  de  vous  produire  les  raifons  pour 
lefquelles   ie  croy   que   tous  les   hommes 
font  de  leur  nature  également  mcichans  , 
vous  expliquer  mes  fentimens  là  dclTus,  & 
réfuter  les  voftres  auec  les  raifons  dont 
vous  les  appuyez.     En  troifiéme  lieu,  ex- 
pliquer vn  peu  plus  au  long  ce  qu'à  mon 
aduis   on  doit  tenir  de  lelficace  de  la  pro- 
uidence  de  Dieu ,  &  de  la  difpenfation  de 
Tefprit  de  feruitude,  qui  met  quelque  djffe* 
rence  entre  les  hommes  encedegrc  de  leur 
mefchanceté.     En  quatrième  lieu , réfuter 
voftre  opinion  touchant  les  caufes  de  la 
foy,  la  manieçe  de  leur  opération  en  nous, 
&  maintenir  celle  que  vous   auez  voulu 
combatre.     En  cinquième  lieu,  examiner 
cette  dodtrine  que  vous  inculquez  fî  lou- 
uent,  que  la  grâce  de  l'Efprit  de  Chrift: 
qui  illumine   intérieurement  les  entende- 
mens  ,  accompagne  tousjours  ,  &  cnucrs 
tous  la  prédication    extérieure  de  TEuan- 
gile  ,  &  eft  de  mefme  eftendue  auec  elle. 
Et  pour  la  fin  me  défendre  contre  voftre 


Z54  2{epliqHe  a  Monfeur 
accufation  ,  fur  ce  que  i*ay  dit  en  quelque 
lieu,que  cette  grâce  de  TEfpritqui  produit 
Ja  foy  en  nous,  procède  d*vn  principe  qui 
qui  eft  hors  de  reftenducderallianceEuan» 
gelique  precifémentôc  eftroitemcnt  confî- 
derce  en  elle  mefmc.  En  quoy  ie  penfe 
que  i*auray  entièrement  fatisfait  à  tout  ce 
qui  me  concerne  en  voftre  efcrit.  Car 
quant  à  ce  long  difcours  fur  la  reiinion, 
que  vous  faites  à  la  fin  ,  ie  ne  puis  croire 
que  vous  ayez  voulu  m*engager  à  y  ref- 
pondre  ,  veu  qu'il  eft  tout  fondé  fur  Tex- 
iraidquevousy  faites  de  quelques  propo- 
rtions d*vn  efcrit  de  Monfieur  Daillé.  Il 
%  beaucoup  plus  d'intereft  en  cela  que  moy, 
^, comme  chacun  fçait, beaucoup  plus  de 
fuffifance ,  pour  vous  remarquer  les  fautes 
que  vous  y  commettez,  &  monftrer  contre 
voftre  prétention,  la  neceffité  des  caufes  de 
jioftre  feparation  d'auec  TEglife  Romaine. 
Pour  commencer  par  le  premier  de  czs 
points,  quand  vous  ne  m'auriez  point  fait 
rhonneur  de  me  découurir  particuliè- 
rement quelque  chofe  du  fecret  de  voftre 
deflein,  &  de  vos  premières  Thefes,i'auroy, 
comme  les  autres  ,  apperceu  par  les  efcrits 
que  vous  auez  publiés  depuis  ,  que  vous 
ne  vouliés  pas  au  commencement  qu'elles 
fuflent  entendues.  En  cette  cclebre  cort- 
crouerfe  que  nous  auons  auec  i'Eglife  de 
Rome  fur  la  matière  du  Sacrement ,  &  en 


de    L.  tykt*  i^S 

cet  vfagc  fi  vniueifel  de  ces  mots  ,  de 
Trefence  réelle  an  Corps  de  Chrtft  ^  de  Tranf^ 
ftihftanttatiori ,  de  Mandttcation  corporelle  , 
de  ParttCipatioH  d  la  Chair  cjr  au  Savg  du  Ftlt 
de  Dieu  ,  qui  en  a  rendu  Tintelligence  fa- 
cile aux  enfans  mefmes,  quelle  apparence 
que  vous  vous  en  fufliés  feruy  en  vne  figni- 
fication  fi  différente  ?  Qui  pourroic  en 
cela  deuiner  la  participation  aux  fouffran- 
ces  de  Chrift  par  la  patience  dans  les  af- 
fligions de  la  Croix,  &  le  changement  des 
promeffes  des  bcnedidions  temporelles  de 
la  Loy  ,  en  celles  des  benedidions  fpiri- 
tuelles  de  TEuangilc  ?  Depuis,  encore  que 
vous  vous  foyezvn  peu  efclaircy  en  Texpli- 
cation  de  vos  fentimés,fîoferay-je  vous  dite 
franchement  qu'ils  ont  tousjours  tenu  quel- 
que chofe  de  ce  premier  deflein.  Ce  que 
ie  n'impute  nullement  à  faute  de  clarté  en 
vos  conceptions,  ny  de  facilité  à  les  expri- 
mer ,  comme  il  femble  que  vous  Tayez 
pris  quand  vous  vous  eftes  monftré  fi  fen- 
îîble  à  ces  mots  de  ma  lettpc  ,  l'aimerois 
mieux  me  tenir  a  la  refponfe  qne  M  on  fient 
Cameron  faifeit  a  cette  ^ueftion  ,  <jue  d'y 
rejpondre  aujji  foiblement  ^  ohfcurement 
comme  vous  faites,  le  fçay ,  Monfieur,  les 
grâces  que  Dieu  vous  a  départies,  &ievoy 
que  hors  la  Théologie,  vous  vous  expliqués 
en  toutes  chofes  clairement ,  &  quelques- 
fois  mcfrac  vn  peu  trop  fortement.     Mais 


^3^  Réplique  a  Adonfeur 
vous  aués  voulu  cti  ces  commenccmeiîs 
couurir  de  quelques  ombres  les  lumières 
que  vous  nous  promettes ,  ou  pour  nous 
en  aigaifer  le  dcfir  ,  ou  pour  les  autres 
raifons  que  vous  en  auez  par  deuers  vous: 
fi  ce  n'eft  pludoft  que  la  matière  mefme 
n*ait  pas  refpondu  à  la  force  ny  à  la  clarté 
naturelle  de  voftre  efprit.  Et  ie  ne  le  diroy 
pas  fi  hardiment ,  fçichant  quelle  eft  la 
médiocrité  de  ma  capacité,  fi  ien'auoisvea 
diuers  grands  perfonnages  faire  cette  plain- 
te de  vos  efcrits,  qu'ils  ne  fçauoient  bien 
fouuent  par  oufaifir  vos  fentimens,  tant 
les  idées  que  vous  en  reprefentés  font  au- 
cunes fois  tenebreufes.  lùignez,  s'il  vous 
plaid,  à  cela  ,  que  vous  n'auez  pas  iugé 
à  propos  d*imiter  la  nature  en  la  produ- 
ction des  animaux  parfaits,  ôc  mettre  hors 
tdut  d*vn  coup  toute  voftre  doâ:rine  en  vn 
corps,  de  façon  que  nous  en  peulïions  ap- 
perceuoîr  les  proportions ,  &  voir  la  cor- 
refpondance  que  fes  parties  peuuent  auoir 
cnfemble.  Ayant  refolu  de  changer  à  peu 
préstoute  lacôftitution  de  noftreTheoIo- 
gie,vous  vous  eftes  pris  tantoft  à  Técorce  & 
tantoft  au  bois,  en  auez  transformé  icy  vne 
branche,  &  làTautre,  comme  vous  Teftimés 
duifible  à  vos  intentions.  De  façon  qu'ex- 
cepté le  point  de  laluftification^  fur  lequel 
vous  aués  dit  ouu«rtement  ce  que  vous  eti 
penfiés,  ilnous  aefté  iufques-icy  difficile  de 


de    L.    Aî.  lyy 

bien  comprendre  à  quoy  doit  aboutir  cette 
metamorphofe  Encore  me  fcmble-t-il 
qu'en  l'explication  de  la  dodlrine  de  Ja  lu- 
{iifîcation,Youseftâbliirés  quelques  hypo» 
thefes ,  qui  ne  s'accordent  pas  bien  auec 
celles  que  vous  aucz  pofées  dans  les  Thefes 
de  la  Predeftination,  &:  qu'en  quelques  au- 
tres rencontres  vous  vous  enueloppez  en 
des  répugnances  alTez  manifeftcs.  C'eft 
ce  qui  a  fait  qu'encore  que  iepenfalfe  auoir 
aucunement  entendu  voftte  dodrine  fur 
l'efficace  de  l'opération  de  la  grâce  de  Dieu 
en  nous,&  qu'ainii  i'eulTebien  peuluy  aller 
tout  droit  à  la  rencontre,  fans  prendre  le 
deflour  que  vous  m'objedtez  :  i'ay  néant- 
moins  eftimé  qu'il  eftoit  plus  à  propos  de 
faire  ainfi,  pour  enceindre  (î  bien  de  toutes 
parts  l'erreur  que  vous  y  commettez,  qu'il 
ne  luy  reftaft  aucun  efchappatoire.  Et  ie 
penfe  ,  quelque  bruit  qu'elle  y  face  en  fe 
débattant, que  vous  voyez-bien  vous  mef- 
mes  qu'ellene  s'en  peut  pas  desfaire.  Neât- 
moins,  fi  vous  auez  encore  quelque  peine 
à  le  reconnoiftre  ,  i'efpere  que  ie  vous  en 
deliureray  auant  que  de  venir  à  la  fin  de  ' 
cette  Réplique.  Quant  à  ce  que  vous  vous 
plaignez  que  ievous  fais  dire  quelquesfois 
àz%  chofes  à  quoy  vous  n'aués  pas  penfé, 
vcritablemét  ie  m':n  eftonne.  Car  en  tout 
ce  difcours  où  ie  dîfpute  contre  vous  tou- 
4i^nt  l'opération  de  l;i  grâce,  depuis  1^ 


"138         Réplique  à  Monjieur 

page  35.  iufques  à  la  j^.  de  ma  lettre,  ie 
ne  vous  impute  chofe  quelconque  ,  fiiioa 
d*auoiu  die  comme  les  Arminiens  ,  que 
Tentendemcnt  des  hommes  à  qui  l'Euaii- 
gile  eft  prefché  ,  eft  également  affedé  par 
Tillumination  de  la  grâce.  Encore  ne  le 
fay- je  qu* auec  vn ,  ce  femble^  qui ,  comme 
vous  fçauez,  tient  Taffirmation  enfufpens. 
Cependant,  quoy  que  les  Arminiens  dicnt 
là  deffus  ,  (  &  nous  en  verrons  quelque 
chofe  au  progrez  de  cette  difputc  )  c'eft 
vne  dodrine  laquelle  vous  enfeignez  tout 
à  defcouucrt,  &  ne  pcnfez  pas  que  TEuan* 
gile  puifle  eftrc  iuftement  appelle  le  mi» 
niftere  de  TETprit ,  s'il  n'eft  accompagné 
de  la  grâce  intérieure  enucrs  cous  ceux  à 
qui  on  l'annonce.  Et  ne  vous  accrochez 
pas,  s'il  vous  plaift,  à  ce  mot  également. 0\x 
il  faut  nccelTaircment  que  vous  abandon- 
niez cette  propofition  ,  que  la  grâce  de 
TEfprit  fuit  tous- jours  6c  enuers  tous  ia 
prédication  extérieure  de  la  Parole  :  où  il 
faut  que  vous  reconnoiflîez  qu  elle  ia  fuit 
également  enuers  tous  j  l'inégalité,  comme 
novs  verrons,  ne  s'y  pouuant  adiuftcr  aueç 
le  refte  de  vos  hypothefes. 


T)e  légalité  de  la  corruption 
des  hommes. 


MA  I  s  afin  que  vous  ne  vous  plaîgnuz 
plus  que  ie  pren  le  circuit  trop  long 
pour  vous  enfermer  ,  ie  viens  au  particu- 
lier de  la  difpute  touchant  Tégalité  &  iné- 
galité de  la  corruption  de  la  nature  hu- 
raaine.  Vous  auez  dit  »  Monfieur  ,  que 
ce  qui  fait  que  d'entre  les  hommes  à  qui 
l'Euangile  eft  prefche  ,  les  vns  croyent,  & 
les  autres  ne  croyent  pas,  c'eft  qu'en  cette 
commune  corruption  de  la  nature,  il  y  a 
quelques  vns  d*entre  les  hommes  non  ré- 
générez ,  qui  ne  font  affectez  en  leur  vo- 
lonté que  du  fimple  amour  d'eux- mefmes: 
les  autres  vont  iufques  à  Texcez  ÔC  au  foa- 
uerain  degré  de  Tamour  de  foy-merme,qui 
eft  l'orgueil.  Qu^en  ceux-cy  le  mal  eft  tel, 
qu'il  ne  peut  eftre  furmonté  par  la  grâce: 
mais  il  la  furmonté.  En  ceux  là  il  y  a  du 
mal  à  la  vérité  ;  tel  neantmoins  qu'il  ne 
peut  furmontcr  la  grâce  ,  &  eft  furmonté 
d'elle.  De  forte  que  la  raifon  de  la  diffé- 
rence de  l'euenement  doit  eftre  prife  de  la 
diuerfité  de  la  difpofition  du  fujet  fur  le- 
quel la  grâce  opère.  Sur  cela  Tay  demandé 


2.40  de  l'égalité  de  la 

fi  cette  diueifîcé  de  difpofition  du  fu jet  vient 
de  la  nature  des  hommes  ou  nonjôcay  pre- 
fumé  que  vous  ne  diriez  pas  qu'elle  vient 
de  leur  nature.  Ma  raifon  eftoic  que  vous 
ne  voudriez  pas  vous  iettcr  en  ce  grand  in- 
conuenient  qui  naiffoic  de  voftre  dodrine^ 
que  de  leur  nature  les  vus  fufTent  moins 
mauuais  que  les  autres.  AdiouftâîqueTEf- 
ctiture  iainde  nous  fait  tous  égaux  en  ce 
qu'il  y  a  de  naturel  en  nous  ,  &  que  c*eft 
vn  tcfmoignage  d'orgueil  de  penfer  que  de 
fa  nature  on  ait  cfté  moins  orgueilleux  que 
fon  compagnon,  C'cft  ce  que  vous  chaftiez 
(i  viueméti&  me  demandez  (i  ie  le  croy  ainfi 
&  (1  ic  trouue  grand  inconuenient  à  dire 
vnc  chofe  que  tous  les  aages  5  tous  les  peu- 
ples ,  tous  les  pays  ,  tous  les  iiurcs  des 
Paycns  &  des  Chceftiens,  en  fomme  l'ex- 
périence de  toute  la  terre  Cefmoigne  & 
confirme  vnaniraement  ?  iufques  à  vous 
cmerueillec  à  quoy  ie  penfoy  quand  ievous 
efcriais  cela.  Aritlote  auoit  raifon  de  dire 
que  l'admiration  vient  de  faute  d'entendre. 
Car  Cl  vous  çuffiés  bien  entendu  ce  que 
ie  vous  difois ,  pour  certain  vous  ne  vous 
«n  fufîicz  pas  fi  fort  cftonné.  le  fçay  que 
ce  mox.de Namre^^tn  l'Efcriture  fain(5be> 
èc  au  langage  ordinaire  des  hommes,  figni- 
fie  quclquesfois  toute  cette  difpenfation 
^ont  Dieu  a  vfé  enuers  les  nations,  à  qui 
)(  n'a  point  leaeié  fa  Parole.    £n  quoy  U 

NatHTÇ 


coyrulHion  des  hommes.       A41 

Nature  cfl  onpolée  à  cette  autre  difpcnfa- 
tion  par  laquelle  Dieu  s'eft  manifeilé,  pre- 
iDicremciu  aux  Patriarches  par  viiions,  5c 
fonges,  ik  oracles,  puis  après  aux  luifs 
par  Moyfc,  &c  les  autres  Prophètes,  ^^  fi- 
nalement aux  Chrelliens  parla  prédication 
de  l'Euaiigile  ;  ôc  me  luis  expliqué  ailleurs 
de  la  raifon  pour  laquelle  en  cette  oppo(î- 
tion  cette  première  oeconomic  cft  appeilée 
de  ce  nom  de  nature.     C'effc  en  ce  fens  que 
i'Apoftre  dit ,  que  Is prspuce  ej}  de  nature  , 
&  que  les  Gentils  font  de  nature^  ou  fiatU' 
relie  fiem  les  chojes  qtu  font  de  la  Loy,      le 
fciy  au{îîqu*en  cette  diCpéfation  Dieu  a  def- 
ployé  l'efficace  de  fa  prouidécej  non  feule- 
rrîé:  au'gouuernemenc  dumiôdes  mais  auiÏÏ 
augouuernemenc  des  efprits  des   hommes 
mém,cs:de  forte  qu'ils  n'ont  aucune  penlée, 
&  r/executent  aucuns  deffeins,  finon  ftloa 
qu'eilç  lesrcgic,  &  qu'elle  adminiftrc  tous 
les  euenemens  des  chofes.    Mais  vous  fça- 
uez  auiîî  que  ce  mot  de  nature^  dz  en  l'Ef- 
eriture  faiiicbe,  3c  en  noftre  commun  lan- 
gage, notamment  en  ces  queftions  Theolo- 
giques  ,  f  gnifie  la   conftitution  de   l'eftre 
des  chofes,  &  de  l'homme  en  particulier  , 
tel  que  nous  le  deuons  tirer  d'Adam,  mife 
à  part  toute  confideration  de  l'opération  de 
la  prouidence  diuine.     De  façon  que  ces 
înots,  nature  des  hommes^  au  raifonnemenc 
dont  ie  me  fuis  ieruy  contre  vous ,  fignifie 


de  teoralite  de  la 


14% 

cette  dirpofition  de  noftr^  eftre  ,  non  eil 
égard  à  la  difFerence  que  Dieu  par  fa  pro- 
uidence  peut  mettre  entre  les  hommes  non 
régénérez,  mefmcs  fous  cette  difpenfationi 
mais  telle  qu'elle  fcroit,  fi  Dieu  les  aban- 
doiinoit  tous  également  à  la  corruption  de 
leur  péché  originel  ,  &  à  la  conduite  de 
leur  franc-arbitre.  Et  que  telle  fuft  mon 
intention  ,  vous  le  pouuiez  aifement  re- 
cueillir 5  premièrement  de  ce  que  i*ay  die 
par  deux  îo'is  leur  nature,  pour  monftrer 
queie  parle  de  la  nature  humaine  feulemenc 
precifement  conliderée  en  elle  meime:  puis 
après  de  ce  qu'ayant  monftré  que  cette  dif- 
férence ne  peut  venir  de  la  nature  des  hom- 
mes ,  ie  dis  ,  Il  fandroit  donc  en  renenir  à 
fftel^fie  dijpcnfation  partictdtere  e^tii  aurait 
tmpefché  es  vns  ce  c^h  elle  n  auroitpM  empef- 
chéés  atitres.  Ce  qui  monftreque  i'oppofe 
îaconftitution'purenient  naturelle  des  hom- 
mes, à  la  difpenfation  &  opération  de  Dieu 
sn  eux, quelle  qu'elle  puille  eftre.  La  na- 
ture humaine  donc  conûderée  en  cet  égard 
cft-elle  corrompue  également  en  tous  ,  ou 
non  î  Car  ie  ne  voy  point  encore ,  que 
vous  ayez  ouucrt  clairement  vos  fentimens 
là  delîus  :  ou  fi  vous  Tauez  voulu  faire, 
vous  vous  contredites  à  vousmefines.  En 
vn  endroit  il  femble  que  vous  le  niez  en 
refpondanc  ainfi  â  ma  queftion.  Vvfage. 
des  biens  &  des  maux  départis  anx  homme^ 


corruption  des  hommes.      243- 

fe!on  i* alliance  de  rjatftre  ,  eft  ce  qui  les  rend 
Oft  fîus  oumans  mauftais.  Les  hcmmes  en  la  Pig. 
nature  vfcnt  des  vns  &  des  autres  par  letir  *•*• 
franc- arbitre.  Et  par  Uur  franc- arbitre  {^ar 
Ircfael  ils  ne  detstennent  tamats  bons  )  ils  font 
neantmoins  plué  oh  moins  ntattuais  que  les 
autres  :  Dodrine  que  vous  auoiiez  auoic 
parfeinée  en  diucis  endioits  de  vos  thefcs. 
Ainfi  aicribucz- vous  cette  différence  au 
franc- arbitre  de  l'homme.  Ailleurs  il  feni- 
blc  que  vous  l'affirmez.  Car  à  ces  mots, 
que  cejlvn  tefmotgnage  d'orgueil  de  penfer  Pagi 
qfte  de  fa  nature  on  att  efîè  moins  orgueilleux  34-  3λ 
que  fin  compagnon  ;  Vous  refpondez  que 
ie  commets  vn  fophifme  fans  y  penfer,  en 
difant  de  fa  nature  ^  au  lieu  de  àiïçpar  la 
nature  y  pource  que  Dieu  eft  auiïi  Maiftre 
de  la  nature ,  &  difpenfateur  de  toutes  les 
caufes  d'iccllc.  Tellement  que  lî  quclqu'vn 
eft  moins  mauuais  &  moins  orgueilleux 
qu'vn  autre  parla  nature :,  cet  cfFccfc  doit 
îftre  attribué  principalement  à  1  opération 
de  Dieu  ,  qui  par  le^s  caufes  de  l'Alliance 
dénature  a  reprimé  en  celuy-là  l'amour  de 
foy-mefme  ,  ou  en  a  addrclfé  les  allions 
par  les  voyes  d'honnefteté  &  de  modeftie. 
A  quoy  vous  adjouftez  que  ceux  d'entre 
lesPhilofophes  qui  en  ont  creu  autrement, 
ontefté  louuerainemcnt  orgueilleux.  Ainfi 
vous  oftes  cela  au  franc-arbitre  de  Ihomme, 
^  Tatcribucz  à  l'opération  &  modération 


14  4^  ^^  l* égalité  de  la 

de  la  proiiidence  diuinc.   Il  eftr  vray  qu'on 
peut  encore  demander  comment  vous  en- 
tendez cette  opération  là  i  Ci  elle  gift  feule- 
ment en  la  dilpenfation  extérieure  des  biens 
ôc  des  niaux  qui  menuent  le  franc  arbitre 
de  riiofiime,  comme  les  obiedfcsont  accou- 
ftumc  de  mouuôir  les  facultez,  de  rien  da- 
uantagcjoubien  fi  elle  gift  auflien  quelque 
efficace,  quelle  qu'elle  puilfc  eftre,  qui  mo- 
dère au  dedans  le  franc-arbitre  mefme  ,  ôc 
face  qu'il  vfe  de  ces  biens  6c  de  ces  maux, 
autrement  que  de  foy-mefme  il  ne  feroic 
fans  elle.     Et  derechef  là  defTus  encors 
vous  Devons  accordez  pas  auec  vous  mef- 
me.    Car  en  quelque  lieu  où  ie  vous  dis, 
que  le  cœur  de  l'homme  eft  totalement  in- 
domptable par  les  chofes  externes, quelles 
qu'elles  foyent,  fi  Dieu  ne  defploye  au  de- 
dans quelque  efficace  de  fa  puidance,  vous 
dites  que  ^fiand  Diea  dompte  r orgueil  de 
l'homme  par  les  caftfes  de  l* alliance  de  nature^ 
il  le  fait  extérieurement,    ^j*e  tant  le  mi  m 
niflere  de  la  vie  ,  (  c'ell  à  dire  félon  vous, 
toute  rœconomie  de  l'alliance  de  nature) 
efi  externe,    ^ne  quand  Dteti  defploye  Vef^ 
faace  de  fa  pmjfance  par  la  loy  y  il  U  déployé 
an  dehors ,  é'  non  au  dedans.    Mais  ailleurs 
vous  dites  aflfez  manifeftcmcnt  le  contraire. 
^  ^S»     Voicy  vos  paroles.  Cependant  fi  en  parlant 
^^*^        de  cet  effeU;  ,  par  lequel  les  vns  font  rendus 
moins  mauvais ,  on  dit^  comme  vous  faites 


Pag 

75» 


corruption  des  hommes.      24J 

^fé€  celtty  qm  efi  tel,  l*efi  de  fa  nattire  ,  celik 
fe  poHrrott  prendre  en  tel  ftns  qvi  on  ofterott 
i^intert^ention  de  L'opération  de  Dte»^  ^  toute 
la  modération  de  fa  providence,  pour  attribuer 
à  r homme  feul  U  caufe  de  ce  qu\l  efl  tel. 
Auquel  cas  certes  fe  feroit  Corguetl  mefme^ 
$u>  nous  voyons  ap*J/i  tomber  en  ce  genre  la 
fluf^art  des  Phtlofophes,  qui  difent  que  C hom- 
me doit  bien  rendre  grâces  à  Dteu  pour  la 
profpcntédefes  vignes  CT  defesoltues  ;  mais 
que  nul  ne  doit  faire  facrtfices  pource  qn  il  efi 
deuenu  fage  ou  vertueux,  La  profperité  des 
vignes  &  des  oliuesscomme  ie  croy,  eft  de 
la  modération- externe  de  la  Prouidence. 
LafagcfTe^  la  vertu  confifte  dans  les  mou- 
uen^ens  intérieurs  de  rcfprir,  qui  fc  mani- 
feftcnt  au  bon  vfage  de  ces  chofes.  Si  donc 
toute  ropcfation  de  Dieu  en  l'alliance  de 
nature  eft  ex.terne,  pourquoy  voulez- vous 
que  les  Philofophes  rendent  grâces  à  Dieu 
auflî  bien  pour  les  chofes  du  dedans  com- 
me pour  celles  du  dehors  ?  Et  (\  vous  les 
blafmez  fi  feuerement  de  ce  qu'ils  s'attri- 
buent les  bons  mouuemens  du  dedans,  qui 
fe  tefinoignent  en  Tvfagc  des  chofes  ex- 
ternes ,  pourquoy  ne  voulez- vous  pas  que 
l'opération  de  Dieu  en  euxfoit  autre  qu'ex- 
terne, &confifte  feulement  en  la  rcprefen- 
tation  &  difpéfation  des  obj e6ls  extérieurs? 
Partant  en  attendant ,  ou  que  vous  vous 
cfçlaircifliez  dauantagc,  ou  que  vous  r^ 

<i3 


Z^f^  de  Inégalité  de  la 

conciliez  vos  fentimens ,  ie  vous  monftre- 
ray  premièrement  que  la  nature  de  Thom- 
me,  confideréc  comme  l'ay  fait,  efl:  égale- 
ment corrompue  en  tous.  Puis  après  ie 
vous  diray  mon  fentiment  touchant  les 
caufes  de  la  différence  qui  eft  entre  les 
hommes  non  régénérez ,  &  comme  il  les 
faut  rapporter  à  la  Prouidence  Diuine. 
D*oii  ret'ultcra  la  folution  de  tout  ce  que 
vous  dites  contre  cette  doctrine. 

Vous  dites  en  vosthefes  de  la  Predcfti- 
Thef.  nation  quQ  p4r  ie  premier  péché  de  l'homme^ 
4*'  ^  par  la  pethe  cjut  l\  j'tàtny  ,  entant  ejH'elle 
a  efte  infligée  felo»  tes  caufes  de  l'alliance  de 
nature  y  laquelle  le  pechè  (;.uoit  violée  ,  tout 
le  genre  humain  <jhi  efl  ijfié  d' Aaam  ,  ^ 
compris  en  cette  mefme  alliance  de  nature  fe^ 
Ion  la  condition  de  la  naifjance  ^  hqptelle  efl 
commune  à  topu  ,  a  eflè  tnfelJé^  d*vne  pareille 
tache.  D'où  efl  auflî  venu  que  comme  Adam 
eflant  affuietti  à  la  peine  ^  a  eu  la  volonté 
inclinée  &  déterminée  a  i' amour  de  foy-mef^ 
r*ie  ^  &  a  efle  de  necejfité fait  pécheur  ,  ainfi 
aujji  ont  eflé  tous  [es  dejcendans.  Là  ,  où 
.  par  ce  mot  dépareille^  vous  entendez  que 
nul  n'a  efté  exempt  de  cette  condition,  bien 
que  les  dcgrez  de  la  corruption  ayent  cfté 
inégaux',  ou  que  tous  ont  efté  infcdez  de 
cette  tache  en  pareil  degré.  Si  ClÙ.  le  pre- 
mier, ie  ne  compren  pas  comment  le  péché 
originel  foie  venu  en  confcquencc  du  pre- 


corruption  des  hommes.      147 

mîer  péché  &c  de  la  peine  qui  Iny  eft  infli- 
gée, ôc  fclon  la  condicion  de  naiftre  d'A- 
dam, laquelle  nous  eft  commune  â  tous  , 
&  que  neancmoins,  nousen  foyons  inéga- 
lement entachez  de  noftre  nature.  Car  nous 
ne  naifTons  pas  moins  d*Adam  les  vns  quç 
les  autres^  Et  fi  le  péché  originel  eft  vne 
peine  de  l'actuel  lequel  il  a  comtnis,  il  n*y 
a  nulle  raifon,  puis  que  la  relation  ôc  com- 
munion que  nous  auons  auec  le  premier 
pcrc  eH  é^^aîe  en  tous, quç  le  péché  foit  plus 
imputé  aux  vas  quaiîx  a  >  rv  s  ,  pour  eftre 
puny  en  eux  inégalement.  Si  c*cft  le  fécond, 
au  moins  ay-ie  des-^ja  obtenu  cela  de  vous, 
qu*en  la  nature  humaine ,  confiderée  con^- 
me  ie  la  confidere  maintenât,  la  corruption 
du  pechë  originel  eft  également  efrandue. 
Si  donc  il  paroift  après  quelque  différence 
entre  les  hommes  en  croiifant ,  il  faudra, 
ou  quelle  vienne  de  la  force  du  franc  arbi- 
tre de  quelques  vns,  qui  reprime  cette  per- 
ucrfe  inclination  naturelle  ,  que  les  autres 
par  leur  mefme  franc-arbitre  fuiuent  à  Pa- 
bandon.  Ce  qui ,  par  voftre  adueu  mefme, 
çft  d'vne  dodtrine  d'orgueil.  Ou  que  la 
corruption  &  la  difpofition  du  francarbi- 
tre,  félon  cette  corruption  ,  eftanc  égale  en 
tous,  la  différence  qui  y  eft  vienne  d^ailleurs 
que  de  Lur  nature.  Ce  que  mon  obie(^ion 
auoit  prétendu. 

Mais  quoy  qu'il  fu;i;e  de  vos  paroles;,' 


i4S  de  tcgalite  de  la 

rÉfcriture  Tenfcigne  ainfi  ;  Se  s'il  fc  faloit 
eftonner  de  rien  ,  ce  deuroit  eftrc  de  ce  que 
lercm.  vous  prétendez  le  contraire.  Vous  fçaucz 
17.  ^.  que  ce  palTage  de  leremie  ,  ^«^  le  cœur  efi 
de fsfpei émeut  malin  par  dejpis  toutes  chofes^ 
cft  pris  par  les  anciens  &  les  modernes  pour 
vne  defcîipcion  de  la  nature  humaine.  Qiie 
fi  vous  confentcz  à  celte  opinion  ,  comme 
ie  ne  voy  rien  qui  vous  oblige,  voire  qui 
vous  permette  de  vous  en  départir,  il  fauc 
que  vous  entendiez  cette  malice  deieiperéc, 
ou  de  ceux  qui  font  moins,  ou  de  ceux  qui 
font  plus  mauuais.  Si  des  plus  mauuais^ce 
n'eft  pas  vne  defcription  de  la  nature  hu- 
luaine,  puis  qu*irl  y  en  a  beaucoup  qui  ne 
font  pas  delefperêmcnt  malins,  &  par  def- 
fus  toutes  chofes.  Si  des  moins  mauuais, 
comment  eft  moins  mauuais  qu\n  autre 
celuy  qui  Teft  derefperément  ôc  par  dedas 
tout  ?  S.  Paul  le  dit  encore  plus  clairemenr. 
Car  au  commencement  de  i'Epiftre  aux 
Romains  il  met  premièrement  cette  propo- 
fition  en  auant,  que  l^tre  de  Dieu  je  rende 
tOHt  a  plein  du  Ciel  jur  toute  inlc^fnté  ^  in- 
^  ittfiice  des  hommes  Or  y  a-t-iien  ces  pa- 
roles, comme  le  dodlcBeze  l'a  remarqué  , 
vne  hypailage  toute  manifcfte,  &:  alfez  or- 
dinaire entre  les  Hcbricux,  pour  à'iïQ^  far 
Vtmpieté  ^  i' iniufiice  de  tons  les  hommes, 
Pourcc  que  ces  mots,  a'^^r^;?^  qHdsditten'> 
nent  la  vérité  de  Dieu  sn  inissfiice  y  conuien- 


corruption  des  hommes       249' 

nent  à  tous  :  Et  ceuxcy  encore,  pource que 
ce  qi*i  fe  peut  corniotft-re  de  Dieu  efi  mantfefl-è 
en  eux-^  dcc.  Dieu  s'eftant  tclleincnt  reuelé 
en  fes  ouurages,que  cette  forte  de  reucla- 
tion  eft  commune  &  égale  â  tous  les  hom- 
mes du  monde.    Et  ledefTein  de  1  Ajxjftre 
requiert  qu'il  ait  voulu  parler  ainfi.   Car 
il  veut  prouuer  qu*il  n'y  a  qu'vne  meHne 
forte  de  iuftifîcation  pour  tous  ,  à  fçauoir 
lafoyen  Chrift,  d'autant  que  tous  les  hom- 
mes du  monde  font  également  exclus  de  la 
iuftifîcation  par  lesoetiures.  Il  prouue  donc 
cette  propofition,  que  Tire  de  Dieu  fe  re- 
nde fur  tous  les  hommes  du  monde,  par  la 
dcfcripiion  Se  le  dénombrement  de  vices 
tels  Se  en  fi  grand  nombre ,  que  ie  croy  que 
vous   m'accorderez  qu'il  a  eu  intention  de 
reprefenter  vn  défbordement  extrême  ,  ÔC 
auquel  il  ne  fe  peut  rien  adioufter.   Or  ne 
feroit  pas  cette  ratiocination  conuenable, 
fi  la  propoiition  eftant  vniuerfeile,  lapreu- 
ue  ne    comprenoic    auffi  vniuerfellemcnt 
tous  les  hommes.     Ce  qui  monftre  que 
r  Apoftre  a  penfé,  ou  que  tous  les  hommes 
ort  efte  actuellement  tels  qu'il  les  defcrir, 
ou  que  s'ils  ne  l'ont  pascftéadtuellcment, 
leur  nature  ne  doit  pas  laiifer  d'eftre  efti- 
mée  toute  fembiable  ,  la  différence  venant 
d'ailleurs  que  de  leur  franc-arbitre.    Car 
c'eft  comme  s'il  difoit ,  Voila  la  peinture 
du  genre  humain.  Voyez  fi  des  gens  ainfî 


ajô  de  t égalité  de  U 

faits  peuuent  cfperer  iuftification  par  leur$ 
œuures.  A  quoy  fert  encore  ce  qu'il  dit» 
que  cet  horrible  débordement  eft  venu  de 
Çcjqûe  Dieu  les  a  abandonnez  a  euxmcl- 
lïies.  C'eftoit  luy  qui  retenoitjacoriuption 
de  leur  nature  auparauanc:  Ôc  tout  aulîi-toft 
qu'il  a  ceffé  d*agir  en  eux  pour  la  reprimer, 
elle  s'eft  lailTée  aller  à  toutes  ces  infametez 
qu'il  raconte,  Pourquoy  donc  s  il  y  en  a 
eu  quelques  autres  dont  le  vice  ait  femble 
plus  raodefte  de  plus  réglé  ,  ne  l'attribue- 
rons nous  pas  à  cette  opération  de  Dieu 
qui  les  a  réprimez  ?  Et  pourquoy  n'eftime- 
rons-nous  pas  encore,  que  fi  cette  opération 
cuft  cefTé,  ils  euflent  efté  entièrement  fem- 
blables  aux  autres  ?  Mais  encore  n*eft-ce 
pas  fur  cela  principalement  que  ie  fay  force. 
Apres  auoir  ainfl  defcrit  la  vie  de  ceux  qui 
ont  efté  les  plus  difTolus  &  les  plus  infâmes, 
les  plus  cruels  &  les  plus  dénaturez,les  plus 
horriblesj&ies  plusabominables,ilfe tour- 
ne aucômcnccmcntdu  chapitre  fécond  vers 
Ceux  qui  les  condamnoient,  &  qui  toutes- 
fois  nç  valoient  pas  mieux  qu  eux  ,  &  dit, 
Foftrtant  o  homme  qHiconque  tu  feis  ,  tté  es 
fans  excufe ,  car  en  ce  que  tu  iuges  autruy^ 
tu  te  condamnes  toy-mefme^  veu  que  toy  qui 
iu^es  fais  Us mefmes  chofes.  Or  eft  ce  pafTage 
fort  diucrfcment  interprété.  Mais  de  quel- 
que façon  qu'on  l'entende, il  eft  également 
fort  pour  monftrer  régalité  de  la  corrup- 


\ 


corruption  des  hommes.       ijj 

tion  de  noftre  nature.  Car  fi  vous  Tenten- 
dcz  des  Magiftrats,  &  notamment  de  ceux 
qui  gouuernoient  la  République  de  Rome, 
comme  font  ChryToftome,  Oecumenius  , 
&  quelques  autres;  vous  égalez  les  Gâtons 
&  les  Scipions,  les  Metelles  Ôc  les  Cicerons 
aux  plus  mefchans  hommes.   Ce  que  vous 
trouuez  fi  eftrange  en  ma  dodtrine  j  àc  Ci 
vous   le  prenez  des  Philofophes,  comme 
ont  fait  entre  les  modernes,  Bucer, Martyr, 
Bcze,Bullinger,  &  tant  d'autres;  vous  met- 
tez les  Socrates  ôc  les  Platons,  les  Seneques 
ôc  les  Plutarques  en  mefme  Cacegorie  auec 
ces  deteftables.      Si  vous  l'expliquez  des 
luifs  comme  ont  fait  Luther  ÔcTolcc,  vous 
n'auez  pas  meilleure  opinion  de  la  nature 
de  la  nation  ludaïquc,  que  des  pires  d'encre 
les  Gentils.    Et  (1,  comme  Caluin  ,  vous 
entendez  ces  Saintereaux  ^  comme  il  parle, 
c'eft  à  dire  ces  hypocrites,  qui  foit  en  Tvn, 
foit  en  l'autre  peuple,  luifs,  di-je,   & 
Gentils  ,  ont  fi  bonne  opinion  d'eux  mcf- 
mes,  fous  ombre  que  leur  vie,  à  la  regar- 
der extérieurement ,  femble  eftre  moins  re- 
prehéfible,  vous  faites  leur  condition  égale 
à  tous  en  ce  qui  eft  de  leur  nature.      Car 
£ain6t  Paul  diftribue  manifeftenvent  tous 
les  hommes  non  régénérez  en  deux  bandcsj 
dont  Tvne  comprend  ces  débordez  à  toute 
extrémité,  &  l'autre  ceux  qui  fevantoient 
de  plus  de  modeftip  en  leurs  depoitemcnsj 


l^l  ^^  légalité  de  la 

ôc  néanmoins  il  les  fait  tous  auflî  iticf- 
chans  les  vns  que  les  aucres.  La  prcuue 
que  ic  tiieray  des  lieux  du  croilicfriie  cha- 
pitre que  vous  aui.z  ail.  gué,  mais  que  vous 
n'â'uc-z  pas  entendu  ,  leia  encore  plus  cui- 
dente.  A  la  Çïn  du  fécond  il  a  égalé  les 
Iu)fs  aux  Gentils  en  ce  qui  cft  des  caufes 
de  la  iaftification.  Au  commencement  du 
troilieGne  il  prcuienc  vne  obiedion  ,  &-  y 
refpond  ,  en  accordant  que  les  ïuifs  onc 
eu  de  grandes  prerogatiues.  Au  verfet 
neufiéme,  il  preuicnt  lapenfée  des  luifs  qui 
cftoieiit  pour  tirer  de  fa  conceffion  tou- 
chant ces  prerogatiues  quelque  aduantage 
pour  la  caufe  de  la  iuftjfication  ,  &  nie  que 
pour  cela  leur  condition  foit  plus  excellen- 
te. Ce  qu'il  prouue  parce  qu'ils  font  tous 
coupables  dcuant  Dieu,  &C  demonftre  in- 
continent qu'ils  font  tous  coupables  ,  par 
les  pafTagcs  qu'il  allègue  des  Pfeaumes. 
Là  vous  ne  nierez  pas  qu'il  choifit  dans  les 
Pfeaumes  àc  Dauid  les  lieux  cfquels  ce 
Prophète  a  reprefenté  la  mefchanccté  des 
plus  mcfchans  hommes  qui  fuifent  en  la 
ludée  de  fon  temps ,  &c  que  Dieu  auoit  en- 
tièrement abandonnez  à  eux  mefmes.  Et 
n*en  faut  point  d'autre  preuue  que  le  récit 
de  ces  paroles.  //  ny  a  ntd  qm  entende  , 
il  ny  a  nul  qui  recherche  Dteu,  Ceft  vn  fe* 
fulcre  otmert  qtie  ledr  gofier  j  Ils  ont  fraudu- 
lenfement  vfé  de  leurs  langues  \foH$  le  fers 


corruption  des  hommes.        lyj 

levrei  tl  y  a  venm  d*ajpic .  àtfe^t^ds  la  bouche 
eft  flewe  de  waledtUion  ç^  d* amertume^ 
Leurs  pteds  fofst  légers  A  rejparjd>e  le  f^ng* 
Dejhhtiton  ç^  mifere  eft  en  leurs  iu)es^ 
Encore  ces  mots  onc  plus  de  force  ,dans 
les  lieux  mefmes  d'où  TApodre  les  tire. 
Apres  cela  il  conclut ,  Or  jçnuons  nous  qut 
tout  te  ^us  la  Loy  dit ,  elle  le  dit  à  ceux  ^ui 
font  fous  la  loy.  Que  veut  il  donc  dire  ? 
Certes  ou  fa  ratiocmation  ne  conclut  pas, 
ou  il  dit  que  cette  defcription  qu'il  fait 
de  la  condition  des  luiFs  conuient  vniuer- 
fcilement  à  tous  ceux  de  cette  nation  :  car 
ils  cftoient  tous  fous  cette  dirpenfation 
qu'il  appelle  du  nom  de  Loy.  Et  partant 
tous  les  luifs  eftoient  aufli  médians  que 
ceux  contre  qui  Dauid  fait  ces  inuedtiues 
il  véhémentes.  Si  donc  il  y  auoit  de  la 
différence  cntr^cux,  il  faloit  qu'elle  vint 
d'ailleurs  que  d'eux  mefmes  ÔC  des  mouue- 
mens  de  leur  franc- arbitre.  En  ce  qui 
regarde  le  franc- arbitre  lApoftre  les  faic 
tous  femblables. 

Mais  pourquoy  faut -il  que  ie  vous 
prouue  par  la  parole  de  Dieu  ce  que  quel- 
ques Payens  ont  rccognu  ^ux  inefraes  ? 
Platon  ,  ou  qui  que  ce  foit ,  qui  eft  Tau- 
theur  de  cet  ancien  dialogue  intitulé  , 
De  la  vertu ^  introduit  Sociate  prouuanc 
que  la  vertu  ne  vient  pas  ny  de  nature  , 
iiy  d'cducation,ac  recôooiflantquileft  dif: 


ay4  ^^  l'égalité  de  U 

ficile  de  dire  d*ou  elle  vient.  Se  concluant 
en  fin  fon  difcours  par  ces  belles  paroles  , 
l'ay  opinion  que  la  pojjejjion  de  la  vertu  efl 
vne  chofe  dtutne  entre  toutes  ,   &   f«f  l^i 
hommes  demennent  bons  comme  les  demns  & 
les  Prophètes  font  tels  par  infpiratton  dttéine. 
Ca^'ceux  la  ne  fe  font  point  tels  nj  par  nature^ 
nj  par  art  y  mais  par  Vmfpiration  des  Dieux, 
I>*ou  vient  quelqftesfois  qne  les  gens  de  bien 
fredifent  les  chofes  qui  dotuent  arriuer  aux 
Républiques  par  quelque  diuine  infpiration^ 
plus  clairement  é*  pl^  certainement  que  let 
Prophètes  mefmes,    Oefi  pourquoy  ce  mot  eft 
foHuent  en  la  bouche  du  vulgaire  ,  Cefi  vn 
diuin  perfonnage.     Et  les  Lacedemontens  , 
quand  ils  veulent  louer  quelquvn  magnifia 
quement  ^  ils  l'appellent  Homme  dtutn.   Ce 
que  font  aujfi  fouuent  Homère ,  &  les  autres 
Poètes.    ,^j*^nd  donc  Dieu  veut  faire  quel- 
que grand  bten  a  vneRepublique^  il  y  fufcite 
i^  y  forme  des  gens  vertueux.    Et  an  con^ 
traire  pour  les  punir  il  les  leur  ofie.    Il  me 
femble  donc  que  la  vertu  ne  s* acquiert  point 
par  difctpltne ,  ny  par  nature  ,  mais  que  cejl 
Dieu  qui  la  donne  a  ceux  qui  l'ont.      Or 
croy-je  que  vous  eftimez  que  toute  i'ex- 
cellence  des  Payons  confiftoit,  non  en  ce 
que  quelques   vns  d*çux   polfedafTent  les 
vrayes  vertus:  mais  en  ce  que  lesvicesdes 
vns  eftoient  moindres  que  ceux  des  autres. 
Et  i'ay  quelque  regret  qu  vn  homme  Chrc- 


corruption  des  hommes.       ijy 

ftien  commevous,  aie  affii'mé,  voire  d*vnc 
alî'ffueration  Ci  forte,  ce  que  ce  Payen  a  nié 
es  propres  termes  efquels  vous  l'affirmez. 
Au  refte  tout  le  monde  (çaic  ces  deux 
beaux  vers  d'Homère  ,  que  Tel  eft  l'entent 
dément  da  humatm  ,  tjue  Ikpiter  le  donne  4 
chacun  uettx  détour  en  tour,  Plutarquc 
aufîl  &■  quelques  autres  Philofophes  ,  qui 
fe  font  mcfîez  d'expliquer  la  mythologie  de 
ce  Poète,  difeiit  que  ces  fréquentes  appari- 
tion des  Dieux  &  desDcelles  pour  empef- 
cher  tâtoft  Achille,&:  tantoft  Agamemnon, 
de  faire  quelque  mauuais  coup,  ne  fignifienc 
rien  fmon  la  prouidence  &  la  diuinité  , 
qui  refrène,  comme  il  luy  plâift,  les  pif- 
fions  les  plus  turbulentes.  En  vn  mot, 
luuenal  n'auroit  pas  dit,  Orandum  eft  vt 
fit  mens  fana  in  corpore  fano  ^  fi  ce  n'auoic 
efté  vne  commune  conception  que  c*e(t 
Dieu  qui  met  la  différence  qui  eft  entre  les 
hommes,  quelle  qu'elle  puilfe  eftre.  Et 
nous  auons  accouftumé  d'appeller  cela 
eftincelles  de  vérité  demeurées  de  refte  au 
milieu  des  efpailTes  ténèbres  du  menfon- 
ge.  Au  lieu  que  nous  nommons  orgueil 
6c  prefomption  infupportable  ,  ces  paroles 
de  Giceron  &  de  Scnequc,  que  nul  fage  ne 
rend  grâces  à  la  Diuinité  pource  qu'il  foit 
iuftc  &c  vertueux.  Ce  que  nous  n'aurions 
pas  droidt  de  faire  (î  la  différence  du  fage 
au  fol,  du  vertueux  au  mcfchant,  dépendoit 


15^  d(^'  légalité  de  la 

du  franc- arbitre  de  Thomme,  ,&  non  dé 
Toperation  de  la  prouidenccDiuine.  Voila, 
Monfieur ,  à  quoy  ie  penfois  quand  ie  vous 
ay  dit,  que  ce  fcroit  vn  grand  inconaenienc 
quinaiftroit  de  voftredod:rine3  ft  vous  fai- 
iîcz  les  hommes  deleur  nature  moins  niau- 
uais  les  vus  que  les  autres.     Mais  ie  ne 
fçay  à  quoy  vous   penlicz  vous-mcfme, 
quand  pour  prouuer  le  contraire  par  lapa- 
rôle  de  Dieu  5  vous  auez  allégué  les  paroles 
du  Seigneur  comparât  Corann&:  Betfaïda 
auec  Tyr  &  Sydon  ,  difant  qu'en  fa  bou- 
cKeccux-cy  ont  cilé  moins  orgueilleux  que 
ceux  là.     Quoy.  donc  ?  croyez  vous  que 
€ette  comparaifon  fe  face  à  intention  de 
dire  ,  que  réellement  &  de  fait  hs  Tyricns 
Se  IcsSydoniensfuirenc  moins mauuais que 
les  îuifs  5  ôc  cela  encore  de  leur  nature  ? 
Vous  croyez  donc  aufS que ncdre Seigneur 
a  voulu  dire,que  de  leur  nature  ils  eftoicnt 
bien  difpofez  à  croire  en  TEuangile  ,  s*il 
leur  cuft  efté  prefché.   Car  vous  ne  pouués 
recueillir  cette  moins  mauuaife  conftitution 
desTyriens  &  des  SydoniéSaTmon  de  ceque 
Chrift  prononce  que  s'il  eufi:  fait  fes  mer- 
ueilles  en  Tyr  3c  enSydon  comme  en  Go* 
rafin  (Se  Betfaïda,  on  s'y  fuft  repcnty  auec 
fac  ôc  cendre.     En   quoy  il   femble    que 
vous  attribuez  autant  au  franc -arbitre  de 
rhorame,  comme  font  les  Pel&giens,  &  que 
VOUS  auez  vne  merueilleufe  opinion  de  la 

volonté 


corruption  des  hommes.       zyy 

volonté  de  Dieu    cnucrs   Thomme.    C'efl: 
qu'il  a  voulu   que   ion    Euangilc  ait    efté 
prefcbé  parmy  des  gens  que    cet   orgueil 
dont  vous  parlez  ,  auoit  tellement  faifis, 
qu'il  eftoit  impoifible  que   la  puiflancc  de 
TETprit  mefme  l'y  furmontaft  3  &  en  a  re- 
fufé  la  prédication  à  ceux  qui  par  l'humi- 
liation de  leurs  coeurs  eftoicnt  bien  difpo- 
fez  â  croire.      Comrne  Ç\  Chrift  cuft  pris 
plaifir  à  parler  aux  rochers,  &à  refufer  fes 
inftru6tions  aux  hommes.     Vous  pouuez 
vous  refTouucnir  de    Tinterpretation   que 
feu  Monlieur  Cameron  donnoit  à  ce  paf- 
fage.     C'eft  vne  manière  de  parler  hyper- 
bolique dont  nous  nous  feruons  ordinai- 
rement pour  exaggcrer  vne  chofe  par  la 
comparaifon  d'vne  autre.     Comme  Ci  ie 
vouloy  reprocher  à  quelqu'vn  la  dureté 
impitoyable   de    fon  cœur ,  ie  luy  diroy 
qu'on  trouueroit  plus  de  pi^tié  en  vn  Turc 
ouen  vnTartare.    En  quoy  ie  ne  prcten- 
droy  pas  attribuer  quelque  loiiange  d'hu- 
manité à  ces  nations  fi  diffamées  de  bar- 
barie ;  mais  feulement  reprefentcr  empha- 
tiquement la  rigueur  inflexible  du  cœur  <le 
celuy  à  qui  i'aurois  aftàire.    Et  ne  croyez 
pas ,  s'il  vous  plaift ,  que  ce  foit  vn  tour  de 
l'agilité  de  fon  efprit ,  comme  vous  luy 
reprochez  en  quelque  lieu  d'en  auoir  vfé 
en  autre  chofe.    Vous  trouuerez  cette  in- 
ïerpraacion  dans  Caluin  ,  au  Traitté  du 


258  de  t égalité  de  U 

franc- arbitre  concre  Pighius ,  Se  dans  AI- 
uarez  mefme,  dans  les  difputcs  des  aydes 
de  la  grâce.  Chryfoftome  aufîi  fcinble 
auoir  eu  la  mefmc  pcnfce  en  Ces  Homélies 
fur  ce  palfage  i  car  il  dit  que  ce  que  noftre 
Seigneur  adioufte  encore  la  comparaifoû 
de  Sodome,  il  ne  le  fart  pas  abfolHment , 
mais  pour  adiouftcr  du  poids  à  fon  accufa- 
tion  6c  à  fon  reproche  \  de  que  c*eft  vne 
«  ,  manière  de  parler  femblable  à  celle  d'Eze- 
16»  51.*  ch'iel  ,  Tfi  iU  ififltfic  tes  focHrs  en  tontes  tes 
abominations  que  tH  as  commifes. 

Voyons  à  cette  heure  quelle  eft  la  dif- 
penfation  de  la  prouidence  Diuinc  ,  qui 
caufe  Tinegalité  qui  fe  trouue  entre  les 
hommes  non  régénérez.  le  dis  donc  par 
préalable,  qu'il  faut  vfer  de  beaucoup  de 
circonfpec^ion  en  la  confidcration  des  a- 
ctiohs  éc  des  paffions  humaines ,  pour  ia- 
ger  Cl  Tinegalité  qui  y  paroift,  eft  vne  mar- 
que certaine  que  leur  corruption  intérieure 
foit  inégale.  Les  allions  d'vn  hypocrite 
Se  à\n  profane  font  extrêmement  diffé- 
rentes à  les  regarder  au  dehors.  L'vn  fe 
reueft  de  rapi">arence  de  pieté  ,  qui  de  foy- 
mefme  eft  belle  3c  loUable:  fautre  defcou- 
ure  Cqs  vices  tout  à  nud  ,  ce  qui  de  foy- 
mefme  fait  horreur  aux  yeux  des  hommes. 
Figurez-vous  pourtant  que  Tvn  eft  hypo- 
crite. Se  Tautre  profane  au  fouuerain  degré, 
Us  ne  vaudront  pas  mieux  Tvn  que  l'autre 


corruption  des  hommes.      155^ 

Et  s'il  y  a  quelque  chofe  de  plus  &  de  mojns 
en  leur  mcfchanceté  ,  peut  eftre  que  c*eft 
Thypocritc  qui  l'emporte  à  la  balance. 
Dauantage,  les  diuers  obieds  fur  lefqucls 
les  paillons  des  hommes  s'exercent  ,  nous 
font  quelqucsfois  iuger  de  leur  difpofition 
intérieure  autrement  qu'il  ne  faut,  ppurce 
qu'au  iugement  humain  le  vice  n'y  paroift 
pas  fi  ennemy  de  la  nature.  L'objet  de 
la  cruauté  fait  qu'elle  engendre  de  l'hor- 
reur 5  car  on  n'y  void  que  fang  ôc  que 
meurtre.  Celuy  de  l'ambition  au  contraire 
femble  auoir  quelque  chofe  de  grand  ÔC 
de  glorieux  ,  ce  qui  produit  les  actions 
éclatantes  ,  &  que  d'ordinaire  on  eftime 
gencreufes.  Pour  cela  il  ne  s'enfuit  pas 
quVn  homme  extrêmement  ambitieux  foit 
moins  mefchant  deuant  Dieu  qu'vn  hom- 
me extrêmement  cruel.  Dieu  haït  bien  le 
fang  à  la  vericé  ,  mais  il  ne  luy  fait  point 
de  peur  comme  à  nous  ;  ôc  il  ne  fulmine 
pas  dauantage  contre  les  meurtriers  que 
contre  les  fourcils  efleuez&  les  yeux  hau- 
tains, les  nauires  de  Tarfcis  ôc  les  hautes 
montagnes.  le  croy  mefnies  que  toutes 
les  paillardifcs  de  Demetrius,  furnommé 
Poliorcctes  ,  n'ont  pas  cfté  en  fi  grande 
abomination  à  la  Diuinité,  que  cette  am- 
bition dcmefurée  par  laquelle  il  a  fouffert 
qu'on  nommaft  les  AmbafTadeurs  qu'on 
luy  deftinoit ,  du  nom  de  ceux  qu'on  en- 

R  i 


%66  de  légalité  de  là 

iioyoit  AUX  Oracles.  Et  cette  clémence  de 
Cefar  qui  a  eftc  tant  célébrée  pat  les  an- 
ciens &C  les  modernes  ,  n*a  pas  empefché 
que  fon  ambition  n'ait  plus  efpandu  de 
fang  en  TEmpiie  Romain,  que  la  brutale 
férocité  de  Caligula  &  de  Néron  tout  en- 
femble.  Pource  donc  qu'encore  que  de 
leur  nature  les  hommes  ayent  en  eux  les 
femences  de  tous  les  vices,  (î  eft-ce  qu*il  eft 
impoflible  qu'ils  les  exercent  tous  éga- 
lement ,  en  partie  d'autant  qu'il  y  en  a 
de  contraires  les  vns  aux  autres  ,  comme 
l'auarice  &  la  prodigalité;  en  partie  parce 
que  l'efprit  de  l'homme  n'efl:  pas  capable 
de  tantdcpaflions  fouueraincment  tendues 
en  vn  mefme  temps  en  tant  de  lieux  ,  il 
fautnecefTairemét  que  les  vns  s'appliquent 
à  vn  obieâ:  &  les  autres  à  l'autre ,  félon 
que  la  prouidence  de  Dieu  règle  noftre 
corruption  extrêmement  vague  &  indéter- 
minée d'elle- mefme.  Mais  pour  eftre  di- 
ucrfement  appliquée,  elle  n'en  eft  pas  moin. 
dre  pourtant  :  &  y  a  tel  qui  paroift  clément, 
qui  ne  l'eft  Unon  pource  que  cela  fert  à 
fon  ambition.  Si  la  cruauté  y  feruoit  5  il 
feroit  auffi  prcft  de  la  y  employer  comme 
la  clémence.  Car  il  y  a  ie  ne  fçay  quelle 
collu(ion  entre  cette  forte  de  démons,  qui 
tait  que  i'vn  cède  volontiers  ,  afin  que 
l'autre  règne.  le  diray  plus.  La  diucrfité 
des  adions  vicieufes  qui  s'exercent  pac 


corruption  des  hommes.       i6i 

^cnx  diiiers  hommes  fur  vn  mefme  obiet, 
n'induic  pas  inégalité  en  1?  véhémence  de 
leurs  inclinations  à  les  faire.  Car  les  con- 
ceptions de  nos  efprits,  Se  les  mouuemens 
de  nos  volontés  femblenc  bien  eftre  en 
noftre  difpofition  :  mais  l'exécution  dépend 
fouuent  de  çhofcs  qui  ne  font  pas  en  no- 
ftre puilTance.  Croirez-vous  donc  que 
celuy  qui  n*cft  retenu  de  s'abandonner  aux 
voluptez  du  corps  que  pource  qu'elles  rui- 
nent la  fanté ,  foit  moins  vicieux  que  celuy 
que  cette  crainte  n'empefche  point  de  pé- 
cher ^  pource  qu'il  eft  fort  Ôc  vigoureux? 
Ils  font,  fans  doute,  auiïi  mefchans  Tvn 
que  l'autre.  Et  ie  m'imagine  que  vous 
n  auiez  pas  bien  confideré  cela  ,  quand 
vous  auez  comparé  Irus  à  Agamemnon,  6c 
eftimé  que  le  premier  eftoit  plus  humble, 
pource  qu'il  eftoit  gueux  ,  &  l'autre  fans 
doute  ,  orgueilleux  ,  pource  qu'il  com- 
mandoit  à  l'armée  de  toute  la  Grèce-  Qui 
vous  a  dit  qu'Iras  ne  fuft  point  auflî  or- 
gueilleux entre  les  gueux,  qu'Agamemnon 
Peftoit  entre  les  Capitaines  ?  Ou  que  fi 
Irus  euft  efté  en  la  place  &  en  la  fortune 
d'Agamemnon  ,  il  n'euft  pas  efté  autant 
impérieux  que  luy,  &  autant  infu  pportablc 
à  Achilles  &,  aux  autres  ?  Certes  comme 
Homère  nous  defcritTerfite,  il  n' eftoit  pas 
de  beaucoup  plus  grande  côdition  qu'lrus: 
êc  neantmoins  catre  les  autres  vices  qu'il 

R   5 


xéi  de  l* égalité  de  U 

luy  attribue  ,  qu'il  eftoit  vn  bauard  ,  vti 
difcouretir  à  louage  ,  il  le  fait  Cï  glorieux» 
llliad.  ^u*ii  vouloit  ola  i^i'Ciiiivcti  Ç^cL^tKivciv^luj 
2.  feul  cofftefter  contre  les  Roys  ,  &  auoit  bien 
l'audace  de  dire  des  iniures  à  Agamemnon 
rnefmc.  Qu*euft-il  donc  fait  s'il  euft  efté 
en  fa  place  ?  Or  n'ay-je  pas  allègue  touc 
cela  pour  dire  qu'effcdtiuernent  il  n'y  ait 
eu  nulle  différence  entre  les  Payens  quant 
à  la  dirpx)fition  intérieure  de  leur  efprit. 
le  fay  volontiers  cette  ciuilitc  à  Ciceron, 
de  crofre  que  mefmes  quant  à  Tes  inclina- 
tions naturelles  ,  il  eftoit  moins  fangui- 
naire,  moins  incendiaire,  moins  débordé 
que  Caiilina.  le  l'ay  feulement  dit  pour 
monftrer  que  ce  feroit  très  mal  prendre 
fes  mefures  ,  que  de  iuger  du  dedans  par 
le  dehors  ,  ou  de  nier  qu'en  vn  homme  il 
y  ait  telles  ou  telles  pallions ,  fous  ombre 
que  fa  condition  ne  luy  permet  pas  de  \zs 
mettre  en  cuidcnce. 

Pour  ce  qui  regarde  cette  efficace  de  la 
prouidcnce  Diuine  dont  nous  parlons,  on 
la  peut  confîderer  ou  au  temps  de  noftre 
formation  dans  le  ventre  ,  ou  en  celuy  de 
noftre  éducation  pendant  l'enfance  ;  on 
en  celuy  de  l'aage  auquel  nous  fuiuons  la 
conduite  de  noftre  propre  raifon  en  nos 
adtions.  Et  quant  au  temps  de  la  forma- 
tion, ie  dis  que  dés  la  première  conception 
des  hommes  Dieu  prcfide  de  telle  façon  fur 


corruption  des  hommes]  16$ 
la  nature,  &  gouuemc  fi  puiflamment  cet- 
te corruption  originelle,  que  les  vns,quarid 
ils  viennent  à  croiftre  ,  font  enclins  à  vne 
chofe ,  ôc  les  autres  à  vne  autre  ,  dans  les 
vnslesconuoitifcs  du  corps  font  plus  ten- 
dues, &  dans  les  autres  moins.  So.it  quen 
quelques  vus  la  température  &  la  conftitu- 
tution  phyfique,  qui  dépend  de  la  volonté 
de  Dieu,  meflant  ôc  petrilfant  \  fon  plaifir 
les  principes  de  noftre  eftrc,  produife  cet 
efRd  :  foit  qu'il  iette  es  vns  quelques  fe- 
Tiienccs  de  ce  qu'on  appelle  vertus  politi- 
ques ,  militaires  Ôc  morales  ,  ôc  es  autres 
non  :  foit  qu'en  quelque  autre  manière  il 
laiffe  dans  les  vns  la  concupifccnce  à  l'a- 
bandon ,  dans  les  autres  il  commence  à  la 
modérer,  de  forte  qu'il  paroift  puis  après 
vne  manifeftc  différence  aux  adions  qui 
en  procèdent.  De  là  vient  que  quelques 
vns  font  dits  ivfvnç  <zir^oi  etpirtoj  ,  bien  fJcZ 
à  la  vertH  y  comme  Pififtratus  au  iugcment 
de  Solon  dans  Plutarque.  C'eft  à  dire, 
ceux  qtiihtu  de  meliore  Into  finxit  prdtçordiéi 
Tttan  ,  comme  .dit  le  Poète.  Ce  que  Ci» 
ceron  appelle  igniculoi  virtutum  à  natura 
accepfjfe  j  rapportant  â  la  nature  ce  qu'ii 
euft  mieux  fait  d'attribuer  à  la  prouidcn.ce 
Diuinc.'  Pour  le  regard  de  Tcnfance,  c'eft 
premièrement  de  celte  Prouidencc  encore 
que  dépend  le  foin  de  Tcducation  des  cn- 
hnSf  ÔC  que  les  vn^  rencontrent  ou  des 

3&    4 


2.64  ^^  Inégalité  de  la 

pères ,  ou  des  gouuerneurs,  qui  les  forment 
de  bonne  heure,  &  lors»  comme  dit  le  mef- 
me  Plutarque  ,  que  la  matière  eft  encore 
tendre  &  fufceptible  de  bonnes  impreflions: 
les  aucres  font  laiffez  à  leur  propre  con- 
duite, ou  tombent  entre  les  mains  de  gens 
qui  les  corrompent  par  leur  maùuaife  iw- 
ftitution  ,  &  par  Texemple  ;  de  forte  que 
leurs  naturelles  inclinations  au  mal  de- 
uiennent  extrêmement  violentes  ,  &  tout 
à  fait  incorrigibles.  Ce  que  tous  les  an- 
ciens Philofophes  ont  à  bon  droit  cftimé 
de  merueillcufemcnt  grande  importance, 
lufques  là  qu*Ariftote  eftime,  que  toute 
.  .-      la  vie  en  dépend  :  »  fMz^ov  thct^ifti ,  dit- il  , 

lib,  t.  wfjLinhv  y  fjLa,»^ov  o  td  ttS-v*  Et  toutesfois 
"P*  ï  il  fe  trompe  :  car  cette  éducation  ne  pro- 
fite de  rien  ,  fi  cette  mefme  Prouidencc 
n*agit  au  dedans ,  pour  empefcher  que  izs 
pcruerfcs  inclinations  ne  l'emportent  par 
deffus  l'inftitution,  comme  Socrate  mefmc 
reconnoift  qu'il  efl:  arriué  à  Cleophantus 
fils  de  Themiftocle,  &  à  plufieurs  autres 
cnfans  de  grands  &  illuftres  perfonnages 
de  la  Grèce  s  en  qui  la  maùuaife  nature  a 
prtualu  fur  la  bonne  éducation.  Ce  qui 
a  efté  fi  ordinaire  que  la  chofe  a  paiTé  en 
Prouerbe  :  Heroum  filij  »ox,e,  Icy  donc 
peut  auoir  lieu  cette  belle  comparaifoii 
d'Hippocrate  :  Que  noftrc  nature  eft  com- 


corruption  des  hommes.      i6j 

me  le  champ  ;  les  enfeignemens  &  les  pré- 
ceptes comme  les  fcmences  :  l'inftitution 
dés  l'enfance,  comme  le  foin  defemer  en 
bonne  faifon  ;  le  lieu  &  les  compagnies, 
comme  l'air  d'alenuiion  ,  qui  contribjs 
quelque  chofc  à  la  nourriture  delà  plante: 
la  diligence  &  afliduité  des  Gouueineurs, 
comme  celle  de  la  culture  :  &  le  temps 
finalement,  comme  celuy  qui  eft  necelfaire 
à  la  plante  pour  prendre  fa  iufte  grandeur, 
&  la  force  qui  luy  conuient.  Mais  il  y 
faloit  encore  adioufter  cette  efficace  ne- 
cefTairc  pour  faire  que  tout  prenne  accroif- 
fement.  Car  comme  en  Tacquifition  des 
vrayes  vertus, ny  le  planter  ny  Parroufer 
n'eft  rien,  fi  Dieu  n*infpire  la  grâce  de  fon 
Efprit  au  dedans,  côme  l'Apoftre  cnfeigne: 
Ainfien  Tacquifition  de  cette  ombre  de  la 
vertu  ,  qui  fait  les  vns  non  bons ,  comrr.c 
vous  reconnoiirez,mais  moins  mauuàis  que 
les  autres ,  tous  les  foins  extérieurs  font 
inutiles,  fi  Dieu  ne  reprime  en  quclq-ie  fa- 
çon les  paffions  au  dedans  par  la  modéra- 
tion de  fa  Prouidence.  Et  finalement  en- 
core cela  ne  foffîroit-  il  pas  fi  Dieu  ne  con- 
tinuoit  la  mefme  chofe  en  cet  aage  auquel 
nous  ne  dépendons  plus  de  la  conduite 
des  autres.  D'autant  qu*ainfi  que  les  ri- 
uieres  vn  peu  plus  rapides  minent  peu  à 
peu  leurs  leuéesj  &  fi  elles  viennent  \  s'en- 
fier,  les  rompent  &  les  emportent  de  vio^ 


zi;^  de  l^ûperation 

îe  iugement  que  rhomme  fait  de  la  grâces 
qui  luy  eft  prefentée,  ou  au  moins  radioii 
qui  fuie  nccefTairement  ce  iugement ,  fi  ie  . 
^iens  à    vous    demander  pourquoy    vue 
mefme  grâce   eftanc  pareillement  offerte 
à  rorgueilleux  &  à  l'humilie ,  ils  en  font 
vn  iugcment  différent,  vous  ne  pouucz  en 
cette  comparaifon  alléguer  aucune  raifon 
de  la  différence,  (inon  celle  qui  eft  prife  de 
cette  conftitution  qui  eft  purement  natu- 
relle ,  comme  dépendant   des   caufes   de 
raliiance  de  nature,  fans  aucun  meflange 
des  chofes  qui  appartiennent  à   TEuan- 

Vous  voyez, comme  îecroy,Monueur3 
que  fî  ie  vous  ay  dit  que  la  refponce  que 
vous  faites  à  la  queftio:i  de  la  manière  de 
Topcration  de  la  grâce,  c(i  foihle  Se  ohfctirCy 
ce  n*cft  pas  que  ie  ne  peuffc  dire  ronde* 
ment  Sc  ouaertsmcnt   qu  elle  eft  f^^fl^* 
Mais  ie  penfoy  que   vous   fupporteriez 
plus  doucement  le  reproche  de  foibleffe  & 
d*obfcarité  en  vos  fentimcns  ,  que  celuy 
die  mettre  en  auantdes  doctrines  fauffes  en 
chofe  de  telle  importance  qu'eft  la  religion. 
Et  n'euffe  pas  créa  que  de  cette  expreflion 
en  laquelle  ie  penfoy  vous  dire  la  vérité 
par  vue  circonlocution  capable  de  vous 
îa  faire  entendre,  vous  cufliés  voulu  tirer 
c4t  aduantagejque  bien  que  la  vérité  que 
vous  propofczsf  foit  tendictte  &  obfcure, 

fi  ne 


de  la  grâce,  iflj 

Ç\  ne  le  faloit-il  pas  rcictter  pourtant.  Afin 
donc  que  ny  vous  ny  moy  ne  nous  y  abu- 
iions  plus  ,  ie  vous  dis  fans  circuit  ,  puis 
que  cette  façon  çrenereufe  vous  plaift,  que  . 
voftre  opinion  non   feulement    n'eft  pas 
véritable  ,  mais  qu'elle   efl:   extremcmcnc 
dommageable  à  la   vérité  de   l'Euangiie. 
Au  refte  5  quant  à  ce  que  vous  m'accufcz 
de  nier  <S^  affirmer    tout    enfemble    vne 
mefme  chofe  dVn  mefmc  fujet  ,  d*autanC 
que  pour  prouuer  que  cette  do(ftiinç  de 
l'humiliation  légale  ne  peut  auoir  lieu  , 
î*ay  dit  que  la  condition  des  hommes  c(t 
fujette  à  beaucoup  de  maux,  &  que  néant-! 
moins  il  y  a  peu  de  ces  humiliés,  l'orgueil 
régnât  en  la  multitude  des  autres5ie  le  prens 
feulement  comme  vn  ieu&vn  efbattemenc 
de  voftre  penfée.    Pour  peu  que  ie  mérite 
d*eftre  cftimé  ,  vous  n'aués  pourtant  pas 
cette  opinion  de  moy,  que  ie  foy  pour  me 
contredire  fi  manifeftement  en  vne  période 
de  fi  peu  de  lignes.     Apres  auoir  prouué 
que  cette  préparation  que  vous  vous  ima- 
gines au  fujet  fur  lequel  la  grâce  doit  opé- 
rer ,  ne  peut  eftre  ïa  nature  humaine  »  en- 
tant qu  elle  eft  la  nature  humaine  ,  ie  dis 
que  i\  elle  peut  auoir  lieu  ^  il  faut  que  ce 
foit  par  quelque  difpenfation  particulière 
comme  eft  la  légale.    Puis  ie  viens  à  con- 
fiderer  diftindcment  en  la  difpenfation 
légale  la  dénonciation  verbale  de  fes  iuge- 

Y 


2.(58  de  toperation 

mens,  la  tcelle  inflidion  des  peines  tem-» 
porelles  à  caufe  des  tranfgreffions,  &  Icf- 
prit  de  feruitude  qui  i*accompagne.    Dis 
que  la  (Impie  dénonciation  verbale  de  fes 
iugemens  ne  peut  opérer  cette  difF^rence 
entre  les  hommes.    Adjouftc  que  l'infli* 
{kion  réelle  des   iugemcns  de  Dieu  fans 
opération  intérieure  ne  le  peut  non  plus» 
Et  mon  argument  eft,  que  fi  elle  le  faifoit, 
cette   humiliation  feroit    d'auflî    grande 
eftendue  ,  comme  s'eftend  la  difpenfation 
des  tpaux  qui  accompagnent  la  tranfgref- 
fion  de  laloy.    Or^cft-il  que  vous  mcfmcs 
ne  fçauriez  nier  qu  elle  n  eft  pas  de   fi 
grande  eftendue.      Car  la  plus  part  des 
hommes  fouffrent  de  grands  maux  ôc  ea 
grand  nombre  ,  Ôc  vous  aduoiiés  qu'il  y  a. 
peu  de  ces  humiliés  :  car  il  y  en  a  peu  qui 
croycnt.  Si  donc  i'argumente  contre  vous 
par  vos  propres  maximes  ÔC  conceflionSy 
eft-ce  à  dire  que  ie  me  contredife  moy* 
mefme?  le  parle  à  vous,  Monfieur,  &  fer 
Ion  vous  ,  èc  s'il  y  a  de  la  contiadiâioti 
elle  eft  entre  vos  fcntimens,  de  non  entre 
les  parties  de  ma  raciocination.  Vous  le 
pouuiez  alTez  reconnoiftre  des  paroles  qui 
îuiuent,  où  ie  dis  qu'il  faut  necetTai  rement» 
que  ceux  en  qui  Dieu  n'agit  point  inte- 
rieuremcntjs'enorgueilliflent  contre  luy  en 
la  foufFrance  de  leurs  maux ,  Ôc  le  blafphe- 
nient  s  d'autant  quê  U  coêfir  de  l'hommi  ifl 


de  la  grâce*  2,g5> 

maUme>Jt  indomptable  aux  chofes  externes^ 
fi  Dieft  ne  déployé  an  dedans  quelqut  eŒca-- 
(€  de  fa  pfiifance.  Croiriés  vous  donc  , 
qu'après  auoir  confeffé  qu  il  y  euft  de  ces 
humilies  ,  comme  vous  les  vous  figurés,' 
ie  fulTe  pour  dire  fix  lignes  après  fi  difcrce- 
mcnt,  qu  il  eft  impoflible  qu'il  y  en  ait,  Se 
qu'il  faut  neceflaireraent  qu'il  en  arriue 
au  contraire  ?  Mais  quelqucsfois  faute  de 
vidoircs  réelles,  pour  fc  contenter  on  s'en 
forge  d'imaginaires.  Sur  tout  eft  agréable 
ce  que  vous  me  dites  ,  que  ie  monftrc  ma 
modeftie,  &  que  ie  fuis  bien  aifé  à  conten- 
ter en  ce  que  i'ayme  mieux  rien  ,  c'eft  à 
dire  la  refponfede  feu  Monfieur  Cameron, 
que  quelque  chofe,  c'eft  à  dire,  que  la 
voftre.  Il  eft  clair  à  cette  heureque  voftre 
refponfc  eft  moins  que  rien.  Examinons 
briefucmentfi  celle  de  Monfieur  Cauieron 
eft  quelque  chofe. 

Il  difoit  donc  qu*cn  la  grâce  que  nous 
auons  par  l'Euangile ,  il  faut  confiderer 
premièrement  lobjeél  qui  nous  y  eft  pro- 
pofé,  c'eft  à  fçauoir  Icfus-Chrift  en  qua- 
lité de  Rédempteur  i  qu'à  cette  raifon  on 
peut  appeller  grâce  obie^iue  ,  pource 
qu'elle  eft  propofée  extérieurement  à  re- 
ceuoir.  Puis  après  Tefprit  qui  difpofe  le 
fujet  &  fes  facultés  ,  qu'à  cette  raifon  on 
peut  appeller  grâce  fubiediue  ,  d'autanc 
iju'elle  déployé  fon  efficace  à  faire  que  c^ 

Y    2 


%yo  de  ^opération 

fujct  foit  capable  de  receuoir  Tobjeét.  ËC 
tenoit ,  comme  la  raifon  y  èft  éuidente  de 
fans  contrediâ; ,  que  ces  deux  chofcs  font 
abfolument  necelfaires  pour  produire  la 
foy  ,  comme  pour  produire  la  vifjon  ,  qui 
cft  Tadion  de  Tceil  encant  qu'il  eft  (fil , 
il  faut  neceffairemenc  vn  objcéb  extérieur 
qui  foit  illuminé  ,  &  vne  faculté  vifiue  en 
Toeil  qui  reçoiue  les  efpeces.  Car  figurés 
vous  vn  homme  qui  aie  les  meilleurs  yeux 
du  monde ,  &  oftés  quant  Se  quant  tout 
obje6b  &  toute  lumière  de  deuant  fss  yeux, 
il  neverra  rien.  Et  au  contraire  propofés 
à  vn  homme  des  objeds  bien  illuminés,  3c 
vous  figurés  en  mefme  temps  qu*il  n*a 
point  d^yeux,  il  eft  abfolument  impoffible 
qu'il  voye.  Qiiant  à  cette  grâce  que  i'ap- 
pclle  fubiediue ,  il  difoit  qu'elle  CQnfifte 
en  ce  <\r^Q  Dieu  par  la  puiffance  de  fon 
Efprit  illumine  f  entendement  de  1  homme, 
c  eft  à  dire,  luy  ofte  Taueuglement  nature! 
qui  rempefche  de  bien  iuger  des  chofes. 
Comme  s'il  ouuroit  les  yeux  à  ceux  qui  les 
auroicnt  naturellement  fermés ,  ou  conime 
s'il  en  oftoit  les  tayes  &  les  écailles  à  ceux 
qui  les  auroient  naturellement  couuerts» 
ou  comme  s'il  ouuroit  les  nerfs  optiques 
à  ceux  qui  les  auroient  bouchés,  ôc  y  infpi- 
roit  les  efprits  qui  n'y  alloicnt  point  au- 
parauanc  ,  ou  finalement ,  comme  s*il 
donjioitlcs  ycux-mefniçs.     Cas:  bien  que 


de  la  grâce.  %yi 

par  le  péché  nouf  n'ayons  pas  perdu  la 
faculcé  de  rcnce.  dv  jdchc  {  autremt^nt  nous 
ne  ferions  plus  hojiimcs  )  it  cft-ce  que  cette 
faculté  en  a  cfté  tcH^irent  faifîe  ,  qu  ii  elt 
befoin  d'niuant  de  puiilance  pour  Ten  dc- 
liurcr,  comme  s'il  la  falloir  créer  tout  de 
nouucau  aprcs  v|u'clle  auroit  efté  perdue. 
C'eft  pouiquoy  l'Efcriture  ne  fait  poinc 
de  difficulté  de  dire  que  Dieu  non»  donne 
'Un  cœttr  nouuean  ,  nous  ode  le  cœur  de 
pierre  que  nous  auions,  pour  nous  en  don- 
ner vn  de  chair  ,  &  chofes  ferablables.  Il 
difoit  encore  que  telle  eft  la  conuenance 
èc  correfpondancequi  eft  entrevue  faculté 
bien  difpofée,  &  i'objed  qui  luy  eft  pro- 
pre,quand  il  eft  conuenablement  propofé, 
qu'il  eft  abfolument  impoflible  que  Tope- 
ration  de  la  faculté  ne  foit  conforme  à  la 
nature  de  l'objeét  mefmc.  Comme  il  eft 
ineuitable  qu  vn  œil  naturellement  bien 
conftitué  ne  voye  les  chofes  vifibles,  quand 
il  souurefur  elles,  &que  de  leur  part  elles 
font  colloquées  en  lieu  qui  leur  fournie 
toutes  les  conditions  neceftaires  pour  eftre 
veues.  De  forte  que  quand  on  prcfente 
à  rintclle6t  Theorctique  vn  objeâ:  qui 
iuy  eft  proportionné  ,  comme  eft  la  dc- 
monftration  claire  &  aifée  de  quelque  belle 
proportion  géométrique  ,  fi  quant  à  luy 
il  eft  naturellement  vif  6c  attentif  à  ce  qui 
luy  eft  propofé  5  il  eft  impoiEble  qu'il  ne 


xjt  de  l*operatiort 

la  comprenne  ,  6c  que  Tayant  comprifc  il 
n'y  acquiefce.  Et  aind  quand  on  prefentc 
à  Fintelleâ:  pratique  vn  objeâ:  qui  luy 
eft  proportionne  ,  il  eft  impoflible  qu*il 
ne  le  iuge  tel  qu'il  faut,  Us  conditions  de 
la  bonne  conftitution  &  attention  du  fujet> 
préalablement  pofces.  A  cela  il  adiouftoic, 
que  telle  eft  la  nature  &  Tagencement  des 
facultés  de  Thomme,  que  la  volonté  fuit 
îiecelTairement  le  iugement  &  le  mouue- 
ment  de  Tentendement  pratique.  De  forte 
<jue  de  la  mefme  façon  que  la  raifon  pra- 
tique prononce  fur  fes  obje£b,&  déter- 
mine de  ce  qu'il  faut  ou  ne  faut  pas  faire 
^  raifon  d'eux  ou  en  leur  égard  ;  tel  efb 
auffi  fans  doute  le  mouuement  de  cet  ap- 
pétit raifonnable,  pour  receuoir  ou  rejec- 
«er,  pour  s'aprocher  ou  reculer  des  chofes 
que  la  raifon  luy  prefente.  Et  finalement 
il  difoit  que  les  appétits  corporels ,  com- 
me font  i'ire  ôc  la  conuoitife  ,  font  telle- 
ment fous-ordonnés  à  la  volonté,  que  telle 
qu  eft  la  difpofition  de  celle- cy  ,  tels  aufli 
fans  doute,  font  les  mouuemensdes  autres. 
Ainfi  croyoit-il  que^e  lilluroination de 
l'entendement  dependoittout,commede  h 
grande  &  maiftreffe  roiie  qui  fait  iolier  tou- 
tes les  autres. Pofez  donc  fel6  luy,que  Dieu 
illumine  Tentendemcnt  conuenablement , 
&  propofe  à  l'entendement  ainfî  difpofc, 
fioltre Seigneur  Icfus  reueftu  de  fes  vrayes 


de  la  grâce]  173 

qualités,  &  tel  qu'il  nous  eft  prefentc  en 
TEuangile  ,  il  faut  de  toute  necellité  que 
rentendcment  croyc ,  &  qu'en   fuitte   la 
volonré  &  le  refte  des  appétits,  reçoiue  les 
impreflions  que  la  vraye  foy  engendre  , 
rameur,  di- je ,  de  Dieu  ,  &  du  prochain 
tout  cnfemble.    Que  trouués  vous  donc 
en  cela  à  reprendre?  Vous  ne  nicrés  pas  li 
vous  nç  voulés  nier  la  raifon  mefme,que 
ces  deux  grâces  ne  doiuent  eftre  diftin- 
guées,  celle»  di  je  ,  qui  prefcnte  l'objeâ:, 
&  celle  qui  difpofe  le  fujet.    Quand  vous 
le  niellés  ,  TEfcriture  ne  lailTeroit  pas  de 
les  diftingucr  pourtant,  &  nous  par  la  grâ- 
ce de  Dieu  de  Tentendre.  Vous  accordercs 
de  mefmes  ,  que  pour  la  production  de  la . 
foy  il  faut  qu'elles  fe  rencontrent ,  Se  que  , 
feparécs  ,    elles    feroienc  ineflScacieures. 
Vous  aduoiiésauflî  que  la  principale  ope- 
ration  de  cette  grâce    fubieAiue  eft  fut 
Tentendement.    Et  reconnoilTez  de  mef- 
mes conforme  à  la  vérité  cette  autre  hy- 
pothefe  ,  que  la  volonté  fuit  le  iugement 
de  Tentendement  pradic,  &  les  autres  ap- 
pétits les  mouuemens  de  la  volonté.  Vous 
ne  contefterés   pas  que  là  où  le  fujet  eft 
bien  difpofe,  &  fobjcd  propofé  conuena- 
blement ,  il  ne  doiue  neceffaircment  reful- 
cer  de  l'opération  de  la  faculté  vn  effeâ: 
Conuenable  à  Tobjeél  :   autrement   vous 
lenaerferiés  la  certitude  de  toute  connoif* 

Y    4 


174  ^^  l'opération 

fance,  voire  mefmes  de  celle  qae  nous  ac- 
quérons par  les  fens,  Ôc  nous  rcduiriés  à 
la  condition  des  Sceptiques.  Qu*eft-ce 
donc  qui  vous  trouble  ?  C'eft,  dites  vous, 
que  vous  n'apperceués  pas,en  cela  la  fo- 
lution  de  voftre  queftion,  comment  Thom- 
me  eftant  afFedé  d'orgueil  en  la  volonté^ 
fpn  entendement  praéiic  peut  bien  iuger 
de  la  grâce,  &  dites  que  Monfieur  Came- 
ron  n*a  ny  veu  ny  expliqué  cette  difficulté, 
ÔC  n*a  rien  dit  en  refpondant  que  c*eft 
demander  la  raifon  d'vn  principe.  Certes, 
Monfieur  ,  quand  cette  difficulté  ne  fe 
pourroit  refoudre ,  il  ne  faloit  pas  aban- 
donner vne  doctrine  qui  d'ailleurs  a  tant 
d'appuis  en  la  vérité  ,  pour  en  embralTer 
vne  autre  qui  fourmille  d'inconueniens 
fans  comparaifon  plus  infolubles  &  plus 
dommageables.  Mais  pardonnés-moy  fî 
ie  vous  dis  que  vous  trouués  de  la  difficul- 
té où  il  n'y  en  a  point.  Car  comme  ie  le 
vous  ay  remarqué  cy-defTus,  vous  confon- 
des la  grâce  obicdiue  auec  la  fubjediue. 
Se  demandés  comment  la  médecine,  ou  la 
faignée  peut  guérir  Toeil ,  veu  que  l'œil 
leint  delà  iaunifle  colore  les  objeds  qu'on 
luy  prcfente.  Queftion  indigne  d'vn  hom- 
me doiié  d'vnc  intelligence  pareille  à  la 
voftre.  A  la  vérité  l'intellciSl:  demeurant 
affedé  du  trouble  &  des  tenebre$  qui  luy 
viennent  de  l'orgueil  de  la  volonté ,  ne 


de  la  grâce,  lyj 

peut  iuger  de  Tobjcâ:,  comme  il  faut,  non 
plus  que  l'œil  mal  difpofé  iuger  deschofes 
vilibles  qu'on  luy  propofe.  Mais  l'efficace 
de  cette  grâce  fe  déployé  en  ce  que  Teii- 
tcndement  pradlique  foie  dcliuré  du  trou- 
ble de  des  ténèbres  qui  luy  viennent  de 
l'orgueil  ,  à   ce  qu*il  voye  fi  clairement 
Tobjed; ,  qu'en  vn  moment  il  le  rcçoiuc  , 
&  que  tout  enfemble  la  mauuaife  difpofi- 
tion  de  la  volonté  fe  change.   Comme  la 
Vertu  de  la  médecine  ou  de  la  faignée  fe 
déployé  en  ce  que  l'humeur   dont    l'œil 
eftoit  imbu  fe  retire  &  fe  diffipe,  &  qu*cii 
mefme  temps  Tœil  voye  les  chofes  telles 
qu'elles  font ,  &  que  la  mauuaife  tempe- 
rature  des  humeurs  fe  change.  Car  laifles 
l'homme  en  fon  naturel ,  la  peruerfe  dif- 
pofition  de  fon  intelled  pradic  ,  &  de  fa 
volonté  tout  enfemble,  (facultés  tellement 
alliées  ,  que  quelques  grands  Philofophes 
ne  les  prennent  que  pour  vne  )  Tobjeâ:  ny 
entrera  pas  auec  fes  vrayes  qualités,  mais 
fe  reueftira  des  qualités  qui  dominent  es 
facultés  mcfmes.      Employés  en  mefme 
temps  vn  puilTant  Se  lumineux  objeéb  ,  ôc 
vne  grande  6c  puiflante  vertu  fur  la  faculté, 
en  vn  inftant  6c  par  vne  tnefme  opération 
de  la  grâce  ,  Pobjeâ:   entre  ,  6c  la  per- 
uerfe difpofition  cède.     Ainfi  eft-il  tres- 
vray  que  vous  demandez  la  raifon  dvn 
principe.      Pour   Texpliquer    dauantage 


zyS  de  ^opération 

vfons  de  comparaifon.  Que  l*enrenclcment 
pratique  foie  comme  l'air  quand  leSoleil 
cft  en  Tautre  hcmifphere.  Les  ténèbres 
qui  luy  viennent  de  Torgueil  ou  de  la  ma- 
lice de  la  volonté  ,  comme  celles  qui  vien- 
nent de  l'opacité  &  des  broiiées  de  la 
terre.  Chrift  propofé  enTEuangil**,  com- 
me les  efpeces  vifibles  des  chofes.  La 
grâce  de  Tefprit  comme  la  lumière  du 
Soleil.  le  dis  que  tandis  que  le  Soleil  efl: 
en  Tautre  hemifphere ,  les  ténèbres  qui 
viennent  de  la  terre  occupent  tellement 
l'air,  qu'elles  le  rendent  entièrement  inepte 
à  receuoir  les  efpeces  vifibles  des  chofes. 
Mais  le  Soleil  vient  il  à  fe  leuer,  en  vn 
mefrae  inftant&par  vne  mefme  opération 
les  ténèbres  de  l'air  fe  diffipent ,  &  les 
efpeces  vifibles  des  chofes  s'y  impriment. 
Et  ne  faut  point  demander  comment  l'air 
tftant  ténébreux  a  peu  receuoir  les  chofes 
qu'il  ne  peut  receuoir  que  quand  il  eft  de- 
liuré  des  ténèbres,  veu  qu'en  mefme  temps 
les  ténèbres  fe  diffipent  &  font  place  aux 
images  des  chofes.  La  comparaifon  ne 
quadre  pas  en  ce  que  la  terre  demeure 
tousjours  telle  de  fa  hature,  ÔC  la  volonté 
change.  Mais  c'eft  que  la  volonté  dépend 
du  iugement  de  l'entendement ,  ÔC  fuit  fes 
déterminations,  au  lieu  que  l'air  n'a  point 
de  puifiance  fur  la  terre.  Tirons  pour 
cela  quelque  éclairclifement  d«  la  doélrin^ 


de  la  grâce.  -     irj'j 

d'Arîftote  es  chofes  morales.  Vous  fçaués 
qu'il  veut  que  les  vices  &  les  vertus  ayenc 
tellement  leur  fiege  dans  les  appétits  ,  que 
neantmoins  l'entendement  foit  affedé  de 
mefmcs.    De  forte  que  comme  il  enfeigne 
'  que  la  Prudence  5  qu'il  conte  entre  les  ver- 
tus intellcduelles  ,  eft  ncceflairement  ac- 
compagnée des  morales  ;  aufli  eft-il  im- 
poflibie ,  félon  luy  ,  qu  vn  homme  foit 
vrayement  dolié  des  vertus  morales  ,  qu'il 
n'ait  auffi  en  quelque  degré  fort  confide- 
rable ,  celle-là  qui  eft  intelleduelle.  Quoy 
que  c'en  foit,  la  mefme  raifon  qu'il  y  a  en- 
tre la  roauuaife  difpofition  de  Tentende-] 
ment  &  les  vices  moraux ,  eft  entre  les 
vertus  morales  &  la  bonne  difpofition  de 
TintcUed.     Figurons  nous  donc  vn  hom- 
me vicieux  félon  la  doctrine  d'Ariftote, 
&  cherchons  comment ,  félon  luy  encore, 
il  paffcra  en  vne  conftitution  contraire. 
Là,  fans  doute,  le  Philofophe  n'aura  pas 
recours  à  l'aneantiflement  que  vous  pro» 
pofez  ,  ny  à  l'humiliation  légale.    Il  dira 
^  ielon  fes  principes  ,  que  pour  changer  les 
habitudes ,  il  faut  trouuer  quelque  moyen 
de  rendre  l'entendement  d'vn  tel  homme 
extrêmement  attentif  &  arrefté   fur   les 
obic6ls  qui  luy  font   prefentés,  pour  en 
iugcr  conucnablcment ,  Scd'amener  par  ce 
moyen  à  faire  quelques  actions  contraires 
à  ces  mauuaifcs  habitudes.    Puis  repetex 


iyS  ^^  t opération 

cela  ,  Se  le  repeter  encore  iufqucs  \  ce  que 
par  la  fréquente   rtïcerttioi    d;:   mefmes 
ades  5  il  fe  reuefte  foy  meld»    de  qualités 
contraires  aux  precdWntès.    V^ie  il  vous 
îuy  demandés  comment  cl>aaL  dcsja  imbu 
de  mauuaifes  qualités,!  entendement  pra- 
i^ique  d'vn  tel  ho  x>me  pourra  iuger  des 
obieds  comme  il  faut ,  veu  que  chacun 
iuge  des  chofcs  félon  qu'il  eft  difpofé  :  il 
vous  dira,  peut  eftre,  qu'à  la  vérité  lî  Ten- 
tendement  &les  autres  facultés  font  telle* 
ment  failles  &  occupées  du  vice,  qu'il  ne 
Iuy  tefte  plus  aucune  eftincelle  de  lumière, 
îiy  aucune  fibre  de  force  pour  agir  félon 
k  nature  des  obieds,  vn  tel  ne  changera 
pas  fa  conftitution.     Et  tel  eft  Teftat  de 
celuy  dont  il  dit,  que  fi  vne  fais  il  eft  in- 
iufte  a  il  eft  impoffible  qu'il    redeuienne 
îufte.    Mais  que  Ci  le  vice  n'cft  point  venu 
à  ce  degré  d'empiéter  abfolument  &  vni- 
oerfelleraenc  toute  la  faculté  ,  il  n'eft  pas 
inconuenient  que  la  force  qui  Iuy  refte , 
excitée  par  rattention,  ne  produifc  quel- 
que   a6te    contraire  à    l'habitude.     Puis 
cela  s*éclaircît  &:  s'augmente  par  la  fré- 
quente   répétition   de   mefmes  a6bes  ,  Sc 
gagne  en  fin  tellement  qu  il  farmonte  tC 
chaff::  les  habitudes  oppofées.    Car  félon 
Arifcote ,  il  n*y  a  pomt  d'autre  moyen  Je 
deuenir  de  vicieux  vertueux.     Et  Çi  vous 
infiftés  encore  qu  ainfi  il  luïne  Iuy  mcfnie 


fon  axîome,qiie  chacun  ingc  félon  ce  qu'it 
eft:  dilporé  ,  il  vous  dira, que  cominc  le 
vertueux  fait  quelques  fois  des  adions  vi- 
cieufcs,  ce  qui  n*empcfchc  pas  que  d'or- 
dinaire il  ne  iugc  des  chofes  conucnablc- 
ment  à  fa  vertu, ainfi  peut-il  bien  arriucr 
qv'vn  homme  vicieux  face  vnc  adlion  df 
vertu  ,  ce  qui  n'empcfche  pas  que  d'ordi- 
naire il  ne  iuge  fcion  fon  vice.     Et  l'vu 
<&:  Tautre   ne  laiflcra    pas  de    retenir  fc 
l'habitude  6c  la   dénomination  qui  con- 
uicntà  rhabitude,d*autant  qu'x^»^  arondelh 
m  fait  pas  le  Pn^Jtemps  ,  comme  il  parle. 
Mais  que  fi  i'vn  &  l'autre  y  retournent 
fouuent ,  le  vercucux  â  nVfcr  pas   de  fa 
vertu  &  de  la  connoiffance  qu'il  a  de  la 
nature  àcs  chofes  morales;  le  vicieux  à  ne 
fuiure  pas  les  fuggeftions  de  fon  vice,  & 
à  agir   conuenablemenc  à  la   raifon ,  ils 
pafferont  comme  infenflblemcnt  à  vn  eftat 
contraire.    D'autant    que  c*cft  le  propre 
des  adtions  d'encliner  les  facultez  aux  cho-r 
ùs  qui  leur  font  conformes,  &  par  confe- 
quent  de  diininuer  les  habitudes  oppofces. 
Car  qu*eft-ce  autre  chofe  habtttide^  f.non 
Tinclination  ferme  &  déterminée  de  la  fa- 
culté à  vne  certaine  forte   d'adtions  ?  Et 
partant  cornent  fe  changent  les  habitudes 
qucn  s  inclinant  &  s'accouftumant  â  des 
adtions    contraires    ?    Selon   la  dodrinc 
d'Ariftote  donques  il  feroic  abfolumcnt 


2  8o  de  t opération 

impoflible  quWn  homme  paiTaft  du  vîcdJ 
à  la  vertu  ,  &  de  la  vertu  au  vice  ;  s'il 
eftoit  abfolumcnc  impoflible  de   mefmes 
que  Tintelledb  ne  produifift  quelquesfois 
des  opérations  contraires  aux  habitudes 
defquelies   il  eft     principalement    imbu, 
Suiuant   cela  Monfieur    Cameron   vous 
refpondroit ,  qu'à  la  veritc  en  Thomme 
animai  il   ne  relie  par  la  nature  aucune 
eftincelle  de  bonne  lumière  ,  aucune  fîbrc 
dcvraye  force  au  bien.    En  quoy  Ariftotc 
êc  tous  les  autres  Philofophes ,  fe  fçnc 
extrêmement  abufes.     Noftre    eftre   eft 
corrompu  dés  les  principes  ,  &  fa  corrup- 
tion fe  va  tousjours  accroiflant  à  mefurs 
que  nous  croiffons  en  aage  »  &  que  par 
nos  avions  nous  enracinons  nos  habi- 
tudes de  plus  en  plus.     Mais  ce  qu  A« 
îiftote  a  penfé  y  eftre  de  rcfte  en  la  pluf- 
part  des  vicieux,  i'Efprit  de  Dieu  ïy  met 
en  fes  efleus.    Et  ce  qu  Ariftote  a  penfé 
eftre  foible  en  fon    commencement ,  & 
auoir  befoin  d'eftre  réucillé  &  augmenté 
par  !a  répétition  de  mefme  aétes  ,  Dieu  le 
rend  puiflant  par  les  degrés  qu'il  adioufte 
à  l'illumination.     De  faço»  que  le  chan- 
gement  qu'Ariftote  a  voulu   eftre  intro- 
duit en  l'ame  d'vn  vicieux  par  petits  de- 
grés &  de  iour  en  iour,  d'autant  que  les 
premières  a6tions  font  proportionnées  à 
ce  qui  les  produit ,  c*eft  ï  dire  foibles  ; 


de  ta  grâce.  tSt 

Dieu  le  fait  quand  il  luy  plaid  en  vn  mo- 
ment ,  d'autant  qa*vn  puiflant  principe 
le!  qu'eft  celuy  qu'il  fournit,  ne  peut  pro- 
duire que  de  puilTans  adtes.  Et  comme 
par  le  mefme  moyen  par  lequel  Ariftote 
veut  que  s'acquièrent  de  nouuelles  habi- 
tudes ,  les  mauuaifcs  fe  perdent  j  par  la 
mefme  opération  par  laquelle  Dieu  donne 
de  receuoir  Tobjeâ;  qui  eft  reuelé  en 
Cbrift  ,  la  difpofîtion  contraire  fc  diflSpc. 
Ain(i  demeure  véritable  cet  axiome  au 
fens  auquel  Ariftote  le  propofe  ,  que 
chacun  iuge  félon  ce  qu'il  eft  difpofé  , 
fans  qu'il  foit  befoin  de  cette  prétendue 
humiliation  que  vous  introduifés  ,  pour 
faire  palTer  Tame  de  l'homme  de  fa  cor- 
ruption naturelle  ea  vne  cooftitutioa 
contraire. 


Delagmci 


zZl     De  icjlenâu'é de  la  grâce 

De  la  grâce  de  tEJprit  qui  ac^- 

compagne  la  parole  ^  -q)  der 

fin  ejhnduè\ 

A  Près  auoir  ainfi  &:  refuté  voîlre 
uTjL  dodrinc  ,  ôc  maintenu  celle  de 
Monfieur  Cameron  touchant  l'opération 
delà  grâce,  il  faut  maintenant  parler  de  Ton 
eftendue.  Il  n*eft  pas  icy  queftion  de  cette 
grâce  que  i*ay  cy-deffus  nommée  obiecti- 
ue.  La  chofe  efl:  claire  d'elle  -  mefme  ^ 
qu'elle  eft  commune  à  tous  ceux  à  qui 
TEuangile  efl:  prefché,  G*eft  à  dire  que 
Dieu  Toffre  indifféremment  par  la  prédi- 
cation ,  qu'il  commande  indifféremment 
de  la  receuoir  ,  qu'il  promet  indifférem- 
ment le  falut  à  tous  ceux  qui  la  receuront. 
Noft:re  difpute  eft  de  la  fubiediue  ,  c'eft 
à  dire  de  Tefficace  de  Tefprit,  que  vous 
voulés  accompagner  la  parole  enuers  tous, 
Surquoy  i*ay  à  faire  trois  chofes  briéue- 
ment.  La  première  eft  de  voir  auec  quelle 
raifon  vous  niez  auoir  dit  que  la  grâce  de 
Tefprit  eft  également  difpenfée  à  tous  ceux 
à  qui  TEuangile  eft  prefché,  &  n'eftimés 
pas  que  les  Arminiens  mefmes  le  dient^ 

comme 


de  tEjprlf.  285 

comme  îc  le  leur  impute.  La  féconde,  que 
ie  rcfuce  ce  que  vous  en  croyez ,  &  main- 
tienne la  dodiriixe  des  Euangeliques  par  la 
parole  de  Dieu.  La  troifiefme ,  que  ie  ref- 
ponde  aux  raifons  dont  vous  appuyez  vo- 
ftre  fentimcnt.  Et  pour  la  première,  com- 
me ie  le  vous  ay  desja  remarqué,  ie  ne  vous 
auois  pas  dit  affirmatiaement  que  vous 
jfiffiés  cette  grâce  fubiediue  égale  en  tous: 
mais  feulement  ^»*//  femblott  que  vous 
la  fillîez  telle.  Et  ce  que  ic  n'auoy  pas 
voulu  affirmer  refolument ,  &  que  vous 
niez  expreirément  auoir  dit  page  j8.  vous 
le  dites  afles  ouuertcmcnt  vingt  lignes 
après.  Ce  qu'on  pourroit,  à  bon  droit, 
trouuer  eftrange.  Voicy  vos  paroles  :  le 
naj  point  dit  non  pltu  que  tom  font  égale" 
ment  ajfeEheT^^par  nllamination  de  la  grâce, 
en  qnoy  vohs  m'efiime'^  femblahle  aptx  Ar^ 
miniens.  le  ne  penfe  pas  mefmes  que  les 
Arminiens  le  dient.  Et  en  la  page  fuiuante 
vous  efcriucs  ainfl.  P^euy  ce  que  ie  dis 
fans  ohfcurité  comme  i'eflime,  Ceft  que  de 
deux  perfonnes  ,  on  depltcfeurs  ,  qui  auront 
receu  vne  PAREILLE  me  fur  e  de  arace  , 
ïvn  fera  conuerty  par  l'efjicace  de  la  grâce  ^ 
l  autre  ne  le  fera  pdf.  Et  cette  grâce  là 
vous  entendes  qu'elle  foit  intérieure  &  de 
l'efprit.  Reccuoir  donc  pareille  mefurc  de 
grâce,  &*cftrc  cgalemcnc  afTcdépar  l'illu- 
mination de  la  grâce ,  cft-ce  pas  vne  mef- 


3l84  De  lejîendue  de  la  grâce 
me  chofe  ?  Quelle  différence  y  a-t-il  en« 
tre  vne  pareille  mefure  &  vne  niefure  égale} 
le  fçay  bien  que  vous  dites  qu*il  y  en  a 
quelques  vns  qui  font  illuminés  en  V'm^ 
telle6t  pratique  3  &c  les  autres  ne  le  font 
pas;  Mais  c  eft  comme  Ci  vous  difiés  que 
les  vns  croyent  &  les  autres  ne  croyenc 
pas.  Car  vous  enfeignés  que  l'illumina- 
tion de  Fentendement  pradtic  Se  la  foy 
n'eft  qu*vne  mefme  chofe.  Or  quand  ie 
vous  ay  imputé  de  dire  que  tous  font  éga- 
lement affedtés  en  Tentendement  par  la 
grâce  ,  ie  n'ay  pas  prétendu  vous  imputer 
que  vous  enfeignés  que  tous  croyent. 
Dieu  mercy  ie  ne  fuis  pas  inconfideré  iuf-» 
quesià.*  I*ay  feulement  voulu  dire  que 
ce  que  les  vns  font  conuertis  de  les  autres 
ne  le  font  pas,  cela  vient  purement  &  Am- 
plement, félon  voftre  doctrine  ,  de  ee  que 
les  fujets  font  diuerfement  difpofez  par  la 
difpenfation  légale,  ôc  non  pas  de  ce  que 
les  vns  ayent  receu  vne  grâce  que  les  au- 
tres ne  reçoiuent  pas.  Èft-ce  donc  pas  ce 
que  vous  dites ,  quand  vous  la  leur  faites 
pareille}  Il  eftvray  que  vous  efcriués  ainfii 
Cefi  ^fte  de  deux  oh  de  plujteurs ,  &c.  Et 
ne  dites  pas  de  totté.  Mais  puis  que  vous 
enfeignés  en  vne  infinité  de  lieux,  que 
cette  grâce  de  Tefprit  dont  nous  parlons, 
accompagne  la  prédication  de  l'Euangile 
enners  tons  :  cjites  nous  vn  peu  la  raifon 


pourquoy  eftanc  pareille  en  plufieurS  qiû 
croycnt  &  qui  ne  croycnc  pas  ,  elle  ne 
fera  pas  pareille   es  autres    ?  Pour  moy 
i*aduoue  que   ie  ne  la  puis   comprendre» 
Ceux  qui  la  rcçoiucnt  plus  abondante, 
en  ont  ils  plus  qu'il  n'en  faut  pour  pro- 
duire la  foy  t  le  n&  le  penfe  pas.     C^r 
Dieu  ne  fait  point  de  chofes  fuperflues. 
Que  fi  aucun  n'en  reçoit  plus  qu'il  n'en 
faut  pour  auoir  la  foy  ,  ceux  qui  en  cette 
inégalité  en  reçoiuent  moins ,  n'en  reçoi- 
uent  pas  affes  pour  croire.     Oreft-cc  là 
cette  grande  plainte  que  vous  faites  con- 
tre ceux  qui  appellent  la  grâce  extérieure 
lufEfante  ,  en  difant  qu'il  eft  impoflîble 
qu'elle  foit  fufEfante  fi  elle  n'efl  accom- 
pagnée de  tout  ce  qui  eft  necelîàire  pour 
produire  la  foy  es  hommes.    Car  s'il  n*y 
en  â  pas  affés  en  la  mefure  de  ceux  •  cy 
pour  produire  la  foy ,  il  leur  manquera 
quelque  degré  necefTaire:  &ainfî  bien  que 
vous  adiouftiés  la  grâce  intérieure,  à  Tex- 
terieure  ,  toutes  deux  pourtant  ne  feront 
pas  fuâifantes.     En  quoy  les  Arminiens 
auront  autant  de  fujet  de  fe  plaindre  de 
vous  comme  de  nous  autres.    Et  la  mef- 
me  taifon  les  oblige  à  dire  ,  ne  le  vouluf- 
fent-ils  pas  ,  que  la  grâce  intérieure  eft 
également  diftribuée  à  tous.  Car  premiè- 
rement ils  affirment  tous  ,  comme   vous 
faites,  que  U  vocation  externe  eft  tous- 

Z    z 


i8^     T)e  bejlendile  de  la  gracel 
jours   actompagnée    de   Tinterieure     Et 
quand  on  leur  a  dit   qu*Arminius  auoic 
hefitc  làdefTus,  ils  l'ont  défendu  en  main- 
tenant  le  contraire.     Puis  après  ils  enfei- 
gnent  Cous  que  cette  grâce  compofée  de 
ces  deux  parties  efl  fftffijante  pour  amener 
lArnol.  les  hommes  à  la  foy,  &  par  lafoy  aufalut. 
5[^"*    Si  donc  il  y  a  de  rinegalitc  en  la  diftribu- 
cap?j'^.  ^^^^  ^^  ^^"^  giâce,  il  faut  qu'elle  confiftc 
5,  ^\   '  ou  en  ce  qu'es  vns  elle  cft  plus  que  fuffi- 
fante,  es  autres  fuffifante  feulement.    Ce 
que   nous   auons  desja  reiette  par  cette 
raifoti  que  vous  reconnoifles  valable,  que 
Dieu    ne  fait   point   de     chofes    fuper» 
flues.     Ou  en  ce  qu'y  ayant  des  degrés 
en  la  foy ,  elle  eft  donnée  aux  vns  fuffi- 
fante  pour  produire  vne  plus  grande  foy, 
€S  autres  pour  en  produire  vne  moindre, 
mais  tant  y  a,  fuififante.  Ot  ainfi  ay-ie 
ce  que  i  ay  prétendu.   Car  ny  à  vous  ,  ny 
à  eux,  ie  n'ay  voulu  imputer  autre  chofe, 
iSnon  que  vous  dites  que  tous  ceux  à  qui 
la  prédication  extérieure  eft  adreffée  font 
en  cela  traittés  également,  qu'ils  reçoiuent 
Cous  ôC  par  le  dehors  &  par  le  dedans  vne 
grâce  fuffifante  pour  les  conuertir.    Au 
mefme  fens  que  ie  diroy  que  félon  la  do- 
â;rine  des  Euangeliques ,  Dieu  diftribue  à 
(qs  efleus  la  grâce  de  fon  Efprit  également. 
En  quoy  ie  ne  mettroy  pas  l'égalité  en  la 
parité  des  degrés  de  la  foy»     Il  eft  clair 


de  l'ëfprit.  187 

que  Dieu  Tengendre  plus  grande  es  vns 
qu'es  autres  :  &  parlant  il  faut  qu  il  y  ait 
quelque  difparité  dans  les  degrés  de  la  . 
grâce.      Mais    ie  la  mettrois  en  ce  que 
il  n'y  en  a  aucun   d'eux  qui  ne  la    rc- 
çoiue    en     la    niefure     neceiraire     pour 
croire.    Mais  à  quoy  faire  eft-ce  que  ie 
vous  ameine  par  raifonnement  à  ce  que 
vous  dites  en  paroles    exprefles  ?  Vous^j^ç^^ 
enfeignez  que  ceux  qui  difent  que  lefus- iz  ^o 
Chrift  efi  mort  four  tous ,  &  que  le  faim  eft  Praed» 
ejfert  à  tous  eft  fa  mort  Jotts  U  coftiiition  de 
lafoj  y  doiuent  aujfi  necejfatrsment  ^  s'ils  ne 
fe  venlent  contredire  ,  faire  la  canfe  de  Is 
foj  égale  à  toHi,    Or  cette  caufe  de  la  foy 
vous  la  pofcz  en  Tillumination  de  Tefprit, 
Puis  donc  que  vous  voulez  que  Chrift 
foit  mort  pour  tous ,  ou  vous  faites  l'illu- 
fion  égale  à  tous  ,  ou  vous  vous  contredites 
vous  mefmes. 

Venons  au  poind  de  la  controuerfe  qui 
eft  de  plus  grande  importance.  Et  pour  le 
traitter  clairement  ,  pofons  Teftat  de  la 
queftion.  Vous  auez  en  quelque  lieu  fort 
bien  diftingué  entre  le  premier  a6le  de 
TEfprit  qui  produit  la  foy  en  nous  !  & 
le  fécond  ,  duquel  dépend  la  confolation 
&  la  fan6l;ification.  Or  quant  à  celuy-cy 
nous  n'en  fommes  pas  maintenant  en  dif- 
pute.  Car  il  n'y  a  aucun  des  Euange- 
liques  qui  n'accorde  que  Dieu  promet  fon 

^    5 


iSS     De  hejiendùe  de  la  grâce 

Efprit  de  fanifiification  S<  de  confolationi 
à  tous  ceux  qui  croiront,  Ôc  qu'il  le  com- 
munique à  tous  ceux  qui  ont  cfeu  par  la 
"prédication  de  fa  parole.  Cen'eft  pas  que 
Vexperience  ne  monftre  que  rocrracs  en- 
uers  ceux  qui  ont  creu  ,  la  prédication 
extérieure  n'eft  pastousjours  accompagnée 
du  fentimcnt  actuel  de  l'Efprit  de  confo- 
lation  &  de  fandifîcation.  Car  combien 
y  a-il  de  gens  de  bien  à  qui  par  infirmité 
il  arriue  de  dormir  ou  d'auoir  refprit  ail- 
leurs pendant  le  temps  qu'on  lit  ou  qu'on 
prefche  la  parole  de  Dieu  ,  voire  fur  les 
lieux  où  elle  deuroit  auoir  plus  d'efficace 
fur  Tefprit  des  hommes  ?  Mais  tant  y  a 
^ue  Dieu  donne  cet  Efprit  à  tous  ceux  qui 
ont  creu ,  &  bien  que  les  ternps  &  les 
momens  de  la  difpenfation  d'iceluy  foyenc 
en  fa  puitfanccpour  le  faire  fentir  efèdti- 
uement  aux  fiens ,  fieft-ce  qu'il  n'y  a  ia- 
xnaîs  de  faute  en  l'exécution  de  fa  promelTe. 
La  queftion  eft  donc  touchant  le  premier 
ade  de  l'efprit  qui  eft  deftiné  à  engendrer 
la  foy  ;  Sçauoir ,  fi  quand  l'Euangilc  eft 
prefché  à  ceux  qui  n'ont  pas  encore  creu, 
cnuers  qui  que  ce  foit  qu'i!  foit  prefché, 
àl  eft  accompagné  de  quelque  opération 
intérieure.  Et  vous  fouftenezauec  \ts  Ar- 
miniens ,  que  l'Euangile  n'eft  prefché  à 
aucun  qui  ne  foit  illuminé  en  l'intclleâ; 
theoretique  par  le  moyen  de  cette  grâce. 


de  PE/prir.  185) 

Nos  gens  ayant  entrepris  la  réfutation  de 
cette  doctrine  contre  Arminius ,  y  ont 
employé  de  deux  fortes  d*argumcns  :  les 
vns  pris  de  l'expérience  ,  les  autres  de  la 
parole  de  Dieu.     Quant  à  Texperiencc  , 
ils  ont  dit  ,  Premièrement ,  Qu'on  void 
beaucoup  de  gens  qui  ne  font  en  façon 
quelconque  touchez  de  la  prédication  de 
la  parole.     Secondement ,  Qu  il  y  en  a 
mefmes  beaucoup  qui  ayans  ouy  prefcher 
TEuangile  l'ont  reietté  auec  riféc  comme 
vne  chofe  abfurde.     Tiercement ,   Qu'il 
s'en  eft  veu  qui  au  fortir  de  la  prédication, 
interrogez  s'ils  en  auoient  retenu  quelque 
chofe,  afleuroient  qu'ils  ne  fçauoient  pas 
mefmes  Ci  le  Prefcheur  auoit  parlé  Latin 
ou  François.    A  cela  les  Arminiens  ap- 
portent des  refponfes  aufquelles  ie  ne  fçay 
pas  fi  vous  confcntirez  ,  mais  au  moins 
içay-jc  bien  que  vous  ne  le  deuez  pas 
faire.     Car  à  la  première  de  Ces  raifons, 
Arnoldus  dit  cdntre  Monfieur  du  Moulin, 
Que  fi  quelques  vns  ne  font  point  touchez 
de  la  prédication  de  l'Euangile,  cela  vient 
de  leur  faute.      Qui  en  doute  ?  Mais  veu 
<jue  l'efficace  de  l'Euangile  fe  coiifidere 
ou  en  la  confolation  qui  fuit  la  foy  ,  ou 
en  la  génération  ÔC  production  de  la  foy 
niefme  ,  s'ils  ne   fentent  pas  TEfprit  de 
canfolation ,  c'eft  leur  faute,  car  ils  n'ont 
pas  crcu  i  &  il  n'eft  promis  qu'à  ceux  qui 

Z     4 


%9o     T)e  fefiendue  de  la  grâce 

croyent*    Pour  le  regard  de  la  foy  ,  s'ils 

ne  croyent ,  c'eft  leur  faute  encore.  Car 

Chrift  leur  eft  offert  pour  croire  en  luy^ 

^  n'y  a  que  leur  malice  naturelle  qui  les 

en  en>pefche. Mais  nous  difonsquefi  Dieu 

leur  donnoic  fon  Efprit ,  comme  vous  6c 

les  Arminiens  prétendez  ,  ils  ne  commet- 

troiencpas  cette  faute.    Puis  donc  qu'ils 

la  commettent  ,  l'Efprit  ne  leur  a  pas  efté 

donne.    Que  fi  vous  dites  que  Tillumina- 

tion  de  Tintelleâ:  iheoretique  ne  produit 

pas  necefTairement  la  foy,  &  qu'il  faut 

quelque  chofe  danantage,  à  (çauoir  la  dif- 

pofition  du  fojet  telle  que  vous  l'imaginési 

pour  ne  retourner  pas  à  difputer  de  cette 

difpoficion,  au  moins accorderés- vous  que 

cette  illumination  de  Tintelledb  theoreti- 

que  eft  quelque  chofe  Confiderable ,  puis 

qu'elle  eft  capable  de  conuertit  le  pratique 

mef  Tie  dans  les  fujets  ainfi  difpofez.    Car 

combien  faut-il  que  la  vertu  de  TEfprit 

foit  grande  pour  conuertir  Tentenderaent 

pratique  du  mal  au  bien  ?  Si  donc  tout 

le  monde  reçeuoit  cette  grande  mefure  de 

TEfpiit  en  Tintelled  theoretique  ,  feroit» 

il  poffible  qu'elle    n'engendraft  point  au 

moins  quelques  émotions  ,  &  pour  ainfi 

dire,  quelques  eftais  de  la  foy,  fi  elle  n'en- 

gcndroit  la  foy  raefme  ?  Certes  vous  dites 

qu  elle  luitte  contre  l'orgueil,  bien  qu'aile 

en  foit  {urmontéc.    Cette  guerre  donc  fe 


de  lEJprit  i^i 

pourroit-clle  ainfi  démener  en  rcntendc- 
ment  de  l'homme  fans  qu'il  en  fentift  quel- 
que chofc?  Dédire, comme  fait  Arnoldus, 
que  la  parole  eftbien  accompagnée  de  l*Ef- 
prit ,  mais  que  les  hommes  n  en   fentent 
pas  Tefficace  ,  pource  qu  ils  n'y  font  pas 
attentifs  ,  il  me  femble  que  c'eft  parler 
comme  celuy  qui  difoit  que  le  Soleil  re- 
nient la  n^iâ:  par  le  mefme  chemin  par 
lequel  il  a  paflfc  le  iour  ,  mais  qu*on  ne  le 
void  pas  ,   pource  qu'il   eft  nuid.     Car 
comme  fî  le  Soleil  rctournoit  par  là  ,  il 
cmpjefchcroit  qu'il  ne  fuft  nuiét,  fiTEfprit 
accompagnoit  la  parole  enuersccs  gens  là, 
il  leur  donneroit  de  l'atteAtion.    Eft- ce  là 
cette  fubtilitc  dont  ces  grands  efprits  fc 
vantent?  Arnoldus  adioufte  qu  on  ne  peut 
pas  nier  qu'il  y  en  a  beaucoup  qui  enten- 
dent bien  ce  qui  eft  contenu  en  la  parole, 
mais  neantmoins  ils  n'y  confentent  pas. 
Ce  qui  monftre  qu'ils  ont  rcCeu  l'Efprit, 
d'où  vient  l'intelligence ,  mais  qu'ils  l'ont 
reiettc.    Mais  quant  à  vous ,  Moniîeur, 
vous  cftes  trop  entendu  pour  penfcr  qu'en 
cet  argument  il  y  ait  aucune  force.    Car 
vous  fçauez  que  l'entendement  produit  de 
deux  fortes  d'adcs  en  Tintelligence   des 
chofes.    L'vn  eft  purement  &  fimplement 
naturel ,  &  conlîfte  en  la  conception  des 
chofes  mefmcs,  pour  fçauoir  >  comme  on 
dit ,  77  70  /^i.jéitivov  y  ce  qne  cefi  qnife  pro* 


±91  De  l'cjlenduë  de  U  grâce 
fofe.  L'autre  eft  accompagné  d'acquiefcc- 
ment,  d^agrcement  &  d'approbation,  ou 
d'vn  mouuemenc  contraire  à  ceux-là  , 
d  auerfion,  di-ie  j  &  de  refus.  Ce  dernier 
îcy  accompagné  d'acquiefcemenc ,  eft  de 
ï  Efprit  de  Dieu  quand  il  eft  queftion  de 
l'Euangile.  Mais  puis  que  ceux  dont  cet 
liomme  parle  n  acquiefcent  pas  i  TEuan- 
j^ile,  ains  le  reiettent ,  ils  n*ont  pas  receu 
FEfprit  en  cet  égard.  Quant  à  Tautre,  il 
îi'eft  point  befoin  de  la  puilTançe  &  de  ril- 
îumination  de  TEfprit  pour  la  produire. 
Va  homme  excité  par  fa  feule  curiofîté, 
qu'il  peut  fort  bien  auok  d'ailleurs  que  de 
la  grâce  de  l' Efprit ,  &  vfant  de  fes  feules 
facultés  naturelles, peut  aifement  compren- 
dre ce  qu'on  Iny  dit  fans  l'efficace  d'aucu- 
ne grâce.  Faut- il  donc  vne  vertu  de  l'Ef- 
prit  de  Dieu  pour  faire  conceuoir  à  va 
homme  doiié  d'entendement ,  le  fens  de 
cette  propofîtion,  quelefus  Chrift  eft  mort 
en  la  croix  pour  le  falut  du  monde  ?  Nul- 
lement. AuflSi  capable  euft  efté  Cefar 
d'entendreceladela  bouche  de faind  Paul, 
Comme  de  celle  de  Ciccron,  que  Dejotarus 
ne  liayauoit  point  dreircd'cmbufches. Pour 
l'autre  acte  de  l'entendement  qui  confifte 
à  comprendre  la  vérité  de  cette  propor- 
tion 5c  y  acquiefcer,  il  fautneceffairement 
que  l'efficace  de  l'Efprit  fe  déployé.  A  la 
féconde  raifon  ils  refpondent  ,  que  ceux 


de  rEfprit.  1575 

qui  fe  rient  de  l'Euangilc  font  dits  en 
i'Efcriturc  rcfifter  au  fain6t  Efprit.  Puis 
après  ,  qu'il  eft  iropoffible  de  fe  rire  d'vnc 
chofe  fans  i'auoir  entendue.  Or  eft-il 
que  l'intelligence  vient  de  TEfprit.  Et 
quant  à  la  première  de  ces  refponfes,  ie 
voy  que  vous  y  confcntez.  Car  vous  al- 
léguez ce  pafTâgc  à  mefme  delTein.  C'cft 
pourquoy  ic  n'y  touche  pas,  &  le  remettray 
à  Texamen  de  vos  raifons.  Pour  l'autre, 
ie  viens  de  la  réfuter  fur  la  raifon  précé- 
dente. Puis  que  ceux-cy  fe  mocquentdc 
TEuangile ,  ils  ont  aucunement  compris 
par  leur  entendement  naturel  ce  qui  leur 
eft  dit.  Et  pour  cela  il  n'eft  point  befoin 
de  grâce  furnaturelle.  Mais  puis  qu'ils  fe 
moquent  de  ce  qui  leur  eftditjfa  grâce  ne- 
celTaire  à  ce  que  Tentendement  iugede  l'E- 
wangile  comme  il  faut ,  ne  leur  a  pas  efté 
donnée.  Sur  la  troifîéme  ils  diftinguent 
en  deux  manières.  Premièrement,  qu'autre 
chofe  eft  de  difputer  de  la  parole  mefme, 
&  autre  de  difputer  de  la  prédication.  Puis 
après  ,  qu'autre  chofe  eft  de  difputer  de 
la  prédication  comme  elle  a  efté  faite  par 
les  Apoftrcs,  &  autre  de  celle  qui  fouuent 
a  lieu  en  ce  temps.  D'autant  que  les  P re- 
dicateurs  au  lieu  de  prefcher  la  parole  de 
l'Euangilc  clairement,  s'embaraftent  fou- 
uentesfois  tellement  en  qucftions  difficiles, 
qu'ils  ne  s'entendent  pas  eux-mefmes.  Et 


1^4  ^^  leficnâue  de  la  grâce 
s'ils  s'entendent  eux-mefmes  6c  font  en- 
tendus par  les  autres,  fi  eft-ce  que  quelques- 
fcis  ils  ne  prefchent  pas  la  parole  de  TE- 
uangile  ,  mais  s'amufent  à  difcourir  des 
voyages  des  Indes ,  &  chofes  fcmblables. 
A  la  vérité  fi  ces  Meflieurs  ont  veu  des 
Prédicateurs  de  cette  forte  ,  qui  depuis  le 
commencement  iufques  à  la  fin  de  leur 
fermon  ne  façent  que  baliuerner ,  ils  ont 
faifon  de  pcnfer  que  l'argument  qu*on  en 
prendroit ,  ne  choqueroit  pas  leur  hypo- 
ihefe.  Il  n'y  a  nulle  apparence  que  l*Ef- 
prit  de  Chrift  accompagne  des  propos  fi 
cfloignés  de  la  nature  de  fa  parole.  Mais 
aucz  vouTs  iamais  veu  de  tels  Prédicateurs 
entre  nous  ?  Ou  ont  ils  creu  que  nous 
prenions  nos  argumens  des  fermons  de 
cette  nature  ?  Nous  les  prenons  de  ceux 
efquels  Chrift  eft  annoncé  ,  &  qui  neant- 
moins  ne  font  non  plus  entendus  par  quel- 
ques vns,  que  fi  on  leur  prefchoit  en  langue 
cftrar^gere.  Quant  à  la  Prédication  des 
Apoftres  ,  i*aduoiie  certes  qu  elle  a  repre- 
fenté  le  Seigneur  ïefusauec  plus  d'éuidence 
que  la  noftre.  De  forte  que  (\  l'Eiprit  ac- 
compagne necefiairement  TEuangile  félon 
les  degrés  de  fon  éuidence  ,  il  a  deu  eftre 
beaucoup  plus  efficacieux  en  leur  bouche 
qu'en  la  noftre.  Mais  de  cela  que  fuit-il, 
il  la  dodrine  des  Arminiens  eft  de  mife^ 
finon  qu'au  moins  à  proportion  de  réui- 


de  l'ëjfrit.  i^j 

dencc  de  noftrc  prédication  ,  TEfprit  U 
doit  accompa^net  cnuerstous?  Ec  partant 
que  leur  dodtrine  n'eft  pas  de  mife  ,  puis 
que  Texpenence  monftre  qu'enuers  quel- 
ques vns,  à  qui  il  eft  prefché  auec  quelque 
cuidence  ,  l'ETpric  ne  Taccompagne  du 
tout  point  ?  Où  donc  Texperience  parle  fi 
clairement,  que  feroit-il  befoindedifputer 
dauantage  ?  Voyons  pourtant  ce  que  TEf- 
criture  en  cnfeigne. 

Le  premier  paflage  que  ie  produiray  eft 
lean  6.  4/.  ^^iconque  a  ouy  du  Père ^  d* 
a  appris,  vient  à  moy.  Là ,  monfieur,  venir 
à  Chrift ,  c'eft  croire  en  luy.  Ouyr  donc  S^ 
apprendre  dti  Père  eft  quelque  chofe  diffé- 
rente de  croire.  Car  autrement  noftre 
Seigneur  diroit ,  que  quiconque  croit  en 
luy,  croit  en  luy.  Ce  qui  ne  feroit  pas 
digne  de  fa  fagerfe.  Quelle  eft  donc  cette 
adtion  du  Père  par  laquelle  noftre  Seigneur 
dit  qu'il  nous  enfeigne  ?  Eft-ce  Thumilia- 
tion  pat  la  difpenfation  légale  ?  Il  fcmble 
que  vous  le  dilîez  page  44.  en  ces  termes. 
Cette  difpenfation  par  laquelle  Dieu  réduit 
les  vns  à  l'efiat  d'humiliation  ç^  d'aneantif- 
fement  par  le  fentiment  de  leur  mifere ,  efh 
i*(£HHrc  du  Pere^  préalable  à  l'œuure  du  Fils 
^ui  nous  viuifie  ,  &  de  laquelle  œuure  dti 
Père  parle  le  Seigneur  ,  quand  il  dit  5  Mon 
Père  trauaille  dés  le  commencement  f  &  ic 
irauaille  auJft.Cefi  la  manière  par  eu  le  Perc 


%q6     de  YejlenâHe  de  la  grâce 

cHltiueU  terre  ,  afi»  qnt  lafemencedel^È- 
uangile  y  germe.  Mais  pour  ne  repeter 
point  ce  que  i*ay  dit  cy-delfus  ,  que  cette 
àifpcnfation  eft  vne  mcrueilleufe  difciplinc 
du  Pcre  celéfte,  pour  préparer  les  hommes 
à  la  foy  5  veu  que  de  foy  elle  ne  peut  pro- 
duire que  des  murmures  &  des  blafphcmes; 
Comment  s'accorderont  ces  paroles  de 
Chrift,  (\\x^  quiconque  eft  enfeignê  de  Dietê 
vient  a  Ift) ,  auec  voftre  hypothefe  qu'il  y 
en  a  beaucoup  qui  font  humiliés  de  cette 
façon  là, qui  ne  croycnt  pas  pourtant  ?  Et 
puis  feroit-ce  pas  fe  mocqucr  du  monde 
que  d'interpréter  des  vexations  ôc  puni- 
tions légales  ces  paroles  d'Efayc  fi  pleines 
de  confolation  ,  d'où  noftre  Seigneur  tire 
ce  paflage.  ^ffl'g^e ,  tempeft<^e^  deftitaée  de 
Sfa.  )4  confolation  ,  voicy  ie  m'en  vay  coucher  dés 
*'*  ^**  efcarboucles  pour  tes  pierres  y  &  te  fonder ay 
fur  des  faphïrs.  Et  feray  tes  feneftragcs 
d'agathes ,  &  tes  portes  feront  de  pierres  de 
rubis  y  (fr  tout  ton  pourpris  de  pierres  pre^ 
cieufes.  Aujfi  tous  tes  enfans  feront  enfeigneT^ 
de  l'Eternel^  ç^  la  paix  de  tes  fils  fera  abon^ 
dame,  Eft-ce  donc  la  rencontre  de  cette 
humiliation  légale  auec  la  grâce  de  TEf- 
prit  ?  Vous  le  dites  incontinent  après. 
Cef  ^  caufe  du  concours  de  cette  difpenfa^ 
tion  de  l'œuure  du  Père ,  auec  la  difpenfatton 
de  la  grâce  du  Fdsy  que  nojîre  Seigneur  dit , 
Tout  ce  que  le  Père  me  donne  vient  à  moy^  & 


H 


Page 

4J- 


de  ISJfritl  ipy 

djtticofîcjtie  a  appris  dn  Père  vient  a  mçyj 
Oï  eft-il  clair  qu'en  ces  mots  de  Chrift 
Tadion  du  Père  ,  par  laquelle  il  tire  ^  et 
diftinguéc  d  auec  l'effcâ:  de  le  mouuemenc 
qui  s'en  produit  neceirairement,  qui  eft  le 
venir  y  3c  d'auec  le  but  ou  le  terme  auquel 
tend  le  mouuèment,c'eft  à  fçauoir  Ucom», 
munion  de  Chrtft,  Qu'appelles  vous  donc 
en  ce  concours  ladilpenfation  de  la  grâce 
du  Fils  ?  Eft- ce  l'illumination  de  TETprit? 
Si  ce  Teft  ,  Tœuure  du  Père  eft  rhumilia- 
tion  légale.  Ce  que  ie  vous  viens  de 
monftrer  eftre  faux  èc  impertinent.  Eft-ce 
l'humiliation  légale?  Encore  moins»  Vous 
fouftenés  par  tout ,  qu'elle  eft  hors  la  dif* 
penfation  de  la  grâce  de  Chrift.  Com- 
ment eft-ce  donc  qu'à  raifon  de  ce  con- 
cours  le  Père  fera  dit  tirer  les  hommes 
pour  les  amener  à  fon  Fils  ?  Puis  après, 
veu  que  ces  mots  ,  eftre  enfe'tgné  de  Dieu  , 
cHyr  dti  Père ,  apprendre  de  Ihj^  fe  rappor- 
tent neceflairement  à  l'illumination  de 
Tentendemcnt,  &  que  ,  félon  vous  ,  cette 
illumination  ne  produit  aucun  effc6t  fans 
cette  préalable  préparation  que  vous  ap- 
pelles purement  légale  ,  comment  eft-ce 
que  le  Seigneur  luy  attribue  icy  non  Teffedt 
feulement,  mais  vn  cffeâ:  necelfairc  &  in- 
dubitable, fans  y  faire  mention  quelconque 
de  la  condition  préalable,  fans  laquelle  il 
sft  abfolumcnt  impoflibljs  que  l'eifedb  fe 


2,98  de  T égalité  de  la 

Kcpabîiques  ?  Car  fans  cette  conduite  de 
fa  Prouidence,  il  n*y  euft  eu  ny  Polices  ny 
Republiques ,  mais  vn  chaos  erpouuanta- 
ble  de  toutes  chofes.  Tellement  que  quel- 
les femences  de  la  religion  mefmes  y  ont 
efté  garâtiesau  milieu  de  cette  corruption 
êc  de  ce  débordement  vniuerfcl  du  péché: 
&  bien  quelle^  en  ayent  elle  infedtées  iuf- 
ques  à  ce  point,  que  de  ne  produire  rien 
de  bon,  (î n'y  ont  elles  iamais  çfté  entière- 
ment efteintes.  Ce  que  vous  fçauez  auoir 
efté  attribué  par  toutes  fortes  de  Théolo- 
giens, &  anciens  &  mod^^rnes,  &d'vn  & 
^*autrc  party,  à  la  conduite  &  à  rcfficace 
de  la  Prouidence.  Mais  au  rcfte,  (I  vous 
voulez  bien  reconnoiftre  combien  ç*a  efté 
peu  de  chofe  que  cette  inégalité  que  Dieu 
par  fa  prouidence  a  mife  entre  les  pécheurs, 
mefurez-Ia  à  la  faculté  qu'elle  a  ou  mife 
ou  laiflce  en  eux  pour  croire  enTEuangile, 
&  vous  trouuerez  que  cet  hônefte  homme 
de  Ciceron  euft  efté  au/G  mal-aifé  à  indui- 
re à  croire  en  Chrift,  s'il  luy  euft  efté  pref- 
ché,  comme  Catilina:  &  que  les  Apoftres 
n'ont  point  receu  de  plus  forte  contradi- 
élionque  de  la  part  des  Philofophes,dont 
la  vie  fembloit  eftre  fi  réglée  &  fi  honnefte. 
Alors  vous  fcra-t-il  aifé  de  comprendre  , 
que  puis  qu'ils  n'ont  peu  apperceuoir  la 
lumière  de  l'Euangile  du  Fils  de  Dieu  ,  le 
Dieu  de  ce  monde  auoit  aueuglé  leurs  ent 


corruption  des  hommes,     ip^ 

tencleiTiens  auffi  bien  que  des  autres.  Or 
vn  fi  grand  aueuglement  ne  pouuoit  eftrc 
finon  accompagne  d'v ne  extrême  dcpraua- 
tion  des  affcdions,  quelque  différence  qui 
paruft  en  l'extérieur  de  leur  vie. 

Ainfi  tombent  d'elles- mefmes  toutes  les 
chofes  que  vous  dites  auec  tant  d'effort 
contre  ma  doéirinc  Vous  triomphez  en 
ce  que  tout  le  mondd  a  recognu  de  la 
diffcrence  entre  les  hommes  non  régé- 
nérez, le  le  vous  accorde.  Mais  ic  vous 
di  que  cela  n'ell:  pas  venu  de  iefér  natH'* 
re  ,  &  comme  ie  l'ay  remarqué,  quand 
vous  reuenez  à  vous ,  vous  le  reconnoiffez 
vous  mcfmcs.  Vous  dites  que  vous  ne 
reconnoiifez  que  deux  principes  de  nos 
adions  ,  la  naturel  la  erace  ,  &  eftimez 
que  ie  n'en  tiens  pas  dauantage  :  vous  auez 
raifon.  Mais  ie  vous  dis  ,  que  vous  qui 
m'accufez  de  fophifme,  abufez  de  l'ambi- 
guité  du  mot  de  nature  ,  comme  ie  croy, 
fans  y  penfer.  Car  au  lieu  que  ie  l'ay  pris 
pour  noftre  nature  confiderce  en  elle  mef- 
me  ,  en  la  feparant  de  la  confideration  de 
TefEcace  de  laProuidence^vous  la  prenez 
pour  toute  cette  difpenCation  en  laquelle 
Dieu  defploye  cette  efficace,  bien  qu  il  n'y 
face  point  fentir  celle  de  Tefprit  dcfan(5bi- 
fication.  Certes  fi  vous  oppofez  cette  dif- 
penfation  à  lareuelation  de  la  Parole^c'eft 
lanatHrc»<^  en  doute  ?  Mais  fi  vqus  Top- 


300  de  Pegaitte  de  la 

pofez  a  cette  confticutioii  de  noftre  eftré 
que  nous  deurions  tous  tirer  d'Adam  par 
cette  commune  loy,  de  naiftre  infedcz  du 
péché  originel  ,  appeliez  cette  opération 
de  la  Prouidcnce  comme  vous  voudrez  , 
tant  y  a  que  ce  n  eft  pas  »ofire  nature. 
Quant  à  la  comparaifon  que  vous  faites 
d'Adam  auec  Caïu,  difant,  que  naturelle- 
ment Tvn  eftoit  plus  mauuais  que  l'autre  j 
&  que  le  péché  de  l'vn  en  tuant  Ton  fierc, 
a  erté  plus  grand  que  celuy  de  l  autre  ^  en 
tranfgrelTant  le  commandement  que  Dieu 
luy  auoit  donné  :  le  fondement  de  l'obje- 
(Siion  que  vous  en  tirez  eft  fort  foible  8>c 
fort  douteux.  Quand  il  ne  le  feroit  pas 
tant ,  la  eonfequence  en  eft  nulle.  Pre- 
mièrement, qui  vous  a  dit  qu'entre  le  mo- 
ment du  péché  d'Adam ,  &  le  moment  au- 
quel Dieu  luy  a  donné  Tefprit  de  repen- 
tance  &  de  fandifîcation  par  le  moyen  de 
cet  Oracle  ,  U  femence  de  U  femme  ,  &Co 
Dieu  n'ait  point  agy  en  luy  par  la  vertu 
incomprehenfîbie  de  fa  Prouidence  ,  pour 
cmpcrcher  qu'il  nedeuint  en  ce  temps-là 
âu(5  mefchant  comme  la  nature  humaine 
le  pouuoit  eitrc  après  fa  cheute  ?  Certes 
il  en  eft  des  facultés  de  nos  efprit»  à  peu 
prés  comme  de  ces  machines  artificielles, 
dont  les  mouuemens  dépendent  de  l'agen- 
cement de  leurs  parties,  &d'vn  grand  ref- 
fortqai  Icsgouuerar,  A  ces  Automates  il 


Corruption  des  hommes.       301 

prut  arriuer  telle  fecoulîe  en  vn  moment, 
que  les  rolies  en  feront  aufîi  difloquées,  3c 
les  mouuemens  audi  déréglés  quMs  peu- 
uent  eftre.  Ec  pour  moy  ic  croy  que  (i 
rounrier  mcfme  n'euft  mis  la  main  à  Tef- 
prit  d'Adam,  cette  feule  première  cheute 
cuft  caufé  dés  incontinent  en  fcs  facultés 
tout  le  defordre  qui  y  peut  eftre  imagina- 
ble. Mais  quand  cela  ne  ferait  pas,  que 
fait- il  à  noftre  queftion?  Nous  parlons  de 
la  nature  infc6tée  du  péché  originel ,  6c 
vous  m'allegar z  Adam  qui  n'eftoit  pas  pé- 
cheur de  naillance  comme  nous.  Pofons 
donc  que  pour  amener  la  corruption  d'A- 
dam au  comble  &  à  Textremité  dont  la  na- 
tare  humaine  peut  eftre  capable,  il  euft: 
falu  neceftairement  qu'il  y  fuft  venu  par 
degrez  ôc  par  la  réitération  de  plufieurs 
mauuaifes  adions,  confirmant  de  plus  en 
plus  fes  habitudes.  Il  ne  s'enfuiura  pour- 
tant pas  de  là  ,  ou  que  le  péché  originel 
ne  foit  pas  égal  en  fes  defccndans  j  ou 
que  fes  mauuaifes  &  vicicufes  fuittes 
ne  doiuent  pas  eftre  égales  de  nature  en 
tous  i  ôu  que  s'il  y  a  de  l'inégalité  au  pé- 
ché originel  &  en  fes  fuittes,  cela  ne  vienne 
pas  de  quelque  particulière  difpenfation  de 
la  Prouidence  de  Dieu  ;  ou  finalement  que 
cette  difpenfation  de  Dieu  ,  Si  l'efficace 
qui  en  dépend ,  foit  vne  mefmc  chofe  aue^ 
la  nature  corrompue  4e  Thommç^ 


301 

Gta  i^ïiiTditsitiiirarfâïtâ  ûTâit^ira^TuyraittasrB  cita 

De  tcj^rit  de  feruitude. 

P  A  (Tons   au  troifiefme  poin6t,  qui  cft 
touchant  la   difpenfation  de  refprit 
de  Icruitude.    La  première  chofe  que  vous 
me  dites  fur  ce  fujet  efl:  >  que  ce  que  i*cn 
ay  efcrit,  ie  le  tiens  de  feu  Monfieur  Ca- 
meron.  Eft-ce  pour  me  faire  honte  ce  que 
vous  en  dites  ?  Et  que  fçauons  nous  de 
bon  ,  que  nous  n*ayons  appris  de  quel- 
qu'vn?  Afindonc,  Monfieur^quc  ny  vous 
ny  a^cun  autre  ne  pcnfe  me  tourner  cela 
à  reproche  ,  ie  vous  declareray  que  tout 
ce  peu  que  ie  puis  en  l'explication  de  la 
faincbe Théologie,  ie  le  dois  après  ialedbu- 
re  de  TEfcriture,  aux  ouuertares  que  ce 
grand  homme  m'y  a  données  :  &  qu'après 
îa  grâce  que  Dieu  m'a  faite  de  me  donner 
la  connoiiîance  de  fa  vérité  falutaire,  ie  le 
beny  (ingulierement  de  ce  qu'il  m'a  fait 
approcher  de  ce  perfonnage  ,  qui  outre  les 
autres  excellente?  parties  qu'il  auoit  (  6c 
chacun  a  Tes  dons  &  fes  défauts  en  cette 
vie  }  n'a  eu ,  comme  ieftime,  de  fon  temps 
aucun  qui  le  furpalTaft  en  cette  partie  de 
îaTheologie,  qui  con{î{le  en  l'intelligence 
idc  la  Bible.    Et  fi  i'ay  appris  quelque  peu 
ie  luy  ,  i'efpere  en  ïecueillir  ce  fruid 

entre 


de  pruitudc,  303 

entre  les  autres ,  que  ce  peu  aidera  à  vous 
ramener -aux  chofes  qu'il  vous  auoic  cn- 
feignées,  &  que  vous  n*auez  pas  retenues. 
Car  certainement  où  vous  auez  lailTé  Tes 
fcntimens  ,  vous  vous  eftes  fouruoyé  de 
vous  mcfmes.  Mais  comme  c'eft  le  propre 
de  noltre  nature  que  de  faillir,  auffi  cft-cc 
l'efFedt  de  refprit  de  Dieu  en  nous,  de  nous 
radrelîer  en  nos  fautes.  La  féconde  eftque 
vous  vous  expliquez  ainfi  touchant  i'ef- 
pric  de  feruitude  ,  ôc  fa  difpenfatio-n.  Cet 
5,  Efprit,  qui  eft  Tefprit  de  Chrift,  a  cftc 
55  communiqué  aux  hommes  en  deux  ma- 
35  nieres,  félon  Jes  deux  différentes  œcono- 
35  mies  dont  Dieu  a  difpenfé  la  promefle 
?3  de  faluc  aux  hommes.  L'vne,lors  que 
55  la  grâce  promife  en  Îefus-Chrift  n'cftoit 
^,  pas  encore  manifcftée,  ôc  que  pour  cette 
5,  caufe  il  a  conduft  fon  peuple  par  la  dif- 
5,  penfation  de  laloy ,  iointe  à  la  promefTe. 
3,  L'autre  ,  après  que  la  grâce  a  cfte  plei- 
3,  nemcnc  nianifeftée  en  raccomplifferaent 
a»  des  temps,  que  TEuangile  a  efté  reuelé, 
3»  &  qu'à  cette  caufe  Tœconomie  de  la  loy 
5,  a  efté  abolie  pour  les  fidèles.  Sous  la 
j,  première  œconomie  rEfprit  cômuniqué 
à  ceux  qui  eftoient  faits  fidèles  &  conuer- 
j5  tis  ,  eftoit  l'efprit  de  feruitude,  duquel 
„  parle  TApoftre  au  heu  fus  allégué.  Ed 
Si  eftoit  ainfi  appelle  pource  qu'ils  eftoient 
,5  tousjours  tenus  en  crainte,  demeurons 

S 


304  ^^  tcij^rît 

,,  fous  la  pédagogie  de  la  loy.  Car  ciicôl"(î 
5,qiie  pat  cet  Efprit  ils  fulTent  vrayemcnc 
„  faits  enfans  ,  ils  n'cftoieint  pourtant  ea 
„  rien  difteren-s  des  ferfs  à  caufe  de  l'vfagc 
„  delà  loy  qui  engendre  à  fcruitude.  Mais 
5,  fous  rEuangilc,5c  fous  l'oeconomie  de  la 
5,  grâce  pIcinemêtreuelce,rErpric de Chrift 
„  donc  aux  fidèles  eft  Tfifprit  d'adoption 
5,  par  lequel  nous  crions  Abba  Père.  Puis 
vous  me  chaftiez  vnpcu  rigoureufefnentde 
ce  qu'à  voftre  aduis,ie  n*ay  pas  bien  entédu 
cette  diftindion,  ny  le  palTage  auquel  vous 
rappliqueZjRom.  8.  Or  vous  remercie  je 
bren  affcdueufementde  ce  que  vous  auez 
voulu  me  l'enfeigner.  Et  vous ,  &  qui 
que  ce  foit,mc  trouuerez  tousjours  difpo- 
fé  à  apprendre.  le  fçay  la  bonne  part 
que  i'ay  en  cette  commune  condition  de 
la  nature  humaine ,  qui  nous  rend  l'en- 
dodrinement  necefîaire  iufques  à  la  vicil- 
lefle  mefme.  Neantmoins  fi  vous  n'auez 
eu  autre  but  que  de  me  l'enfeigner,  vous 
pouuiezbien  vous  exempter  de  cette  peine. 
Car  ie  fçauoy  fort  bien  la  diftindion  de 
ces  deux  œconomies,  &  la  diuerfe  efficace 
de  TEfprit  de  Dieu  félon  elles ,  à  raifon  de 
laquelle  il  eft  appelle  de  fer  mm  de  ^  (t  a^ 
doptio».  le  i'auoy  leue  en  Caluin  fur  le 
chapitre  8.  de  i'Epiftre  aux  Romains,  oii 
tout  ce  que  vous  dites  de  la  différence  de 
la  révélation  de  la  grâce,  delà  diiierfijé 


de  fcruituàe.  30; 

de  l'tfpric  de  feruitude  &  d*adoptîon,  ôC 
de  la  double  oeconomie  fclon   laquelle  ce 
mefme  Efpric  a  eftd  difpen'é  aux  fidèles 
fous  le  vieil  &:  le  nouucau  Teftament  ,  elt 
expliqué  plus  amplement  que  vous  ne  Ta- 
uez  fait ,  &   exprimé  plus  fortement  que 
ny  vous,  (  fupportez  moy ,  Monfieur  ,  sM 
vous  plaift  )  ny  moy  ne  fçaurions  faire.   le 
Tauoy  veue  en  Bucer&en  Martyr  ample- 
ment expliquée  de  mefmes.  le  Tauoy  veue 
en  S.  Hierofme,  briefuement  à  la  vérité, 
tDais  ttes-clairement  &  très  diftindement 
pourtant.  Saind  Auguftin  mefme  la  touche 
afllz  manifcftement  en  quelques  endroits* 
le  l'ay  prefchée  il  y  a  quatorze  ans,  &  Tay 
fait  imprimer  il  y  a  deux  ans  au  quatrième 
de  mes  Sermons  de  la  nature  de  TEuangile, 
Et  n'^  iamais  ny  dit  ny  efcrit  non  plus 
que  Monfieur Cameron, qu'en  ce  lieu  ou 
Saindt  Paul  nomme  lefprit  deferuitude, 
ilnefuft  dutoutpoint  parlé  des  vrays  fi- 
dèles qui  ont  efté  fous  la  difpenfation  lé- 
gale.   Mais  quand  ie  Tauroy  fait ,  la  diffi- 
culté que  les  anciens  &  les  modernes  ont 
creu  eftre  en  ce  paffage  ,  deuroit  donner  à 
mon  opinion,  pareil  palTc-port  que  chacun 
de  ceux  qui  ont  médité  fur  ce  lieu  a  pré- 
tendu pour  la  ficnne.   Chryfoftome  le  rc-- 
connoift  fi  difficile,  qu'à  peine  ofe  t-il  y 
loucher.  Enfin  pourtant  il   Tinterprete  de 
l"^  ^ov  feulement,^  dit  quc'elle  eft  appellée 

S  2 


xqG  de  Icfprit 

crprit ,  comme  ailleurs  elle  eft  auffi  nom^ 
tnée  /ptrtttteUe,  Ec  Theodoret ,  Occurhc» 
ttius>  &  autres  ont  cfté  de  mefme  opinion. 
Beze  a  crcu  qu*il  n'y  eftoic  pas  queftiou 
d'aucune  vertu  de  TETprit  de  Dieu,  &  ap- 
proche aucunement  de  l'opinion  dcChry- 
îbftome.  Mais  ncantmoins  il  adiouftefort 
modeftement  &  charitablement  que  c*c(b 
fans  preiudicier  à  l'opinion  de  Caluin,  Ôc 
des  autres  qui  font  d'autre  fentiment.  Et 
ie  voy  qu'en  cela  il  eft  fuiuy  en  ce  temps 
par  quelques  grands  perfonnages.    Entre 
les  aderfaires  Tolet  eft  de-  mefme  opinion 
auec  Caluin  ,  &  neantmoins  il  ïk  reiette 
l'interprétation  des  autres  qu'auec  retenue, 
d'autant  qu'en  chofe  difficile  ,  ôc  dont  les 
cnfeignemens  ne  font  pas  ftequens  en  l'Ef- 
criture ,  les  affirmations  hardies  ont  quel- 
que chofe  de  vicieux.     Ce  qui  me  fait 
trouuer  vn  peu  eftrange  que  vous  m'or- 
donniez Cl  âbfolument  de  tenir  de  vftre  ad^ 
adfiertijfementy  qne  i*efprit  de  feruitude  neft 
pas    celfty  qui  opère  par  les  feules  caufes  de 
Valliame  de  nature  oh  de  la  loy,    Excufez- 
moy,  Monfieur  ,  II  ie  vous  dis  qu'en  ma- 
tere  de  Théologie  ie  fuis  vn  peu  difficile 
à  vaincre  par  autre  authoritc  que  celle  de 
DieUjfi  ie  ne  voy  d'ailleurs  des  raifonsalTés 
euidentes.  Et  partant  vous  me  permettrez 
d'en  examiner  voftre  opinion.    Non  pour 
vous  monftirer  que  ie  ne  fuis  pas   aifé  \ 


de  feruitude.  loj 

contenter ,  comme  vous  me  reprochez  en 
quelque  lieu  :  mais  pourceque  la  raiTon  le 
veut  ainfi  j  qu'il  cft  queftion  de  la  recher- 
che de  la  vérité  ,  &  que  ce  que  vous  auez 
iufques  icy  mis  en  auanr,  ne  vous  a  point 
encore  acquis  le  droidfc  que  nos  entende- 
mens  dépendent  de  vos  aflcrtions  toutes 
nues, 

le  croy  donc  que  vous  m'accorderez  que 
Tcfprit  de  feruitude,  quel  qu'il  foit,  eft 
ainfi nommé  à  caufe  delà  relTemblancc  qui 
eft  entre  quelques  mouuemens  de  Tefprit 
de  ceux  qui  l'ont  receu,  &  quelques  affe- 
ctions &  mouuemens  de  rcfprit  des  efcla- 
ues.  Car  c'eft  fans  doute  à  cette  forte  de 
feruitude  que  TApoftre  fait  allufion  ,  com- 
me il  appert  notamment  par  i'Epiftre  aux 
Galates,  chapitre  quatriefme.  Or  y  aooit-il 
autrefois  ordinairement  deux  paflîons  es 
efclaues  aufquelles  cela  fe  doit  principale- 
fnent  rapporter.  La  crainte  premièrement, 
car  cette  forte  de  genseftoit  en  perpétuelle 
tremeur  par  l'apprehenfion  de  la  rigueur 
de  leurs  Maiftres.  Puis  après  la  contrainte 
en  Tobeyffance  i  car  d'ordinaire  c'eftoient 
de  mefchans  garnemens  ,  qui  ne  faifoient 
aucun  bien  que  par  force,  &  qui  pour  faire 
bçau-femblant  à  leurs  Maiftres  ,  ne  les  en 
aimoicnc  pas  mieux  pourtant.  Que  fi  de 
leur  propre  mouuement  ils  eftdiemt  quel- 
quesfois  portez^  fa  ire  leur  deueir,  ce  n  c- 


3cS     de  lejleniue  de  la  grâce 

elle  foit  dans  les  degrés  feulement,  &  noî^ 
en  rcfpece  de  la  qualité  mefiTie  ?  La  fé- 
conde chofe  condderabie  eft5querApoftre 
mettant  cet  endurcilTement  en  l'oh/curctjfe' 
went  des  yeux  ,  ajfopfptjfgnjer.t  de  refprtty  ^ 
furdité  des  oreilles^  il  combat  voftre  opinion 
""de  k  communité  de  la  grâce  intérieure  à 

^  enfcignes   déployées.     Car  ie  vous  prie 

comment  celuy  qui  cft  illuminé  intérieure- 
ment par  la  grâce  de  TEfprit,  peut  il  eftre 
ditaueugle,  fourd,  (lupide,deftitué  de  fcn- 
timent  es  chofcs  fpirituelles  ?  Ces  paroles 
de  Chrift  en  la  parabole  du  femeur  me 
femblent  formelles  contre  voftrc  doctrine. 
Vnfemem  ,  dic-il  ,  fortit  pour  femer  :  (^ 
comme  il  fèmoit  ,  vue  partie  de  U  femence 
cheut  auprès  du  chemin ,  ^  les  oifeaux  vin^ 

Matth.  yg„f  ^  ^  i^  mangèrent  tonte.  Ce  qu'il  in- 
terprete  après  ainfi.  Tonte perfonne  à  qnt  il 
adtêient  d'oilir  la  parole  dn  Royaume^  ^  qni 
ne  i^ entend  point ,  le  mauaais  vient  ^  rastit 
ce  ^«/  eft  femé  au  eœur,  Ceft  celuy  qni  a 
receu  la  ftmence  auprès  du  chemin  Là 
certes  ie  comprcn  bien  cômenc  quelquVn 
peut  ouyr  la  parole,  ^  ne  l'entendre  pas, 
félon  Thypothefe  des  Euangeliques.  Ceft 
qu'il  comprend  bien  comme  i'ay  dit  cy- 
dcfQ.is  T/  70  K^yôiMvov.  Pour  quoy  il  n'eft 
point  necelfaire  que  Dieu  déployé  l'effica- 
ce mteric.u'e  de  fon  Efprit.  Mais  que 
Dieu  la  y  déployé  >  &  que  ueaiumoins  vn 


de  tSJprlt,  309 

tel  n^'y  entende  rien  >ceft  ce  que  ie  ne  puis 
pas  comprendre.  Ce  paflage  aufli  qu'on 
a  accouftumé  d'alléguer  du  16.  des  Ades 
touchant  Lydie,  s'accorde  très- mal  auec 
vos  fentimens.  Car  il  eft  dit,  que  Dtefi 
Itiy  oHurit  le  cœnr  pour  entendre  ahx  chofes 
cfue  Paul  difoit.  Ou  donc  c'cft  là  le  pre- 
mier ad:e  de  fa  foy,  ou  eftant  desja  femme 
pieufe,  comme  il  eft  dit ,  qu'elle  eflott  crai- 
gnant Die  ti  ,  ce  qui  ne  peut  cftre  fans  vn 
notable  degré  de  foy  ,  c'en  a  efté  vne  au- 
gmentation ,  telle  qu'en  pouuoit  engen- 
drer la  claire  &  diftinde  reuelation  du 
Meffie.  Si  ceft  ie  premier,  pourquoy 
eft- ce  que  le  Saind  hiftorien  nous  defcric 
fa  conuerfion  comme  vne  ouuerture  de  fon 
cœur ,  c'eft  à  dire  de  fon  intelligence,  com- 
me la  caufe  de  la  différence  qui  eftôit  entre 
elle  &  les  autres  femmes  dont  il  parle,  au 
lieu  qu'il  faloit  dire  félon  vos  hypothefes, 
qu'elle  auoit  creu  pource  qu'elle  auoit  efté 
auparauant  difpofée  par  humiliation?  Car 
c'eft  là  , félon  vous,  la  caufe  de  la  diuerfitc 
de  l'euenement.  Au  refte,  pourquoy  eft-ce 
qu'elle  feule  entre  tant  de  femmes  auroic 
efté  ainfi  humiliée  ?  N'y  auoit-  il  donc  que 
cette  marchande  de  pourpre,  ou  miferable, 
ou  fentenciée  ?  Et  (i  elle  euft  efté  en  céc 
cftat  ,  euft  elle  eu  tant  de  courage  &  tanC 
de  commodité  de  retirer  les  Apoftres  en  fa 
maifon  ?  Si  c'eft  vn  accroiirement  de  foy» 


31Q  TDc  hejiendue  de  U  grâce. 
comme  il  cil  clair  par  le  texte,  certes  il  né 
s'eft  pas  fait  par  accroifTemcnt  d'humilia- 
tion. Tandis  que  Paul  prefchoit  il  nV 
Uoit  rien  efté  adiouftc  à  Tes  fouftiancés. 
c*efi:oit  vne  auççmentation  de  lumière  in- 
térieure par  Tefficace  de  la  grâce.  O  r  quelle 
cft  la  nature  de  l'augmentation  des  chofes 
de  cette  forte ,  telle  cft  celle  de  leur  pre- 
mière génération.  Seroitfans  douteeftran- 
ge  la  prière  que  TApoftrc  fait  pour  les 
Ephcfiens,  fi  voftre  opinion  eftoit  vérita- 
ble, le  fuy  fans  cejfe  mémoire  de  votu  en 
mes  or  ai/h»  s  ,  à  ce  que  le  Dieu  de  noflre 
Seigneur  le  fus  vous  doim  L' Efprit  de  faptence 
e^de  reuelation ,  À  fçamir^  les  yeux  devoflre 
entendemefît  tSumifseZ,  afin  de  cofinoi^rt 
quelle  efi  l'excellente  grandeur  de  fa  puijfa»' 
ee  enuers  nous  q.ui  croyons ,  &c.  Car  pre- 
mièrement, il  n*eftoit  pas  bcfoin  de  prier 
tant  pour  vne  chofe  de  laquelle  la  difpen* 
fatiort  eftoic  abfolument  necelTaire  &  re- 
celée telle  5  voftre  hypothefe  pofée.  Puis 
que  Dieu  leur  faifcic  prefciier  l'Euangile, 
il  ne  fe  pouuoit  qu  il  ne  leur  donnaft  céc 
Efprit  d'illumination.  Puis  après,  il  dcuoit 
en  ces  prières  faire  au  moins  quelque  men- 
tion de  cette  difpenfation  légale,  fans  la- 
quelle l  illumination  ne  peut  rien  ,  voire 
de  laquelle  dépend  abfolument  Teuene- 
ment  de  fon  efficace.  Et  finalement  i! 
n'eftoit  point  befoin  d'attribuer  à  cette  ilt 


de  tSfprit.  311 

îliminafeion  vne  Ci  grande  efficace  qu'efc 
celle  de  la  puilTance  de  Dieu  qui  rcirufcice 
les  morts.  Car  fi  vous  la  confiderés  en 
cîle  nieime,  elle  eft  commune  à  tous  ,  ôc 
en  la  plufpart  elle  ne  produit  rien.  Et  fî 
vous  la  confiderés  en  Ton  effcd:  dans  les 
croyans ,  il  a  cfté  produit  fans  effort  ,  fi 
vortre  docl:rineeft  vraye»  puis  qu'elle  auoic 
crouué  le  fujet  difpofé  à  ne  faire  point  de 
rcfiftence.  C'eft  à  peu  prés  ce  quon  die» 
enfoncervne  porte  ouuerte.  Mais  ie  trou- 
uerois  encore  beaucoup  plus  eftrange  la 
manière  en  laquelle  il  faloic  necelFairemenc 
que  faindt  Paul  priaft  Dieu  pour  obtenir 
efficace  à  fon  rainiftere.  C*eft  qu'il  luy 
demâdad  ardemment  qu  il  enuoyaft  beau- 
coup de  maux  à  ceux  à  qui  il  prefchoit , 
n'cftant  pas  polîible  que  la  femence  ger- 
maft  finon  en  vne  terre  ainfi  defehirée  du 
foc  de  diuerfes  tribulations.  Or  croy-je 
qu'outre  le  fcandale  qu'il  euft  donné  aux 
particuliers  ,  les  Magiftrats  &  Gouuer- 
ncurs  des  Republiques  s'en  fulfent  offenfcz 
contre  luy,  comme  contre  vn  homme,  qui 
au  lieu  deprieresjcuft  fait  des  imprécations 
contre  le  bien  de  la  focieté  humaine.  Et 
vous  qui  faites  tant  d'eftat  de  ces  belles 
prières  de  noftre  liturgie,  pcnfez  vous  que 
les  loix  du  Royaume  les  enduraifent ,  il 
nous  demâdions  à  Dieu  qu'il  verfaft  toutes 
fortes  de  chaftimens  fur  noflre  nation,  afin 


3it       de  l'ej}cndue  de  la  grâce 

de  la  rcndie  fufceptible  de  la  foy  de  VE- 
uangile  ?  Ou  que  le  public  cmbralfe  ccâ 
moyens  de  reconciliation  ,  félon  lefqucls 
il  faut  necefîairement  que  le  monde  foit 
ou  mifcrableou  infidèle  ?  Pour  nous,  nous 
fçauons  qu'il  eft  difficile  qu'vn  riche  entre 
au  Royaume  des  Cieux.  Reconnoiirons 
bien  que  les  aifes  &  lesauatagesdu  monde 
font  vn  grand  empefchement  au  frHi(5t  de 
noftre  prédication  Mais  neantmoins,pour- 
ce  que  nous  fçauons  aiifli  qu'il  n'y  a  te! 
obftacleque  la  puifTance  de  TEfprit  ne  fur- 
monte  >  quand  il  plaift  à  Dieu  de  la  dé- 
ployer ,  nous  prions  pour  la  profperitc  de 
TEltat  ,  Ôc  pour  la  conuerfîon  des  peuples 
&  des  Gouuerneurs  coniointenient ,  d'au- 
tant que  ces  prières  s'accordent  fort  bien 
cnfemble.  Et  tel  eftoit  le  fouhaitde  fain<5k 
Paul,  qu  Agrippa  fuft  comme  luy,  horfmis 
fes  liens  ôc  (es  chaines.  Me  femble  auflî 
que  il  Dieu  illuminoit  l'entendement  de 
tous  ceux  à  qui  l'Euangile  eft  prefché,  nul 
ne  le  reietteroit  finon  contre  faconfcience. 
Et  neantmoins  l'Apoftrc  rend  tefmoignage 
aux  luifs  qui  le  perfccutoient ,  qixih 
auoient  le  T^le  de  Dien^  quoy  qu'il  ne  fuft 
pas  félon  connoilTance.  Et  comme  i'ay 
remarqué,  noftre  Seigneur  dit,  qu'il  y  ea 
a  qui  croycnt  faire  feruice  à  Dieu  en  met- 
tant à  mort  ceux  qui  leur  prefchent  l'E- 
uangile, Et  faind  Eftienne  prie  pour  ceux 


de   lEf^rîl\  31} 

qui  le  lapident  à  caufe  de  fa  prédication, 
(ans  doute  à  1  exemple  de  Ton  Maiftre  , 
poiuce  ^n'fls  le  fa  fotent  par  ignorance. 
Nous  lifons  au  quatorziefme  chapitre  des 
Adcts ,  que  les  Lycaonicns  furent  premiè- 
rement tellement  rauis  des  miracles  de 
Paulôc  de  Barnabas,  qu'ils  leur  vouloienc 
facrifier  comme  à  Mercure  «Se  à  lupiter. 
Et  puis,  qu'ils  châgerent  tellement  d'aduis 
à  la  folicitacion  de  qutL^ues  luifs  ,  qu3 
tout  aufll-toft  ils  les  lapidèrent,  Paroift-ii 
là  quelque  eftincelle  de  riilumination  in- 
térieure de  l'Efprit  ?  Cette  belle  opération 
de  la  grâce  aboutilfoit- elle  donc  à  leur 
imprimer  à.^  telles  imaginations  en  la  fan- 
taifie  ?  Il  ne  paroift  du  tout  rien  là  (inon 
des  naïues  productions  de  Tefprit  humain, 
capable  d'entendre  lefens  de  ce  qu'on  luy 
dit  5  capable  d*eftre  fubitement  rauy  de 
l'admiration  de  quelque  merueille  :  mais 
au  refte  peruers  &  erroné  en  Tes  iugemens, 
&  encore  pour  le  moins  autant  inconftant 
dans  les  émotions  qui  en  procèdent.  Ce 
partage  du  28.  des  Adcs  eft  notable.  L& 
SainCi  Efprit  a  bien  parlé  4  vos  Pères  par 
Efaie  le  Prophète^  difant ,  va  vers  ce  peuph 
&  di  y  vous  orrez*  de  l  oreille,  é'  n  entendrez 
point  y  ^  en  regardant  vous  verrez^  ^  nap- 
fercenrezj  foit.  Car  le  cœur  de  ce  peuple  efi 
cngraifé  y  ^  ont  ouy  dur  de  leurs  oretlles  ,& 
cm  cligne  de  ItursjCHX  :  afin  qn'tls  ne  voient 


314     De  tejîendue  de  la  gmce 

des  yeux  ,  c^  qt*iU  n  oyent  des  oredles  ,  é' 
qHils  n  entendent  an  cœur  ^  &nefc  contter^ 
îijfenty  &  que  te  Us  gficrip.  Là  voy-je 
bien  [opération  des  facukez  natiuelks  , 
entant  qu'elles  font  naturelles.  Mais  de 
grâce  furnaturelle  >  6c  qui  illumine  Tencen- 
dement,  ie  n'en  voy  du  tout  point:  Voy, 
ce  me  femble,  clairement  que  ces  paroles 
enfeignenc  formellement  le  contraire  de 
voftre  dodrine.  Car  premièrement,  veu 
que  ces  mots  ,  onyr  des  oreilles  ^  regarder 
des  yeux  ^  font  métaphoriques,  &  doiuenc 
eftre  interprétez  de  l'opération  de  l'intel» 
ied,  il  eft  clair  que  l'Apoftre  reproche  là 
.aux  luifs, qu'ils  entendaient  bien  77  tz?  a«.- 
^(Aâvov ,  comme  ie  difoy  tantoft ,  ce  <]Hon 
leur  propofc  mais  qu'ils  n'en  aperceuoient 
point  la  vérité,  ÔC  par  côfequentnele  corn- 
prenoyenc  pas  de  cette  comprehenfion  qui 
eft  iointe  auec  acquiefcement.  Ce  qui 
monftre  que  Dieu  4ie  les  auoit  pas  illumi- 
nez au  dedans.  Puis  après  il  fait  mention 
dVneguerifon  oppofée  à  leur  mal.  Si  donc 
leur  mal  eft  d'auoir  des  yeux  qui  ne  voyenc 
point  ,  àc  des  oreilles  qai  n'entendent 
point ,  en  quoy  peut  confifter  la  gucrifon 
/înon  en  l'ouuerture  des  yeux  8c  des  oreilles? 
Et  Comment  fe  fait  cette  ouoerture  là,(inon 
par  le  don  de  la  grâce  ?  Car  rhumiliatioti 
légale  ne  donne  ny  oreilles,  ny  yeux  ,  ny 
çncendement ,  comme  vous  mefmes  Tad- 

uoiiés. 


de  tSJprit.  3Xy 

Uoués.  Eft-il  donc  pas  manifefte  que  lors 
que  Paul  leur  auoic  annoncé  lefus  ,  Tillu- 
mination  deTETpric  ne  leur  auoic  pas  efté 
communiquée  ?  En  fin  datts  les  paroles  ^ui 
fument  ijHe  ce  falut  de  Dieu  efi  enuo)é  aux 
Gentils^  Vieeux  l^ orront  :  l'Apoftre  veut- il 
pas  dire  que  les  Gentils  fe  conuertiront, 
pource  que  Dieu  leur  donnera  des  yeux 
pour  voir ,  &  des  oreilles  pour  ouyr,  &  en- 
tendement pour  comprendre  ce  qu'il  n*a- 
uoit  pas  donné  aux  luifs  ?  Or  dites  nous, 
s'il  vousplaift,de  quelle hiftoire vous  pou* 
uez  tirer  quelque  couleur  pour  coulorec 
cette  grâmaire,  que  des  yeux  &  des  oreilles, 
&  vn  entendement  ioyent  de  grandes 
calamités  temporelles  qui  ayent  anéanti 
tous  les  Gentils  qui  fe  (ont  conucrtis  par 
la  prédication  de  l'Euangile.  Finalement, 
fiaind  eft  que  la  grâce  de  rilluminatioii 
foit  commune,  &  que  la  diuerfité  de  Té- 
ucnciîient  dépende  feulement  de  la  difpo- 
i'ition  du  fuict:  dites  nous  encore, ie  vous 
prie,  fi  ce  ne  feroit  pas  chofe  eftrange  , 
qu*oii  TApodre  parle  de  la  foy,ilne  parle 
jamais  de  cette  prétendue  humiliation  ,  de 
attribue  vniuerfeilement  &  conftarament 
le  tout  à  rillumination  de  la  grâce  ?  Car 
comme  ie  Tay  dit  ailleurs,  Tobjecl  eft  ap- 
pelle vne  lumière  &  vne  vérité jie  fujet  eft 
appelle  des  yeux&  vn  entendement.  L'a- 
dlion  de  Dieu  fur  ce  fujet  s'appelle  ouucr- 

B    b 


31^  De  l'cflendiië  de  U  grâce 
tutQÔC  illumination  des  yeux  de  Tentende- 
ment  :  &  l'opération  delà  faculté  ainfi  dif- 
poféc,vnecomprehcnlîon,vne  intelligence, 
ôc  vue  veue.  Ce  qui  i:efulte  de  cette  ope- 
ration  eft  vn  eftât  de  fapience ,  d'intelli- 
gence ôc  de  lumière.  Et  au  contraire  le 
défaut  d'obje(5t  ,  ténèbres.  Le  défaut  de 
difpoficion  en  la  facuUé,  aueuglement,  & 
cœur  deftitué  d'intelligence ,  ôcendurcifTe- 
tnent  de  cœur  ôc  d'entendement ,  comme 
fi'il  seftoit  fait  vn  cal  defTus,  qui  luy  oftc 
le  fentiment.  Et  la  négation  de  l'adion 
de  la  faculté,  clignement  des  yeux,  &  1  eilac 
qui  en  rcfulte  eflat  de  ténèbres.  Et  n'y  a 
page  en  toute  l'Efcriture  faindte  où  il  n'y 
ait  quelque  terme,  foit  propre  g  foit  méta- 
phorique de  cette  nature.  Quelle  appa- 
rence que  la  différence  qui  eft  entre  les 
hommes  foit  tousjours  attribuée  à  cette 
grâce  ,  iamais  à  rhumiliation  dont  vous 
parlez  ,  fi  comme  vous  le  prétendez  ,  la 
grâce  eft  commune  à  tous  ,  &  fi  de  cette 
humiliation  &c  non  d'ailleurs  doit  cftra 
prife  la  raifon  de  cette  différence  ? 
'  Voyons  à  cette  heure  vos  raifons.  Au- 
tant que  ie  puis  apperceuoir  vous  en  auez 
cinq  principales.  La  première  eft  ,  que  fi 
i'Efprit  n'accompagne  tousjours  de  enuers 
tous  la  prédication  de  rEuangile,rEuan- 
gile  ne  peut  eftre  appelle  le  minifterede 
i'Efprit.  La  fecpnde,  que  Dieu  auoit  pro- 


ir.îs  par  Icrenne  que  teik  feroît  ralliance 
qa  ilvouloic  tiaicte^'  au  lieu  de  l'ancienne, 
c'tft  qu'il  eni];iaueroic  fcs  loix  dans  le  cœur 
jdc  ceux  aucc  qui,  il  la  concradc.  Cecjui 
ne  le  peut  faire  que  par  l'intcruention  de 
rEfpric.  La  tcoiliefmc,  que  fi  la  caufe  de 
la  foy  n'cft  faite  commune  à  tous  5  le  fallut 
mefme  n'a  point  efté  acquis  à  tous  fous 
la  condition  de  la  foy.  Ce  que  feu  Mon- 
fieur  Cameronauec  plu(ieursautresgrands 
perfonnages  ont  enfcigné.  Laquatriefme, 
que  (i  la  caufe  de  la  foy  iiciï  commune 
à  tous  ,  la  grâce  qui  eft  ofïitte  par  la 
prédication  de  l'Euangile  ne  peut  cilre 
dite  fuffifante  au  regard  de  ceux  à  qui  il 
n'elt  pas  donné  de  croire.  Car  comment 
feroit-elle  luffifante  ,  s'il  cft  abfolument 
impcffible  qu'elle  engendre  la  foy  ?  Et 
comment  ne  fcroic-il  abfolament  impolîi- 
blc  qu'elle  engendrait  la  foy,  fi  la. grâce 
de  l'Efprit  cft  abfolament  necelfaire  à  la 
produire?  La  cinquiefme  gift  en  quelques 
pafTagcs  moins  notables  de  TEfcriture, 
que  nous  verrons  aulli  en  leur  lieu.  Ouant 
à  la  première  de  ces  raifons  ,  ie  mcttray 
icy  tout  au  long  le  lieu  auquel  faincl  Paul 
appelle  ain(î  l'Euangile.  P^otts  ejhs  VEpiflre 
dt  Chrtfi  adminiflrée par  mus,  &  efcrite  non''-'  Cor. 
point  d'encre  ,  mais  de  l'Efprit  dn  Dien^'  ^'  3* 
viuant  5  non  potm  en  plaqnes  de  pterre  ,  '^*  ^* 
mais  en  places  charnelles  dfê  cœnr.     Or 

B  b    2 


3i8     De  lejlendue  de  la  grâce 

at*ûns  nous  Vfie  telle  coji fiance  en  Die  fi  par 
Chrifi-,  Non  point  que  nous  foyons  fujfifans  de 
f  enfer  quelejpte  chofe  de  notés ^  comme  de  nons^ 
tnejmes  ,  mats  no^re  ^ftiffifance  eft  de  Dieti, 
Lequel  aujfi  nous  a  rendus  fuffifans  four 
iftremtniflres  du  nouueau  Teftament  ?  non 
pas  de  lettre^  mais  d'efprtt  t  car  la  lettre  tui\ 
ntais  l*Efprtt   vtuifie.     ^ue  fi  le  minïfiré 
de  mort  efcrit  en  lettres  ^  dr  engraué  en  pier^ 
res^  a  efté glorieux^  Comment  ne  feraplufiofi; 
glorieux  le  miniftre  de  V Efprit  f  Là  ,  fans 
doute,  il.  fait  oppofitioii  entre  le  miniftre 
de  la  Loy  &  le  miniftere  de  TEuangile  :  & 
de  la  Loy  il  die,  qa*cllc  a  efté  efcrite  en 
plaques  de  pierre  ,  qu'elle  eft  miniftere  de 
lettre ,  qu'elle  tue  ,  qu'elle  eft  miniftere  de 
condamnation.  Et  bien  qu'il  ne  fuiue  pas 
exactement  toutes  les  parties  de  i'antithefc,^ 
fi  faut- il  qu  en  ToppoCtion  cccy  fe  trouue 
en  l'Euangile  qu'il  eft   efcrit  en  plaques 
charnelles  du  cœur  »  que  c'eft  le  miniftere 
de  TEfprit,  qu'il  viuifîe,  qu'il  eft  le  mini- 
ilere  de  iuftification.  Partant  fi  ce  qu'il  eft: 
miniftere  de  TETprit ,  emporte  ncceflaire- 
incnt  qu'il  commnniqueadtuellement  l'Ef- 
prit  à  tous  ceux  à  qui  il  eft  annoucé,  ce 
qu'il  eft  efcrit  en  plaques  charnelles  du 
cœur  emportera  auiïi  qu'il  produit  adluellc- 
ment  cet  effcéb  en  tous  ceux  à  qui  on  Is 
prefche.    Et  de  mefme^s  qu'aucun  ne  l'en- 
tend aniioncei:  qui  ns  foit  ^  iuftific  i;?^  yi- 


de  lEjprip»  p^ 

«ifié  par  lay.  Or  voyez- vous  rexpeticnce 
du  contiairc.  Si  donc  la  feule  expérience 
vous  fuflic  pour  limiter  la  Signification  de 
ces  paroles  ,  ëc  ne  les  cftendre  pas  auffi 
loing  que  s'cftend  la  prédication  ,  pour- 
quoy  ne  nous  fuflîra  t'elle  pas  pour  limiter 
les  autres  de  mefmes  ?  le  dis  donc  que* 
l'Euangile  peut  edre  appelle  miniftere  de 
rEfprit  en  deux  manières.  Ou  bien  ail 
regard  du  premier  a<5tede  TEfprit  qui  pro- 
duit lafoy  :  Ou  au  regard  du  fécond,  qui 
produit  la  fandification.'  Si  du  fécond  il 
eft  le  miniftere  de  rEfprit,  en  ce  qu'à  tous 
ceux  qui  ont  creu  fans  en  excepter  aucun. 
Dieu  donne  fon  Efprit  de  confolation  Ôc 
de  faindteté,  quoy  qu'il  en  difpenfe  le  fen- 
timent  adtuel  félon  les  temps  ôc  les  momens 
qu'il  iuge  expédient  en  fa  fapience.  Si  du 
premier,  il  eft  le  miniftere  de  1* Efprit  non 
vniuerfellement  enuers  tous  ceux  à  qui  il 
eft  prcfché,  mais  enuers  les  efleus  de  Dieu, 
qui  fe  conuertiiTent  par  fon  efficace.  Ec 
bien  que  cela  ne  foit  pas  vniuerfel,  la  de- 
nomination  r\ô  iaifte  pas  de  luy  conuenir 
pourtant.  Premièrement  par  comparaifon 
auec  laLoy.  Car  la  Loy  eftoit  bien  pref- 
chée  à  la  vérité  j  mais  elle  n  eftoit  accom- 
pagnée enuers  aucun  de  la  vertu  neceffaire, 
pour  conucrtir  les  coeurs  ôc  faire  qu'on 
i'accomplift.  Elle  demeuroit  efcritte  en 
plaques  de  pierre  ,  ôc  n  entroit  point  en 

B  b  3 


jio  de  tejlendue  de  la  grâce 
celles  du  cœur.  Au  lieu  que  Ci  PEuangîle 
tic  conuertit  pas  tout  le  monde,  fi  conuei*- 
tit  il  quantité  de  gens  pourtant.  Puis  après 
àbrolument  encore  à  le  confulerer  en  foy- 
ir/ffme  j  Pource  que  bien  qu'il  ne  conuer- 
tilfe  pas  tons  ceux  qui  Toyent ,  (i  n'elVil 
iamais  prefché  inutilement,  Tousjours 
qu.lqu'vn  croit  où  cette  parole  eft  an- 
noncée :  Car  nous  accordons  bien  cela  êc 
à  vous  &  aux  Arminiens,  qu'il  en  eft  de  la 
prédication  de  la  parole  comme  de  la  rofée 
qui  tombe  des  Gieux,  laquelle  n'y  retourna 
point  fans  efiFeâ:.  Mais  au  lieu  que  vous 
Ôc  eux  rftendcz  trop  au  large  cette  vertu 
qui  la  rend  efïicacieafe,  eu  égard  au  nom- 
bre des  fujets  fur  qui  elle  agic,&  diminuez 
infiniment  de  fa  puilfancc  enlaprodudion 
de  Ton  effvdb  :  Nous  lareiTerrons  dauantage 
quant  a  rcrtcndue,^^  recommandons,  fans 
compaiaifon  plus  que  vous,  les  degrez  de 
la  grandeur  de  fa  vertu  en  la  conueriîon 
des  cœurs.  Car  quant  aux  Arminiens.,  ils 
ne  veulent  pas  qu  clic  palTe  plus  auant  que 
de  mettre  la  volonté  en  indifférence,  ôC 
nous  ,  nous  voulons  qu'elle  la  détermine 
puilfammcnt.  Pour  vous,  vous  voulés  à  la 
vérité  qu'elle  la  détermines  mais  c'eft  dans 
les  fujets  qui  font  préalablement  difpofez 
à  ne  luy  faire  point  de  refiftance,^  où 
par  confequcnt  elle  ne  fait  point  d'cifort: 
fi  qÏIq  crouue  de  la  rchilance  de  la  paît  de 


de  iSfprit.  311 

rorgnell ,  elle  ccde  ôc  fait  paroiftrc  fa  foi- 
blciic.  Mais  nous,  nous  voulons  qu'il  n'y 
ait  ny  orgueil ,  ny  aucune  autre  telle  per- 
ucrfe  drfpofition  de  l'efprit  humain, qu'elle 
ne  vainque  pour  emmener  les  pcnfécs  des 
hommes  ^rifonnieres  fous  fin  obejjjunce,  ^'  * 
Selon  laquelle  donc  de  nos  opinions  de 
vous  ou  de  nous,  cette  appellation  de  m«i- 
îiiftere  de  refprit  conuient-elle  mieux  à 
l'Euangile  ?  Certes  ,  Monfieur  ,  vous  en 
direz  ce  qu'il  vous  plaira-,  mais  neantmoins 
ievous  confeilled'en  croire  pluftoft  à  ÏA". 
poftre  qu'à  vous  merme.  Cette  gloire 
qu'il  donne  à  fon  Apoftolat  au  lieu  dont 
il  s*agit  5  qu'il  eft  le  miniftere  de  l'ETprir, 
(  car  il  eft  clair  que  c'eft  pour  recommander 
fon  miniftere  &  celuy  de  fes  compagnons, 
qu'il  en  parle  ainfi  )  eft  ailleurs  defcrite  par 
luy  en  ces  termes  :  Ma  parole  &  ma  predi- 
cation  napointeftê  en  paroles  attrayantes  de 
Ufaptéfjce  humaine  y  mais  en  ettidence  aEf" 
prit  &  de  pfiijfance.  Afin  que  voftre  foy  ne 
fiit  point  enfapience  d'hommes^  mais  en  ptiif» 
fance  de  Dieu,  Et  neantmoins  cette  cui- 
dence  d'efprit  &  de  puiftance  n'eft  pas  , 
comme  ie  croy  commune  à  tous,  non  plus 
que  la  foy.  Si  elle  eftoit  commune  tous 
croiroyent.  Car  quel  moyen  que  l'enten- 
dement reiettaft  cette  DEMONSTRA- 
TI  ON  de  l'Euangile  l  II  recommande 
donc  fon  miniftere  par  la  puiftance  de  fa 

B  b  4      ' 


511  de  hjlerîdue  de  la  grâce 
vertu  9  &  non  parce  que  la  gracc  intérieure 
qu'il  communique  foit  d*vne  grande  eften- 
due.  Voyez  aufli,  s*il  vous  plaift  le  paffage 
qui  tft  1.  Cor.  lo.  4.  j.  La  féconde  de  vos 
difîiciikezfe  rcfoût  à  pieu  prés  de  la  mcfrne 
manière.  Les  mots  de  leremie  font.  J^otcy 
î^-rcm.  Iff  ?(?.., ?^'y/<rwzîf«^,  dit  l'Eternel,  ^ue  te  trait- 
'  '  ^*  teray  vne  nouueîU  alliance  auec  la  njuifon 
d*  Ifrael  &  aueç  la  maifon  de  luda.  Non  pas 
félon  r alliance  cjheie  tratttay  uuec  leurs  Pères 
an  ionr  que  te  les  prtns  par  la  mam  pour  les 
faire  ortir  hors  du  pays  d'Egypte  :  laquelle 
alltance  ils  ont  enfrainfe^  &  tofttesfeis  te  leur 
aticy  e(}é  pour  Mary  y  dtt  l*  EterneL  Car  cefi 
icy  l* alliance  que  te  traitteray  auec  la  maifon 
d'Jfakiyie  mettray  ma  loy  au  dedans  d*euXy 
^  l'ejcrtray  en  leur  cœur^  &  leur  fer ay  Dieu, 
^  tls  me  feront  peuple,  Vn  chacun  n  en fei'- 
gnera  plus  fon  prochain  ,  ny  vn  chacun  fon 
frere^  difant^  connoiffeTji' Eternel'.  Car  ils  me 
conoifiront  toué  depuis  le  plus  petit  d'entr'eux 
iufques  au  plus  grande  dtt  l'Eternel  :  d'autant 
que  te  pardonnetay  à  leur  iniquïte\  ^  n  au- 
ray  plus  fotiuenéince  de  leurpechè.  Si  donc 
CCS  mots,  te  mettray  ma  loy  au  dedans  d^eux^ 
&  l'efcrtray  en  leur  cœur  ,  ont  lemphafe 
que  vous  leur  attribués,  les  autres  qui  fui- 
ucnt  la  doiuent  auoir  pareille.  Or  à  voûre 
aduis  ces  orgueilleux  qui  refiftent  tous- 
jours  à  TEfprit,  font-ils  le  peuple  de  Dieu? 
connoiffent-ils  l'Eternel  de  cette  conjioif- 


de   lEf^rh.  315 

fance  que  d'efcrit  le  Prophète  ?  Obtien- 
nent- ils  la  reniifïion  de  leurs  péchez  ?  Il  y 
a  donc  encore  icy  vne  comparaifon  auec 
l'alliance  de  la  loy,  &  cela  en  deux  maniè- 
res. La  première  eftencomparantralliancc 
de  grâce  auec  l'alliance  légale,  prccifémenc 
confiderée  en  elle-mefmej  de  entant  qu'elle 
cft  oppofée  aux  promefles  de  Chrift.  Car 
ainfi  Dieu  monftre  vne  notable  différence. 
Premièrement  en  Teuenement  de  ces  deux 
alliances.  La  première  a  efté  enfrainte,  & 
l'autre  ne  le  fera  pas.  La  première  a  efté 
fans  effcél  :  la  féconde  ne  le  doit  pas  eftre. 
Secondement  dans  les  caufcs  de  ces  euene- 
inens;  C*eft  que  Dieu  a  laillé  l'accomplif- 
fement  de  la  première  au  franc-arbitre  de 
l'homme  ,  qui  eftant  corrompu  n'a  rien 
fceu  faire  de  bien.  Mais  il  accompagne  la 
féconde  de  la  vertu  de  fon  Elprit  ,  pour 
faire  que  quelques  vns  croyent  ,  ôc  ainfi 
l'accompliffent.  Car  i'appelle  accompliffe- 
ment  de  l'alliance  ,  raccompliflcment  de 
la  conditionna  laquelle  toutes  ces  promefles 
font  faites.  Or  cela  ne  lailTe  pas  deftre 
vray,  encore  qu'il  ne  fe  vérifie  pas  vniuer- 
fellement  cnuers  tous  les  fujets  aufquels 
l'Euangile  s'adrclfe.  Et  non  feulement  il 
eft  vray  en  foy,  mais  il  empefche  que  voftre 
hypothefene  puifle  eftre  véritable.  Car 
fi  Tinfcription  de  la  loy  de  Dieu  es  cœurs 
des  hommes  eft  riilumination  de  la  grâce 


^i4     ^^  l'cflendue  de  la  grâce 

dont  vous  parlés  ;  ou  ce  ii*eft  pas  la  £oy  ^ 
&  neantmôins  Dieu  die  que  ce  Tell,  puis 
que  c'eft  cela  parquoy  il  arriue  que  i  allian- 
ce de  î^racenc  foie  pas  cnfraînte  commw  la 
légale:  ou  la  foy  eft  commune  à  tous  :  Ce 
que  Texpciience  ÔCyodre  propre  dodiine 
rejette.  La  féconde  manière  eft  ,  en  com- 
parant Tailiance  de  grâce  auec  la  l^gAe  , 
entant  qu'elle  comprend  toute  ceccc  œco- 
nomie,  qui  auec  les  commandemens  de  la 
Loy  contient  auffi  les  promellts  de  r'ife- 
ricords  reuclée  au  Meffic.  C'cft  qu'encore 
que  fous  cette  œconomie  Dieu  fuft  reconnu 
de  fes  enfans,  Ôcleur  pardonnaft  leuis  pé- 
chez, (î  eft- ce  que  pource  que  cette  remif- 
fion  s'eftendoità  beaucoup  moins  de  gens, 
&  que  cette  connoifTance  cftoit  beaucoup 
plus  obfcure  &  plus  imparfaite  que  fous 
ÎEuangiic,  (car  fous  l'Euangile  la  propi- 
tiations'eftend  à  toutes  nations,  &:la  con- 
noifl'ance  de  l'Eternel  a  couuert  la  terre  ) 
ce  qui  a  cfté  aux  temps  de  la  loy  eft  eftimé 
comme  rien  au  prix  de  ceux  de  la  grâce. 
Maisie  croy  qu'il  vous  fcroit  fort  mal- aifé 
de  tirer  de  là  rvniuerfalité  de  la  grâce  dont 
nous  difputons,  &  n'eftimant  pas  que  vous 
l*entieprenics  ,  ie  n'y  infifteray  pas  da- 
uantage. 

Quant  à  la  troilléme  de  vos  raifons, 
i'aduouc  que  vous  me  mettez  en  peine 
pour  vous  y  refpoudre.  Car  fi  non  fculs- 


de  lEfprit.  31J 

ment  vous  ne  vous  eftcs  pas  appcrceu  de 
vous  mefmes  que  l'inconuciii^nc  que  vous 
objcdés  à  Moniteur  Camcron  ^.  à  ceux 
qui  font  de  fon  fentimenc,  choque  égale- 
ment voftre  hypothefe  ,  maïs  mcfmcs  fi 
vous  n*aués  pas  voulu  le  côprendre  quand 
ic  le  vous  ay  remarqué  ,  que  vous  puis  je 
dire  àc  fi  clair  qu*il  vous  fatisface  ?  Mon- 
fîcur  Cameroîî  dit  que   Icfus-Clirift  cft 
mort  pour  tous  les  hommes  fous  la  con- 
dition de  la  foy.     Delà  vous  conclues» 
qu'il  faut  donc  que  la  caufe  de  la  foy ,  c'eft 
à  dire  ,  fclon  vous,  Tillumination  de  TEf- 
pric  foit  commune  à  tous  homajcs.  Et  en 
adiouftez  cette  raifon,  que  Chrift  ne  fetoïc 
pas  véritablement  more  pour  eux  ,  s'il  ne 
leur  auoit  aufE  acquis  la  grâce  en  laquelle 
confifte  la  caufe  de  la  foy.  Vous  dices  que 
Icfus- Chrift  cft  mort  pour  tous  les  hom- 
mes fous  la  condition  de  la  foy ,  à  raifon 
dequoy  il  leur  a  auffi  rendu  Piliummation 
qui  eftla  càufcde  la  foy,  commune.  Mon- 
fîeur  Camcron    euft  recueilîy  de  là  que 
^ionc  Dieu  a  auffi  impetré  à  tous  les  hom- 
mes cette  humiliation  auec  la  grâce  mef- 
mc.  Autrement  ce  ne  feroit  pas  véritable- 
ment qu'il  leur  auroit  acquis  le  falut,  s'il 
ne  leur  auoit  aufïi  acquis  toutes  les  ch:;res 
ncceflaires  à  f  obtenir.  Cette  plainte  donc, 
qui  cfl  la  plainte  des  Arminiens,  que  vous 
faites  contre  la  dodrine  de  Moniicur  Ca- 


Itô      de  leflcndae  de  la  ^race 

meron,  tombe-t'clle  pas  également  fur  la 
voftre  ?  A  cela  vous  me  demandés ,  (i  ie 
ne  voy  pas  que  les  Arminiens  ont  touc 
fujet  de  fe  contenter  ,  en  ce  que  ftlon  vo- 
ftre doârrine  il  n*y  a  que  Torgueil  qui  em- 
pefchc  les  infidèles  de  croire.  EtMonfieur 
Cameron  ,  comme  ie  vous  ay  desja  repre- 
fenté,vous  dira  le  mefme  defon  hypotliefe. 
Vous  me  dites ,  que  les  Arminiens  s'ofFen- 
fent  fur  la  dodtiine  de  la  réprobation  , 
pource  que  Tincredulité  à^s  hommes  efi: 
attribuée,  félon  l'hypothefe  de  Moniieuc 
Cameron, à  la  difpenfacion  de  la  grâce  de 
Dieu  ,  laquelle  on  dit  n'accompagner  pas 
de  fon  efficace  cnuersplufieurs  la  prédica- 
tion de  l'Euangile.  Et  moy  ie  vous,  dis 
que  les  Arminiens  s'offenfcront  de  mefmes, 
pource  que  félon  vous  Tincredulité  des 
hommes  cft  attribuée  à  la  difpenfation  de 
Dieu ,  laquelle  ou  n'a  pas  humilié  le  fujet 
comme  il  faut  pour  reccuoir  la  grâce,  ou  fi 
elle  Ta  humilie  elle  n  a  pas  fait  rencontrer 
la  grâce  auec  cette  humiliation ,  fans  le- 
quel concours  il  cftoit  impoffible  que  la 
grâce  fufl:  reccue.  Tombez-vous  donc  pas 
auec  Monfieur  Cameron  en  vn  mefme  in- 
conuenient,que  Ghriftait  acquis  le  faluc 
a  tous  fous  la  condition  de  la  foy,  &  néant* 
moins  ne  leur  ait  pas  acquis  toutes  lescho- 
fes  neccffaircs  pour  croire  ?  Et  ie  vous 
prie  ne  vous  efchappés  pas  par  cette  cef- 


de  l^Efpi 


ni:  32.7 

ponfe  que  c*e(l  la  grâce  qui  eft  la  propre 
caufe  de  la  foy,  &c  que  cette  humiliation 
n*eft  que  la  caufe //«^  ^fta  non  ,  qui  luy  eft 
neceflairement  préalable.  Car  puis  qu'elle 
luy  eft  neccflaircmet  préalable,  &:  qu'il  eft 
abfolument  impofïible  que  la  gcace  pro- 
duife  aucun  efFcâ:  fans  elle ,  que  fert  aux 
reprouués  que  la  propre  caufe  de  la  foj 
leur  foie  donnée,  fi  cette  condition  neccf- 
faire  leur  eft  refufée  ?  L'éucnement  de  Vin- 
crédulité  n'eft-il  pas  autant  necelTaire  de 
cette  façon  comme  de  l'autre  ?  le  vous  ra- 
menteuray  donc  en  peu  de  mots  com- 
ment Monficur  Cameron  deliuroit  foa 
opinion  de  cette  difficulté,  &vous  verres 
fi  cela  feruira  à  en  deuelopper  la  voftre. 
lldifoit  que  il  Dieu  par  vn  ade  précis  de 
fa  volonté  auoit  au  confeil  par  lequel  il  a 
ordonné  de  donner  fon  Fils  au  monde ,  ex- 
clus abfolument  de  cette  fatisfadion  la 
plufpart  de  ceux  qui  y  font  appelles  par  la 
prédication,  à  fon  aduis  onnepourroit  pas 
tenir  ce  qui  iufques  icy  a  cfté  créa  en  TE- 
glife.  Cefi  que  tom  ceux  ^ui  font  appelles  Synode 
far  VEmaKgile  font  ferieufement  appelles^  ^  dcDor- 
s'tl  faut  awfi dtre^  de  hoyine  foy,  N'y  ayant  *^^^^ 
point  d'apparence  d'appdler  ferieufcmenc  art,  g* 
&  de  bonne  foy  à  la  participation  dVne 
chofe  laquelle  on  a  en  ce  mefme  poinét-là 
qu'on  refout  de  l'offrir,  déterminé  preci- 
fement  &  refolumenc  de  ne  donner  point. 


3i8      de  tejlendtie  de  la  ^race 

Comme  ainfi  (oit  ^^f^c  ijtie  UtcH  mofîftrs 
Jeriertfement  ^  tresveriublemefît  far/li 
farofc  ce  qm  luj  r/?  agreahlc  ,  ceft  qtie  cetix 
t^i*  il  appelle  vtcnnent  a  luy  y  &  que  d^^  mef- 
^ms  il  promette  fer ienfement  à  tous  cefix  qai 
^viendront  a.  lay  ^ cfiti  croiront^  L,  vie  eter- 
nelle ,  &  le  repos  de  leurs  âmes  :  il  ne  croyoii: 
pas  que  Dieu  en  ait  exclus  aucun  ,  fmon 
que  par  fon  incrédulité  il  fc  rende  indigne 
de  ce  bénéfice.    Si  cela  eft,c'cft  purement 
&:  ilmplement   la  faute  de   ceux  qui   ne 
croyent  pas  ,  s*ils  ne  font  participans  du 
falut.    Et  (i  c*eft  purement  &  (implemcnt 
leur  fautCjpourquoy  fc  plaindront-ils  que 
le  falut  ne  leur  ait  pas  e(lé&  véritablement 
acquis,  &  ferieufement  offert?  £l^clq^'v»y 
die- il  ,  a  rachetez,  des  captifs  lors  quUls  r/y 
penfoient  pof^  a  paye  leur  ray^çon  ,  é'y  a  »?*>' 
cette  condition^  que  fi qftehuvn  d'eKtreax 
mefprifc  opiniafirement  &  auec  vn  cœur  en- 
durcy  ^.&  cette  liberté  &  l*autheur  d'ice/le^  U 
ruitçGn  payée  four  luy  ne  luy  profite  non  plus 
que  fi  elle  n  auoit  point  efiè  payée,  F^gu^e^^ 
^'ous  donc  que  vous  aye^^a  faire  ausc  quel- 
quvn  de  cet  defefperez,-  là  ^  qui  ait  reiette 
la  grâce  y  qui  ait  craché  au  vif  âge  de  fon  Re* 
dempteur  »  ne  luy  reprochere^vous  pas  le 
bénéfice  de  fa  Rédemption  ?  ^ie  s  il  vient 
d  chicaner  la  dejjusy  &  dire  qud  n*a  pas  eflé 
racheté  y  puis  quil  efi  encore  dans  la  prifin  & 
eUfiS  le  ceps ,  n$  luj  refpoKdn'^^  vous  pas  ^  que 


de  tSfjml'.'  3i5> 

céfa  ne  vient  pas  de  ce  qnil  nait  pas  efté 
racheté ,  wais  de  ce  qntl  a  frperheme»t  mef^ 
prise  ^  &la  redemptton  &  le  Redemptiar  tofit\i^g^]j.çi 
enfemblé?  Mais  vous  poiiucz  voir  cette  ref-  Kom  $ 
ponfe  plus  îiLi  long  en  Tes  leçons,  Tome.  3,?-  î^5« 

Pouc  le  regard  de  voftre  quatriefnie  rai- 
fon,  ie  vous  y  remarqucray  que  le  m'efton- 
ne  comment  vous  faites  particulière  à 
Môfieur  Cameron  &  à  moy  cette  opinion> 
que  la  grâce  extérieure  qui  eft  offerte  à 
tous  ceux  qui  font  appeliez  ,  cfl:  fuffifantc 
pour  le  faluc  de  ceux  qu'on  appelle  >  veii 
qu'au  fens  qu'il  l'a  propolée  ,  c'eft  la  do- 
ctrine de  Caluin,  de  Hyperius^de  Mufcu- 
lus ,  de  Bulhnger,  de  Peilicanus,  d'A  retins, 
&  de  tant  d'autres  excellens  perfonnages  5 
&  que  c'eft  la  diftinccion  communément 
receue  en  nos  Efcoles,  que  Chrifteft  mort 
ftijjîfamment  pour  tons ,  de  ejficacieufeme»^ 
pour  lesfeuh  efleus.  Car  fi  Chrift  cfl:  mort 
fuffifamment  pour  tous,  la  mort  de  Chrift 
efl:  vne  grâce  AifiSrante  à  tous,  &  la  mani- 
feftation  de  cette  mort  vne  grâce  fuffifante 
de  mefmes  ,  au  moins  d'vne  fuHifance 
conucnable  à  fa  nature.  Vous  fçaués  aufU 
que  tous  nos  Théologiens  accomparent 
N.  Seigneur  au  Soleil,  &  la  déclaration  de 
fa  fatisfadion  ,  à  la  lumière  que  le  Soleil 
refpand  au  monde,  ^C  n'y  a  nul  qui  fuiuanc 
cette  comparaifon  n'aduoliaft  que  cette 
lumicre  ed  fuffifante  à  fa  façon,c'eft  à  dire. 


350     1)c  l'eflendue  de  la  grâce 

encant  que  la  lumière.  Mais  ce  qui  vous 
trouble  cft  que  vous  confondes  la  ruffifaii- 
ce&infuffifance  de  Ghofes  de  nature  diffe* 
rente  &  deftinées  à  des  fins  difF^rentcs  de 
mefmes, comme  (i  leurs  fins&  leur  nature 
eftoient  toutes  femblable^.  le  vous  dis  donc 
encore  vne  fois  que  noftre  Seigneur  entant 
qu'il  eft  prefcnté  en  l'Euangilc  efl- comme 
Je  Soleil ,  qui  refpand  vne  lumière  exté- 
rieure au  monde.  Ec  que  la  g,race  deTEf- 
prit  laquelle  eft  donnée  à  quelques  vns  eft 
comme  la  vertu  par  laquelle  nous  fsroient 
donnés  des  yeux,  afin  de  voir  cette  lumière. 
Comme  donc  le  Soleil  eO:  fuffifant  pour 
faire  que  tout  le  monde  voye  3  mais  d'yne 
fuififance  qui  luy  conuient  en  qualité 
d'objecb  feulement:  &  fi  i'auoy'  dit  que  k 
Soleil  fufEt  à  faire  voir  tout  le  monde  , 
vous  ne  voudriés  pas  m'imputer  d'auoir 
dit  qu'il  fufEt  aufli  â  donner  des  yeux, 
Ainfi  quand  ©n  dit  que  la  grâce  extérieure 
eft  fuffifante,  a  ce  que  tout  le  monde  croye> 
c*cft  feulement  en  qualité  d'objeâ: ,  &  fe* 
roit  demy  infenfé  qui  voudroit  eftendre 
plus  loin  cette  fufîîfance^  Au  reftc,  Mon- 
fîeur,  ie  ne  voudroy  nullement  vous  oîtcr, 
ny  à  qui  que  ce  foit,  la  liberté  de  dire  vos 
fentimens  :  mais  neantmoiiisilfautvn  peu 
conliderér  de  prés  contaient  on  les  dit , 
principalement  qUaad  ont  veut  corriger 
reueremenc     \zs   kntiniens    des    autres. 

Voicy 


de  l'Efprif,  331 

Voîcy  vos  paroles.  P^oHi  voyez,  combien 
A^onjieHr  Cameron  (^  vous  c^ui  le  fttiHe7  en  pa^rc 
cela  ,  vous  efles  mefpris  d'appc/ier  cette  grâce  8i.  8/. 
commune  fuffifante  ^  puis  ^ue  deflituée  de  U 
vertu  de  l' Efprit,  Car  quand  vous  dites 
quelle  efi  fuffifante  ,  pour  ce  que  fi  ce  neftoit 
la  malice  du  cœur  de  r homme  ^  elle  produi- 
roit  en  luy  C amour  de  Dieu  ,  cette  raifon  efi: 
inepte  &  faujfe^  Inepte  ,•  car  fi  ce  nefio'tt  la 
malice  qui  efi  en  l  homme  ,  //  n  aurait  que 
faire  de  grâce,  La  grâce  n'efi  que  paurofier 
îe  mal  qui  efi  en  luy,  Faujfe  ,  puis  que  U 
vertu  de  l'E/pnt ,  félon  vous  ^  n  accompagna 
point  telle  grâce  ^  elle  ne  produirait  iamais  en 
l^ homme  t amour  de  Dieu  ^  qui  n y  peut  efire 
engendré  que  par  [on  Efprit,  Pour  moy  , 
ie  fçay  qu'il  me  peut  arriner  de  dire  àzs 
chofcs  ineptes  :  quoy  que  ie  m'en  garde  le 
plus  que  ie  puis.  Mais  quant  à  Monfieur 
Cameron  fes  ennemis  mefmes  ne  Ten  ac- 
cûfoient  pas.  Voyons  donc  en  quoy  gift 
cette  ineptie.  U  y  a  ,  comme  ie  croy  ,  de 
deux  fortes  de  maux  en  Thomme.  L*vn 
cft,  qu'il  e(l  fujet  à  maledidion  à  caufe  de 
fon  péché.  L'autre,  que  naturellement  il 
eft  aueugle  aux  chofes  qui  font  capables 
de  l'en  dcliurer.  Et  quant  au  premier  de 
ces  maux ,  i'eftimc  que  vous  accorderez 
que  la  mort  de  Chrifl:  eft  vne  grâce  fuffi- 
fantc  pour  l'en  deliurer  ,  pourueu  qu'il 
croye.  Figurez  vous  donc  vn  homme  fujet 

C  c 


33t     -De  l'ejlendue  de  la  grâce 

à  maledidlion  à  caufe  de  fes  péchez  précé- 
dents, &  neantmoins  vfant  bien  de  fes  fa- 
cultez  naturelles  d'entendement  d>c  de  vo- 
lonté, pour  iuger  de  la  mort  de  ChriftSc 
de  fa  vertu  ,  félon  qu'elle  eft  propofée  en 
l'Euangile,  celuy  là  auroit  befoin  de  la 
grâce  qui  eft  en  la  mort  de  Chrift  ,  pour 
eftre  racheté  de  la  maledidbion,  &  fî  n*au- 
roit  point  befoin  de  cette  grâce  de  TEfprit 
qui  donne  de  croire*  Car  il  croiroit  par 
la  force  de  fa  nature  &  de  fon  fianc- arbi- 
tre. Il  me  femble  donc  qu'il  n'eftpas  inepte 
de  dire  qu'il  n'y  a  que  fa  malice  qui  i'em- 
pefche  d'eftre  participant  de  cette  grâce  de 
la  fatisfadion.  Gomme  en  l'afïàire  de  ces 
captifs  dont  Monfieur  Cameron  vous  par- 
loir cy-deffus,  iln*y  a  que  le  mefpris  qu'ils 
en  font  qui  leur  ofte  le  frui(5fc  de  cette  ré- 
demption. Il  y  a  plus.  Deux  chofcsfonc 
necefTaires  pour  croire.  Vn  obieâ:  vérita- 
ble qu'on  propofe  à  voftre  intelled::  &  vnc 
difpofition  conucnable  en  voftre  intelleék 
pour  le  receuoir  &  y  croir^^  Cet  objet  eft 
clairement  rcuelé  aux  hommes  en  l'Euan- 
gile. Figurcz-vous  donc  encore  vn  hom- 
me qui  vfe  bien  de  fes  facultez  naturelles, 
je  dis  qu'il  croira  fans  h  grâce  de  TEfprit. 
Et  partant  s'il  vfoit  bien  de  fes  facultez 
comme  il  deuroit,  la  grâce  de  l'Efprit  ne 
luy  feroit  point  nccclTiiire  pour  croire, 
Ainfi  donc  encore  n'y  a-t'il  point  d'ineptie 


de  lëfprir.  fj^ 

à  dire  que  la  grâce  extérieure  eft  fuffifanc^ 
à  engendrer  la  foy  >  n  cftoic  la  malice  ^ 
rhomms.     Comme  le  vous  difoy'  que  Ri 
lumière  du  Soleil  cil  fuffifante  à  produire 
Ta^tede  lavifioDjfinonqucceux  à  qui  elle 
cft  prefcntée  font  aueugles.    le  fçay  bien. 
Dieu  mercy,Mon{îeur,  qu  il  eft  impoffible 
que  cela  arriue  fans  la  grâce  de  l'Efprit  ;, 
comme  il  eft  impoffible  qu'vn  aueugleou- 
nre  les  yeux  fans  l'opération  delà  puilTan- 
te  Diuinc.  Mais  puis  que  céc  aueuglement 
fpirituelde  l'homme  vient  de  malice,  ie  ne 
voy  pas  quelle  ineptie  il  y  peut  auoir  à  dire 
que  c  eft  la  malice  qui  l'empefcbe,  qu'au- 
trement. La  grâce  qui  luy  eft  offerte  feroit 
fufHfante.     Auffi  peu   apperçoy-ie  de  la 
fauffeté  en  cette  raifon.    Nous  aimons  , 
comme  ie  croy  ,  les  chofes  fclon  que  nous 
ks  connoiffonsj  ce  font  leurs  qualités  ai- 
mables qui  engendrent  leur  amour  en  noà 
âmes.    Puis  donc  que  Dieu  &  noftre  Sei- 
gneur Icfus  nous  eft  r.euelé  en  TEuangile 
fouuerainemcnt  aimable  ,   fi  nous  vfions 
bien  de  nos  facultés  naturelles  pour  le  con- 
noiftretel,nous  Taimerions.  Or  eft-il  que 
ceft  la  feule  malice  qui  nous  empefche  d'en 
vfer.    Et  partant  il  n'cft  pas  faux  de  dire, 
que  cette  grâce  obje6tiue   feroit  capable 
d'engendrer  l'amour  de  Dieu  en  nos  cœurs, 
n'eftoit   noftic  malice  qui  l'en  empefche. 
Il  y  a  plus  encertî.   Nous  anons  diftingué 

C  c  X 


53-f    T^c  heflendue  de  la  gracel 

ailleurs  les  deuxdiucrs  ades  de  rETprit  àt 
Dieu  en  nous.  Celuy  qui  engendre  la  foy» 
Traîtté  ^  celuy  qui  engendre  la  fanàifîcation.  Éc 
de  la  auons  monftre  que  celuy  qui  engendre  la 
luftific  fandification  fait  partie  de  la  promeffe  de 
^!  '^^'  Talliance,  qui  ne  s'exécute  qu'en  fuicte  de 
*  l'exécution  de  la  condition.  Mais  qui  s*exc- 
cute  aufli  indubitablement  en  tous  ceux 
qui  1  accompliffenc.  C*eft  à  dire  ,  en  vn 
i"not,queDieu  donnefonEfprit  d'adoption 
à  tous  ceux  qui  croyent.  Figurez-vous 
donc  encore  vn  liommc  qui  vfe  bien  de 
fes  facultés  naturelles  pour  croire  ,  ie  dy 
qu'après  cela  il  receuroit  TEfprit  de  fan- 
dification.  Car  Dieu  Ta  promis  à  tous 
ceux  qui  croyent.  Puis  donc  qu'il  n  y  a 
que  fa  malice  ,  comme  nous  auons  veu 
cy-delTus  5qni  Tempefcbe  de  croire,  il  eft 
encore  de  cette  façon- là  tres-vray  de  dire, 
qu'il  n'y  a  que  fa  malice  qui  cmpefche  que 
la  grâce  qui  luy  eft  offerte  en  l'Euangilc 
ne  produifc  ie  vray  amour  de  Dieu  en  (an 
ame.  Ainfi  voyez-vous,  comme  ie  croy, 
comment  nous  entendons  que  la  grâce  ob- 
jediuecft  fulfifante.  Quand  à  la  fubjediue, 
qui  donne  les  yeux,  nous  la  faifons,  fans 
Goucc,  plus  fufïifante  que  vous  :  Car  vous 
jne  voulês  pas  qu'elle  puiife  ofter  autre 
aueuglement  que  celuy  que  cacfele  (impie 
amour  de  foy-mefme,  qui,  félon  vous,  eft 
aifé 4 gueiir, ^ladites  infuffifante  à  chat' 


de  lEfprif.  55/ 

fer  l'orgueil.  Et  nous  difoti^  qu  il  n'y  a 
jiy  orgueil  ny  autre  telle  peruerfe  difpofi- 
<ion  ,  qu'elle  ne  foit  fuffifante  de  furmon- 
tcr  en  ceux  à  qui  elle  ell  donnée  ,  Voire 
qu*efFcâ;iuement  elle  ne  furmonte.  Et  me 
femble  que  c  eft  procéder  peu  équitablc- 
ment  en  cette  affaire ,  de  requérir  de  la 
î^race  extérieure  vne  fuififance  qui  foie 
hors  de  fa  nature  6c  de  la  ^n  à  laquelle 
elle  eft  dcftinée  ,  c'eft  à  fçauoir  de  feruir 
d'objedt  j  de  d'oftcr  à  la  grâce  intérieure 
la  fuffiiance  qui  conuient  à  fa  nature  &  à 
fa  fin,  c  eft  à  fçauoir  de  difpofer  tres-effi- 
cacieufement  le  fujct ,  en  telle  façon  que 
neceffairement  l'opération  s'en  en(uiue. 

Quant  aux  autres  partages  Ôc  raifons 
que  vous  allégués  en  cinquième  lieu  ,  à 
peine  voy  îe  aucune  nccefficé  d*y  refpon-  Pag  84 
dre.  Vous  dites,  que  V  EtêAngtle  e/t  lapuif- 
fance  de  Dieu  •nfalut  à  toHt  croyant.  Il  eft 
vray.  Mais  cela  fait- il  la  grâce  intérieure 
commune?  Voyez  •vous  pas  que  c'eft  45 
tBHt  croyant  que  l'Euangile  eft  la  vertu  de 
Dieu  en  falut  ?  O  u  donc  tous  croyent ,  ou 
il  n'cft  pas  la  vertu  de  Dieu  enuers  tous. 
En  effwdb  le  fcns  de  cette  fentencc  eft  ,  ou 
que  Dieu  déployé  par  TEuangilé  la  vertu 
defon  Efprit  enuers  quelques  vns  pour  les 
faire  croire  :  ou  que  Dieu  déployé  fa  grande 
vertu  en  l'Etfangile  ,  pour  amener  effedi- 
uement  au  falut  ceux  qui  des)  a  croyent. 

C  c   5 


55^  de  l^cjlendue  de  la  grâce 
Si  vous  la  prenés  en  ce  fécond  fens ,  com- 
rnc  il  n'y  a  que  ceux  quicroyent  qui  foyenc 
cffediuement  fauués ,  Dieu  ne  déployé  fa 
vertu  qu'en  ceux-là  :  &  ainfi  cette  opéra- 
tion n'eft  pas  commune.  Si  au  premier, 
puis  que  la  foy  eft  reuencmeht ,  &  par 
confequênt  le  caradere  de  l'opération  de 
la  vertu  de  Dieu  par  l'Euangile,  6c  qu'il  y 
en  a  peu  qui  croyent, cette  opération  n'eft 
pas  commune ,  mais  particulière  enuers 
quelques  vns.  Vous  dites  que  la  parole  de 
JÛicft  eft  vinante  dr  d'efficace  ,  &  pltés  pejte- 
Hcb.  trante  quvnc  efpée  d  deux  tranchans^  quï 
4.  II.  atteint  iufqfies  à  la  diHJjîon  de  rame  ^  de 
l*efpr$t ,  è*  des  tointures  ^  des  mouelles ,  & 
efi  tuge  des  peftfées  ^  intentions  du  cœnr. 
Voila  qui  eft  bon.  Mais  ençendés-vous 
cela  de  l'opération  de  la  parole  dans  les 
efleus  ou  dans  les  reprouués  ?  Si  dans  les 
efleus,  vous  ne  faites  rien  i  propos.  Car 
il  eft  queftion  de  prouuer  que  la  grâce  in- 
térieure eft  commune.  Si  des  reprouués, 
veu  que  vous  ne  voulés  pas  que  dans  les 
reprouués  la  grâce  éc  l'opération  de  l'Ef- 
prit  palTe  l'intelleéb  theoretique,  dites  nous 
vn  peu  s  il  vous  plaift  ,  que  c'eft  que  cela, 
eftrc  pltis  pénétrante  qtivne  efpie  à,  deux 
trenchans  ,  d*  atteindre  iufqHes  à  la  diuijton 
deVame  &  de  Vefprit^&des  iotntures  &  des 
fftoUelles  ?  Pour  moy  i'auoy  creu ,  que  cela 
fignifioit  quelque  operatioa    tres-efiica- 


de  tEfprk.  337 

cieufe  clans  le  plus  intime  des  afTcftions, 
ôc  ne  penfois  p.^s  que  l 'intelle6t   fimple- 
ment   thcoretique  euft  rien  de  Ci  fenfible. 
Nous  vous  accordons,  Monfieur,  que  la 
vertu  de  Dieu  agit  en  quelques  reprouués, 
autrement  il  n*y  auroit  point  de  gens  qui 
pechalTent  contre  le  fain6c  Efprit.  Difons, 
que  quand  ceux  qu'il  a  illuminés  iufques 
à  ce  degré   que  l'Apoftre  dépeint  ainfi  , 
atioirgouflé  le  don  celejîeyaHoirefti  faits  par- 
ticipans  du  fain^t  Efprit^  auotr goufle  la  bonne 
parole  de  Dieu ,  &  les  puijfances  dft  fie  le  à 
venir^  viennent  à  déchcoir,  la  parole  ne 
lailTe  pas  d'eftre  accompagnée  de  quelque 
efficace  en   eux  ,  pour  engendrer  en  leurs 
confciences  ces  deftreflcs,  qui  font  com- 
me de  profondes  incifions,  &  des  coups  de 
rafoir  extrêmement   douloureux.    Car  ce 
n*eft  pas  en  ce  lieu  là  feul  qut  la  dcftrcfle 
^e  Tefprit  eft  accomparée  aux  coups  d'ef- 
pée.   Mais  ie  m'eftonneroy  fort  que  de  ce 
qui  arriue  en  quelques  vns  feulement,  vous 
en  voulufficz  faire  vne  difpenfation  géné- 
rale ,  &  cela  contre   Texperience  mefme. 
Car  combien  voyons   nous  de  profanes 
qui  n'ont  iamais  fenty  ces  viues  atteintes 
de  la  parole  ?  Quant  à  ce  paflage  qui  cft 
Ad.  7.  ji.  f^ous  refifiez,  tonfiours  auSainCt 
Efprit ,  ie  m'afleurc  que  quand  ie  ne  vous 
cnaduertiroy  pas,  vous  rcconnoiftriés  aife^! 
meut  3  qucpource  que  la  parole  cft  delà 

C  c  ^ 


338     de  ïefiendue  de  la  grâce 
feule  rtsuelation  de  rEfprit ,  ceux-là  font 
dits  refifter  à  l'Efprit  qui  refiftent  à  la  pa- 
'    rôle.  Et  cela  eft clair  par  la  mefmchiftoire 
cleSain(ftEftiennejOu.ii  eft  dit  A6t.  6,10, 
tjue  ceux  à  qui  il  prefchoic  ve  ponitoieya  re- 
Jîfter  d  la  faptence  &  à  l'Efprtt  par  lequel 
il  parlait.    Ce  qui  figni fie  qu'ils  ne  pou- 
uoicnc  contredire  à  l'éuidence  &  à  refciat 
de  la  vérité  de  fa  prédication  ,  mais  non 
pas  qu'ils  ne  pouuoient  rejetter  la  grâce 
intérieure  de  lEfprit  mefme.    Vous  dites 
que  félon  noftre  doduiue  ,  en  comparant 
Page     refl^u  au  réprouvé  y  il  efi  certaw  que  cettuy-cy 
73*  74*  fie  peut  cflre  condamné  comme  coulpahh  à^A- 
UoW  reietté  par  ifjcredultté  ce  que  l'antre  a 
tmbrafé  par  foy.  Ptéis  qhd  efl  euident  que 
r incrédule  «e   reieite  point   ce  que   Vautre 
reçoit.     Cela  eft  eftrange.     Si  eft- ce  que 
'Chrift  mort  pour  nos  offenfes,&  rcfTufcité 
pour  noftre  iuftification, eft  prefenté  à  tous 
les  deux  ,  &  f  vn  le  reçoit  &  Tautre  le  re- 
jette.   Diftingués  donc,  s*il  vous  plaift,  la 
grâce  objediue  d'auec  la  fubje(5l;iuc,  lado- 
d:rine  de  la  fatisfadion  bc  de  la  refurrc- 
dlion  de  Chrift  d'auec  la  vertu  de  l'Efprit, 
qui  au  dedans  ouurc  Tent^ndement  pour 
y  croire.  Car  quanta  cette  féconde  grâce, 
à  la  vérité  le  reprouué  ne  la  rejette  pas  : 
Et  fi  elle  luy  cftoit  donnée  comme  à  celuy 
qui  eft  cfleu  ,  il  feroit  impofîîblc  qu'il  la 
icicttaft.     Mais  cela  n*empefche  pas  que 


de  tEjprit.  33P 

par  la  malice  de  Ton  efprit  il  ne  rciette  la 
première  ,  &  qu'ainfi  il  ne  foie  coulpable. 
Il  ne  pèche  pas  en  ce  que  TETprit  de  Dieu 
ai'operepas  en  luy  pour  engendrer  la  foy, 
!Mais  il  pèche  en  ce  qu'encore  que  Dieu 
n*opere  point  en  luy  par  la  vertu  de  fon 
Efprit ,  neantmoins  il  ne  croit  pas  ,  veii 
que  l'objed  de  la  foy  luy  eft  prefenté  ,  6c 
qu'il  a  vn  entendement  capable  de  l'apper- 
ceuoir  Ci  la  malice  ne  Ten  cmpefchoit.  Vous 
dites  que  noflre  doUrirme  attrihHt  le  defatit. 
de  riucredffliie  à  Dicff ,  d^  no»  aux  homn^cs. 
Cela  eft  eftrange  encore.  Eft  ce  donc 
Dieu  qui  met  en  Thomme  la  malice  qui 
Tempefcbe  de  croire  ?  Il  ouure  à  cettuy-  cy 
\ts  yeux  5  à  cet  autre  il  ne  les  ouure  pas  > 
&  donc  il  eft  caufe  de  l'aueuglement  eAi 
celuy  qui  demeure  auengle.  Vous  n*y 
fongiés  pas,  Monfieur  ,  quand  vous  rai-, 
fonniés  ainfi  :  vous  auiés  quelque  autre 
chofe  en  la  penfée.  Car  ie  m'afleurc  qu'il 
vous  eft  arriué  de  pécher  quelquefois  en 
vne  occafîon  en  laquelle  vn  autre  ne  pe- 
choitpas,quoy  que  vous  euflScs  vn  mefme 
obje(fb  dcuant  les  yeux.  Dieu  donc  faifoit 
à  cet  autre  vne  grâce  qu'il  ne  vous  faifoit 
pas.  Pour  cela  voudriés  vous  dire  ,  qu'il 
eft  la  caufe  du  péché  quevous  commettiés? 
Pardonnez-moy  fî  ie  le  vous  dis  ainfi  li- 
brement j  car  &  vous  6c  moy  ,  comme 
vous  dites ,  deuons  hommage  à  la  v.erité# 


540      de  l'eflendue  de  U  grâce 

C*efl:  vne  fort  peruerfe  Théologie ,  fous 
ombre  que  Dieu  diftribué  la  grâce  de  fon 
Elprit  inégalement ,  de  luy  attribuer  qu'il 
foit  caufe  des  péchés,  dcfquelsnoftre  pro* 
pre  confcience  nous  conuainc  nous  mef- 
mes.  Si  Dieu  eft  caufe  de  Tincredulité  des 
hommes,  c*çft  comme  le  Soleil  eft  caufe  des 
ténèbres  de  la  nui6t»  Eft-ce  donc  le  Soleil 
qui  proprement  caufe  les  ténèbres  ?  Elles 
viennent  de  la  terre  ^  de  fa  naturelle  opa- 
(Citc ,  &  le  Soleil  n'y  contribue  rien  ,  finoii 
q^u*il  ne  \ts  chaffe  pas  ,  s'il  faut  appellec 
cela  contribuer  quelque  chofe  aux  ténè- 
bres. Ce  qui  n'eft  que  caufe  défaillante^ 
comme  on  parle  aux  Efcoles  5  n'eft  pas 
proprement  caufe  >  &  TefFeél  ne  luy  peut 
cftre  attribué  ,  finon  qu'elle  foit  tenue  de 
ne  défaillir  pas.  Orne  penfe  ie  pas  que 
vous  eftimiés  que  Dieu  foit  obligé  de  rien 
enuers  les  reprcfuués. 


34» 

De  ï Alliance  Euangelicjue  j  & 
de  Jin  eflendue. 

RE  s  T  E  donc  qiic  ie  vous  s  efponde 
pour  ce  qui  me  concerne  en  parti- 
culier touchant  Teftendue  de  l'alliance  de 
TEuangile,  fi  la  >grace  qui  produit  la  foy 
eft  hors  de  fon  enceinte  ou  non.  En  quoy 
ie  ne  me  veux  pas  plaindre  des  termes 
odieux  defquels  vous  traittés  ma  dodrine, 
iufques  à  ce  que  ie  vous  ayc  clairement 
monftré  l'iniquité  de  voftre  reprehenfion. 
Ce  que  ie  fcray  premièrement  en  vous  in- 
terprétant mes  fentimens,  &rcfpondant'à 
vos  objcélions.   Puis  après  en  vous  mon- 
ftrant  que  voftre  dodrine  eft  en  beaucoup 
plus  forts  termes  fujette  aux  reproches 
que  vous  faites  à  la  mienne.    Voicy  mes 
paroles   es  thefes   des   Alliances.      Cefl 
chofe  connue  cjHe  le  nom  à* alliance  figntjie  'Y\i^i£c 
eiuelqfiesfois  en  ÏEfcr'tture  ces  promejfes  de  2,. 
DieHy  efui  ne  font  fondées  fnr  aucune  condi- 
tion^ ny  fur  aucune  flipulation  de  chofe  qui 
doiue  eflre  faite  far  les  hommes^  &  qui  four 
cette  caufefont  appellées  ahfolues.  Pour  nous, 
Pious  confiderens  icy   cette  forte  d'alliances 
qui  confficjit  tn  çonufntions  réciproques j,  & 


34t     de  l'alliance  Euangelique 

€^H%  k  cette  ôccapo»  font  plfts  proprement  ap- 
f  elle  s  alliances,  *  Cette  diftitidion  ainfî 
pofce  ,  ie  confidece  puis  après  l'alliance 
Euangelique  en  ce  fécond  égard  ,  <Sc  exa- 
mine les  chofes  qui  luy  peuuent  ainfi  con- 
uenir  ,  de  mefmes  que  les  autres  deux  al- 
liances dont  inexpliqué  auffi  la  nature.  Et 
cela  paroift  par  les  thefes  33. 54.3)'-  3<j.  & 
fuiuantes  iufques  à  la  4?.  Là  ie  difpute 
de  Tefficace  de  Talliance  Euangelique 
ainfi  condderée,  ô:  dis  que  n*y  ayant  en 
cette  alliance  que  la  ilipulation  du  demir 
d*VK  cofie\  &  lapromcjfe  de  l'autre  ^  S* IL 
JVT  ArO/T  RIEN'  DAf^ANTAGE 
elle  potirroit  efire  entièrement  ineffit-asief^fe, 
d'autant  ^ne  l'homme  tftant  naturellement 
anetêgle  cfr  corrompu  ,  il  ne  croiroit  pas  ,  ^ 
^me  d'ailleurs  il  ne  femble  pas  que  r alliance 
EHangeliefue  dénonce  formellement  &  de  par 
foy-mefme  aucune  vengeance.  Mais  qu'il  y 
et  deux  chofes  ,  qui  bien  quelles  ne  foyent 
pas  contenues  en  V enceinte  de  l* alliance  Euan* 
gelique  confiderée  EST  KO  ITE  MENT  en 
elle  mefme ,  viennent  ô*  s  y  ad]  oignent  pour^ 
tant  dehors  y  à  ce  quelle  ne  fbit  ou  inftituée 
pour  néant  »  ou  mefprisèe  impunément.  Pais 
ayant  explique  ce  qui  concerne  la  dénon- 
ciation de  Tire  en  la  theie  4J.  &c  monftré 
que  cette  alliance  ne  peut  eftre  impuné- 
ment mcfprirée,  d'autant  que  la  lufticc  de 
Dieu  eft  vange  ie  mefpris,    le  viens  à  k 


(^  de  fon  eflendue,        343 

lUefe  46.  à  parler  de  la  caufe  de  fon  effi- 
cace ,  &  dis ,  Cette  alisance  ne  peHf  aajji 
auoir  efté  tnfittuée  poHr  Tieant,  Car  bten  qnc 
de  nature  il  y  ait  es  hommes  vn  auefigUment 
à* entendement ,  vne  dureté  de  cœur  tnftwci-' 
ble  ejui  empefihe  que  d^eux-meftnes   ils  nù 
futjftnt  apperceuotr  la  lumière  de  ^ EuangiU^ 
reconnoiflre  &  embrajfer  le  Rédempteur  ,  il 
furuient  pourtant  de  la  part  de  iejleEiion  d& 
Dieu  ,  <^ui  eft  hors   C enceinte  de  l' alliance 
Euangeltque^vne  certaine  force  par  laquelle 
les  hommes  font  efficacieufement  appeliez  à 
falut  i  qui  chajfe  ces  tcffehres ,  amollit  la  au-* 
reté  du  cœur  ,  O'  accompagnant  comme  elle 
fait  la  prédication  externe ,  emmené  prifon-» 
niere  toute  pensée  fous  robeyffance  de  Dieu. 
Et  par  ce  moyen  eft  exécuté  ce  que  Dieu  auoit 
autresfois  prédit ,  lerem.  31.  52.  d"  51.  37. 
yoicy  les  tours  viennent  auj  quels  te  traitteray 
vne  nouuelle  alliance ,  e^c.     Vous  voyés 
que  ie  diftingue  entre  ralliance  Euangeli- 
que  eftroitiement  confideréc,  &  elle  mefme 
confîderée  largement,  &  dis  que  c'eft  en 
cette  première  façon  que  1  cflection  èc  la 
grâce  dé  l'Efprit  qui  en  dépend  eft  hors 
fon  enceinte.  Si  celan'eft  ainfi,  Monfîeur, 
enfeignés  nous  le  contraire  :  car  fi  tlh  eft 
en  l'alliance  ainfi  confiderée,  veu  que  com- 
me vous  Taduoliés  en  quelque  lieu  ,  &  la 
chofe  eft  claire  d'elle-mefme,  il  n'y  paroift 
rien  finçn  la  condition  ou  le  deuoir  d'vn 


344     ^^  l'alliance  Suangelimc 

cofté,  &  la  promefle  de }  autre ,  il  faut  que 
l'efledion  &  la  grâce  qui  en  dépend  foie 
contenue  ou  dans  la  ftipulation  de  la  con- 
dition ,  oa  dans  la  promeffe.  Or  quant  à 
la  condition  j  ic  voy  bien  que  noftic  Sei- 
gneur dit  ^tte  Dieu  a  tant  atmé  le  monde, 
'^»'il  a  enHoye  fin  Ftls  ,  afin  (^ne  quicone^ut 
croit  en  hy  ne  perijfe  point.    Ce  qui  mon- 
ftre  bien  que  la  Foy ,  par  qui  qu'elle  (bit 
rendue  >  fera  fans  douce  gratuitement  re- 
munetée  du  falut  :  mais  il  ne  dit  nullement 
d'où  vient  que  réellement  &  de  fait  on 
<roye.    Et  de  vray ,  quand  Dieu  ftipule  ït 
«ieuoir  par  cette  formule ,  il  commande 
proprement,  &  dk^  croy  &  tu  firas  fanué . 
Mais  il  ne  dit  pas  ,  te  t'ay  efieti  afin  de  te 
donner  de  croire.    Que  (i  ce  mot  là  croj  ^ 
enciod  la  caufe  de  la  foy  qui  eft  Tiliumi- 
nation  de  l'Efprit,  &îa  caufe  de  cette  cau- 
fe, qui  eft  j  félon  lesEuangeîiques,  l'efls- 
éfcron  5  autant  que  ce  commandement  aura 
d'eftendue,  autant  aura  d*e(lendue  &  Tefle- 
(Stion  &  l'illumination  qui  en  dépend.   Et 
puis   que  félon   les  Euangeliques  encore 
cette  illumination  produit  necelTaircmenc 
fon  etFe6fc,  à  fçauoir  k  foy,  il  y  aura  autant 
de  gens  qui  croyent,  comme  il  y  en  n  a  qui 
îl  eft  cômandé  de  croire.  Voyésvous  pas> 
comme  ie  le  vous  ay  remarqué  ailleurs^ 
que  ces  deux   phrafcs  font    femblables  » 
%roy  &  tHfirasfaftfté ,  &  faj  ces  chofet  & 


(jr  de  fin  ejtenducl  34J 

tfê  viuras  f  Comme  donc  fi  Dieu  aupic 
donné  à  quelques  vns  la  grâce  affaire  ces 
chofes ^o\jt  viurc,il  faudroit  que  vous  ac* 
cordaffiés  que  cela  vicndroit  de  quelque 
chofe  hors  l'enceinte  de  ce  comandement 
fajy  (  car  vous  reconnoilTés  que  de  foy- 
mefrae  ce  commandement  n'encloft  &  ne 
donne  pas  la  vectu  d*y  obtempérer  ,  )  ainfî 
faut  il  que  fi  ce  commandement  croy  ,  eft 
exécuté,  cela  vienne  d'ailleurs  que  du  com- 
mandement mefme.  Eft-ce  donc  en  la  pro- 
meffe  ?  Certes  ce  fécond  ade  de  l'Efpric 
qui  produit  la  fandtification  y  eft  contenu. 
Mais  quant  au  premier  qui  produit  lafoy, 
veu  que  ce  qui  eft  contenu  en  la  promefle 
ne  s'exécute  qu'après  TaccompliiTement  de 
la  condition  5  ôc  que  la  faculté  d'accom- 
plir la  condition  ,  précède  raccomplilfe- 
ment  mefme,  il  faudroit  ainfique  lacaufe 
full  pofterieureà  fon  effe(5t,(?c  qu'y  ne  feule 
chofe  fuft  prieure  £<:  pofterieure  à  (oy-mef- 
me.  Ainfi,  comme  ie  croy,  la  caufe  de  la 
foy  ,  cette  cauff  di  je  ,  qui  eft  neceffaire- 
ment  fuiuie  de  l'cffcd: ,  eft  hors  l'enceinte 
de  l'alliance  confideréccn  cette  forte.  Con- 
fiderons  maintenant   TEuangile  en  toute 
fon  èftenduc  ,  &c  non  efiroittemem  en  cette 
formule,  où  ay-iedit  que  la  vertu  de  croire 
foit  hors  de  fon  enceinte?  le  ne  fay,  com- 
me vous  fçaués,que  trois  alliances.  L'vno 
de  nature >  l'autre  de  la  iay,lacroi(iéme  dç 


34^     ^^  l'ulliance  Euangeîique 

TEuangile.  Quant  à  celle  de  nature,  i'tn 
exclus  tout  ce  qui  peut  auoir  quelque  rap- 
port àIefus-Chrift&  à  la  rédemption  que 
nous  auons  en  luy.  Pouf  cellç  de  la  loy, 
tant  s'en  faut  que  ieluy  attribue  de  donner 
la  grâce  de  l'Efprit  qui  produit  lafoy,  que 
ic  ne  luy  attribue  pas  mefmes,  à  la  coniî- 
derer  precifcment  en  foy ,  d*cn  propofer 
roJ?jeâ:,c*eft  à  dire  rcfpcrance  de  grâce  6c 
de  remiflîoi>.  A  quelle  difrenfation  donc 
puis-ie  rapporter  &  Tefleâiion  &  la  vertu 
de  croire  qui  en  dépend  ,  /înon  à  la  di(- 
penfation  de  f*alliance  Euangeîique?  le  le 
vous  répète  donc  afin  que  vous  ne  vous  y 
trompiés  plus.  Ic  conlidcrc  la  dirpenfa- 
tion  de  Talliance  Euangeîique  en  deux  ma- 
nières; ou  plus  cftroittement,  ou  plus  lar- 
gement. En  ce  premier  égard  elle  fe  con- 
tente de  (îîpuler  la  foy  &  de  promettre  le 
faKit.  En  ce  fécond  elle  donne  la  caufe 
cfficacieufe  de  la  foy  ,  pour  venir  à  falur. 
Que  (i  vous  oppofcs  cts  deux  égards  l'vn 
à  l'autre ,  îe  premier  eO:  vne  alliance  vn 
peu  plus  proprement  dite,  pource  qu'elle 
copiifte  en  conuentîons  réciproques.  Car 
telle  efi:  là  nature  des  alliances  que  les  hom- 
mes font  entr*eux  5  d'où  ce  nom  a  efte  ertv- 
prunté.  Le  fécond  eft  vne  alliance  vn  peu 
moins  proprement  dite  :  mais  neantmoins 
appellée  de  ce  nom  d'alliance  en  l'Efcritu- 
cc,qui  nomme  ai^^fi  quelqaesfois  les  pro- 

mclU'S 


CV  dejon  eflendui.        347 

raefles  purement  abrolues.  En  Toppod^ 
tion  de  ces  deux  chofes,  cette  féconde  al- 
liance n'cft  pas  contenue  dans  la  première. 
Mais  il  vous  conjoignés  ces  deux  chofes 
cnfemble,  elles  font  toutes  deux  contenues 
fous  vne  mefme  difpenfation  ,  qui  fe  peut 
bien  certes  nommer  alliance  Euangcliquc, 
puis  que  ce  nom  conuicnt  à  chacune  de  fes 
parties.  C'eft  pourquoy  Caluin  les  appelle 
articles  dVne  mefme  alliance.  Et  fi  toute 
cette  œconomic  qui  comprend  en  l'Ancien 
Teftament  deux  chofes  de  nature  (î  diffé- 
rente ,  la  ioy  y  di-  je,&:  les  promefles  de  l'E- 
uangile  ,  eft  fouucnt  appellée  de  ce  nom 
d'alliance  en  TEfcriture  fainde  ,  pourquoy 
ne  le  feroit  pas  cette  difpenfation  qui  corn» 
prend  deux  chofes  d*vne  nature  fi  accor- 
dante, &  deftinées  IVne  pour  l'autre  ? 

Examinons  à  cette  heure  vos  raifons 
contre  cette  dodlrine.  Vous  dites  en  voftre 
cfcrit  Latin  thef.  20.  Premièrement ,  que 
c'eft  vn  nouuel  Euangile  &  vne  lîôuuelle 
voyc  de  falut.  Secondement  ,  que  cette 
vôye  n  eft  pointcclle  do  Dieu,  &  ne  le  peut 
eftre.  Puis  vous  prouués  que  c'eft  vn  nou- 
uel Euangile  par  cet  argument,  que  c'eft  là 
la  principale  raifon  de  l'alliance  de  grâce, 
qui  la  diftingue  de  l'alliance  de  la  nature 
ou  de  la  Loy  ,  &  qui  eft  principalement 
contenue  en  la  définition  de  Talliance  de 
grâce  que  Dieu  mefme  a  donnée.  Cefi  icy 


34S    -D*'  l'aUiance  Suangeliquè 

t alliance  que  te  traitteray  auec  eux  aprei 

ces  iûHrS'lÀ ,  di$  le  Seigneur^  te  mettray  mes 

loix  en  leurs  cœms  &  les  efcriray  en  leurs 

entendemens.    De  forte  que  vous  ne  penfcs 

pas  qu'aucun  puifTe  contredire  plus  ouuer- 

temcnt  à  TEfcriture  que  i'ay  fait.    Voyés 

donc  comment  ie  refpondray  aifémcnc  à 

ce  que  vous  dites  &  amplifiés  aucc  vn  fi 

grand  effort.    Ou  vous  prenés  en  ce  paf- 

fagece  mot  d* alliance  en  cette  plus  eftroittc 

lignification,  ou  en  celle  qui  a  plus  d'e(len- 

duc.    Si  en  l'a  première  façon,  ie  vous  dis 

ce  que  i'ay  dit  ailleurs,  que  Dieu  ne  defcrit 

pas  là  la  nature  de  Talliance  Euangeliquc 

en  foy.    Car  ainti  elle  eft  toute  contenus 

en<:ettc  formule,  croy  &  tu  feras  fauue-,  ôc 

ie  vousay  desja  monftré  que  cette  formule 

ne  comprend  pas  cette  eflScacé.  AînfiDiea 

defcfiroit  feulement  Tauantage  qu'vne  aî- 

Siance  a  pardeflus  f  autre  ,  en  leurs  diuers 

euenemens  :  C'eft  que  cela  yfay  ces  chofes 

^  tu  viuraSy  n'a  point  eu  d'effcd,  pourcc 

que  Dieu  n  a  donné  à  perfonne  de  faire  : 

€ccy ,  croy  &  tu  feras  fauué  ,  en  a,  pource 

que  Dieu  donne  à  fes  efleus  de  croire,   %\ 

en  la  féconde, ie  ne  vous  ay  iamais  dit,  ie 

ïi'ay  mefmcs  iamais  penfc  à  dire  que  isi 

grâce  de  croire  fuft  hors  de  l'enceinte  de 

l'alliance  de  l'Euangile  en  cette  façon,  èc 

reconnoy  auec  vous  ,  que  c'eft  là  vn  des 

ctra^keres  par  kfquels  Talliance  de  grâce 


f0  de  fort  ejlendue]  34^ 

cft  diftînguée  d'aucc  celle  de  la  nature  Ôc 
de  la  loy.  Appelles  vous  donc  cela  vn 
nouuel  Euangilc  ?  Vous  venés  après  à 
prouuer  que  ce  n'eft  point  la  voye  de  Diea 
&  ne  le  peut  eftre  par  cette  raifon  ,  que 
l'homme  eftant  deftourné  de  Dieu  par  foa 
péché  ,  &  incapable  de  fe  conucrtir  do 
foy-rrxfme,  Dieu  qui  le  connoiflbit  tel  n'a 
peu  penfer  à  le  réparer  par  la  rcdcmptioa 
qui  eft  enlefus  Chrift,  que  quant  &  quant 
il  ne  penfaft  aux  moyens  ncceffaires  pour 
le  rendre  participant  de  cette  ledemption, 
&  par  confequent  à  luy  donner  la  caufc 
qui  produit  la  foy  ,  fans  laquelle  on  ne 
peut  entrer  en  fa  communion.  Et  penfés 
que  ceux  qui  nevoyent  pas  cela,  ne  voyent 
goûte  en  cette  grande  lumière  de  TEuan-* 
gilc.  A  quoy  vous  adjouftés  que  TEfcri- 
ture  enfcignc  par  tout  que  nous  aucynf 
reccu  toute  benedidion  fpirituelle  en 
Chrift,  Ôc  que  la  foy  doit  non  feulem,ent 
cftrc  contée  entre  ces  bénédictions,  mais 
cftiméc  la  fource  d'icclles.  Finalement 
vous  demandés,  veu  qu'il  eft  dit  que  nous^ 
fommes  efleus  en  Chrift,  s'il  n'eft  pas  clair 
que  nous  receuons  le  fruiâ:  de  noftre  cfle- 
£tion  &  adoption  félon  cette  racfme  al- 
liance que  l'Efcricure  appelle  le  fecret  de 
la  volonté  de  Dieu,  qui  eft  fon  bon  plailir, 
lequel  il  auoit  deuant  les  fîedcs  ordonne 
en  Chrift»     Pour  refpondre  à  tout  cela^ 

Dd  2 


Ujo     De  l'alliance  Euangelicjue 

ie  ne  me  veux  pas  cmouuoir  dauantage«' 
Et  pour  le  premier  ie  vous  diray  encore 
qu'il  faudroit  premièrement  débaraiFcr  vos 
propres  opinions  des  difficultés  dont  vous 
voules  enuelopper  la  créance  des  autres. 
Si  Dieu  preuoyoit  que  l'homme  corrompu 
comme  il  eft  >  ne  pouuoit  croire  de  foy- 
inefme,auffi  prcuoyoit-il  qu'il  ne  pouuoic 
croire  s'il  n'eftoit  humilié  >  &  fi  la  grâce 
ne  fe  rencontroit  auec  cette  humiliation. 
Comment  eft-C€  donc  que  Dieu  a  peu  pen- 
fer  à  le  reparer  par  Chrift,fanspenfer  quant 
&  quant  à  luy  procurer  toutes  les  chofes 
neceffâircs  pour  entrer  en  fa  communion? 
le  vous  prie  ne  nous  engageons  point  fi 
auant  es  penfe'es  de  Dieu  ny  en  fes  voyes. 
£lles  ne  font  pas  comme  les  noftres.  Il 
peut  auoir  eu  de  cres-bonncs  6c  tres-fages 
xaifons  de  n'exclure  pas  par  vn  aéle  précis 
de  fa  volonté  ,  bonne  partie  des  hommes 
du  falut  auquel  il  les  appelle  fi  ferieufe- 
ment,  6c  neantmoins  auoir  d'autres  bonnes 
6c  iuftes  ôc  fages  raifons  pourquoy  il  n'a 
pas  voulu  leur  donner  cette  efficacieufè 
illumination,qui  feule  cômiertit  ceux  qu'il 
appelle.  Pour  le  fécond,  ie  fuis  d'accord 
auec  vous  que  tout  ce  que  nous  auons  de 
benedidion  fpirituelle  nous  l'auons  par 
Chrift,  &  donneray  à  la  foy  tel  rang  que 
vous  voudrés  en  ces  benediâ:ions  fpiri- 
tuelles.    Mais  dites  moy>  ie  vous  prie»  de 


f0  dejon  efienduel  551 

cela  s*enfuit-il  que  la  promefle  de  la  foy 
foit  contenue  en  cette  formule,  croy  &  m 
feras  fauué }  le  voy  bien  qu'on  peut  infé- 
rer de  là  que  Ghrift  eft  le  fondement ,  la 
caufe,  Tautheur  ,  la  fin  ,  le  tout  de  cette 
CBconomie  générale  qui  comprend  en  foy 
ces  deux  parties  de  railianccÉuangelique. 
A  quoy  ienay  iamais  rien  dit  de  contraire. 
Mais  que  cela  induifc  que  IVne  de  ces  par» 
Cies  foie  comprife  dans  l'autre ,  6c  qu'elles 
doiuent  eftre  confondues  ,  i'aduoue  qu'il 
faut  que  vous  nous  donniés  quelques  nou* 
uellcs  lumières  en  Tart  de  raifonner  pour 
me  le  faire  comprendre.  Quant  au  troifié- 
me  de  vos  argumens  ,  voicy  le  paflage  au- 
quel vous  regardés  ,  Bénit  foit  Dieu  qui 
ftôHS  a  bénits  en  toute  benediEiion  fpirituellc 
es  lieux  celefles  en  Chrift^  félon  qu'il  nous 
auoit  ejleus  en  luy  deuant  la  fondation  dm 
nsonde^afin  que  nous fufions  fainUs  &  irre» 
prehenjibles  deuant  luy  en  charité  :  nùus  ayant 
predefttneT^  pour  nous  adopter  kfoy  par  lefus^ 
Chrifiyfelon  le  bon  plaijir  de  fa  volonté.  Nous 
ayant  donné  à  connoiftre  le  fecret  defavolon^ 
te  félon  fon  bon'platfiry  lequel  ilauott prt" 
wtierement  arrêfté^  ou  en  foy ,  iv  dvra^oa 
en  luy  iv  Aura,  Pour  le  prefent  n'importe 
comment  on  life.  De  là  vous  conclues  que 
donc  cette  féconde  partie  de  Talliâcc  Euan- 
geliquc  eft  contenue  dans  la  première,  êc 
que  fi  Dieu  nous  a  cAeus  en  Ghrift  pour 

D  d  j 


fjr     De  ^alliance  Euangdique 

nous  adopter  à  foy,&  nous  a  bénits  enluy 
de  toute  benedidion  fpirituellc,  & mefmes 
de  la  foy  ,  lâ  caufc  qui  produit  la  foy,  eft 
comprife  en  cette  formule,  croy  &  tu  feras 
faHHé,  Pardonnes  moy,  Monfîeur,  le  ne 
voy  point  la  force  de  cette  ratiocination  , 
&nie  fcble  que  vous  vous  y  enferrés  vous 
mefme.  Car  ce  mot  de  foy  ,  que  vous 
comprencs  entre  les  bencdidlions  defquel- 
ics  nous  fomraes  bénits  en  Chrift,fignific 
ou  Teffdt  mefme,  ou  la  caufe,  comme  vous 
la  diftingués  d'auec  i'effec^.  Si  vous  en- 
tendes TcfFei^,  comment  allégués  vous  ce 
partage  pour  prouuer  que  mon  opinion  ne 
peut  eftre  la  voye  de  Dieu  ,  d'autant  que 
D;eu  n'a  peu  penfer  au  falut  des  hommes 
qu'il  n'ait  auffi  penfé  à  leur  rendre  la  caufe 
de  la  foy  commune?  Car  cet  effeét  là  n'eft 
pas  commun.  Si  vous  entendes  la  caufc. 
puis  que  vous  faites  cette  caufe  commune, 
&  que  faind  Paul  dit  que  cette  bénédiction 
nous  a  efté  communiquée  en  Chrift,  félon 
ce  que  nous  auonsefté  efleus  en  luy,  il  faut 
que  vous  faciès  Tefle^tion  dépareille  eften- 
due.  Ce  qui  ne  s'accordera  pas  auec  vo- 
ftre  dodlrine,  &  contredira  manifeftement 
à  cette  parole  de  Chrift,  (\\xily  a  beaucoup 
d*appeile:^y  mais  peu  d' efleus.  Parquoy  en 
attendant  que  vous  vous  expHquiés  là  def- 
fus ,  ie  me  contenteray  de  vous  repeter 
pour  le  pr&fent  en  deux  mots>  que  Chrift 


"^  defon  eflendui.         yj 

eft  le  fondement  &  la  caufe  de  toute  cette 
œconomie  que  nous  appelions  TEuangile, 
&  qu  à  cette  raifon  toutes  les  bcncdidlions 
que  nous  reccuonsdeDicu,  foitpour  croir 
rc  en  vertu  de  fon  efleôion ,  foit  pour  eftre 
confolés  &  farw^ifiés  en  confequence  de 
ce  que  nous  auons  creu  ,  découle  de  luy 
comme  de  fa  fource.  Mais  que  neantraoins 
en  confiderant  ks  parties  de  cette  œcono- 
mie feparément  &  en  les  diftinguant  l'vne 
de  l'autre  ,  la  foy  qui  nous  vient  de  f  efle- 
ùxoïï  eft  hors  de  cette  formule  ,  croy  c^  m 
feras  fatéué.  Et  au  contraire,  le  fécond  ade 
de  l'Efprit  qui  produit  la  fandification  > 
eft  contenu  en  cette  promeflc,  tn  feras  fau- 
ne-^  mais  eft  hors  de  cette  zwit^  y  l* efsriray 
mes  loix  en  le  tir  entendement  ^  <frc»  Ce  n' eft 
pas  que  par  confequence  neceffairc  ,  vous 
ne  puiflSés  prouuer  que  celuy  qui  a  receu 
le  fécond  aàede  TEfpritj  a  receu  le  pre- 
mier, à  fçauoir  la  foy.  Et  de  mefmes  que 
celuy  qui  a  receu  le  'premier  ,  ne  reçoiuc 
au(ïi  necertairement  le  fécond.  Mais  bien 
que  Tvn  fe  tire  de  l'autre  par  neceflaire 
côfequencejTvn  n'eft  pas  Tautre  pourtant. 
Et  bien  qu'ils  découlent  dVn  mcfme  prin- 
cipe, il  ne  s'enfuit  pas  qu'ils  en  découlent 
d'vne  mefme  façon  entièrement,  &  qu'ils 
fe  rapportent  ne  ceflairement  à  vne  mefme 
formule  de  cette  alliance.  En  voftre  efcrit 
François  vous  triomphés  encore  vn   peu 


5/J    De  l'alliance  Euangelique 

plus  magnifiquement,  Ôc  dites  ainfi  :  F'ofif 
vous  eftes  ennelopfé  au  plfts  fafcheux  labj" 
rinthc  de  tons  les  deftonrs  ^fte  les  neftres 
njtnt  cherché  pour  en  Jortir  ,  quand  vous 
aueT^  mis  en  auant  que  le  décret  de  Dieu  de 
donner  lafojy  efloit  vn  décret  finguller  hors 
l'enceinte  de  l'alliance  de  grâce,  le  vous 
prie ,  qH*elle  penfée  auez^vous  eu  de  feindre 
efue  le  décret  de  donner  la  grâce  de  la  foy  , 
foit  vn  décret  hors  l'enceinte  de  l'alliance 
de  grâce  ?  Cefi  chofe ,  comme  vous  vojez,^ 
dont  la  fefde  prononciation  coupe  la  langue  â 
celuy  qui  la  dit.  PouueT^vous  vous  imaginer 
que  la  difpenfation  des  caufes  du  falut  foit 
hors  l'enceinte  de  l'alliance  de  grâce}  ^^eft^ 
ce  autre  chofe  finon  mettre  les  eaufes  du  fa" 
lut  hors  les  caufes  du  falut  mefme  .?  lefus^ 
Chrifl  eft  l'alpha  &  l'oméga  ,  le  commence- 
ment &  la  fin  de  l'alliance  de  grâce,  PouueZ- 
VQHs  vous  imaginer  vn  décret  hors  t enceinte 
de  l'alliance  de  grâce,  que  vous  ne  vousl'i^ 
maginie\  hors  de  Iefu)'Chrift>  Sçache7(^  donc, 
s'il  vous  plaifl ,  que  prefuppofer  vn  décret  de 
V amour  de  Dieu  enmrs  les  hommes  hors  V en- 
ceinte de  t alliance  de  grâce  ,  neft  pas  chofe 
moins  ahfurde  que  de  s'imaginer  quelque 
chofe  créée  de  Dieu  hors  l'enceinte  du  Ctel, 
A  la  vérité  ces  mots  là  feroicnt  peur  à  qui 
feroit  vn  peu  trop  aifé  à-  eftonner.  Mais 
ne  nous  cfchauffons  pas.  le  vous  dis  donc 
pieraierement ,  ^ue  ce  mot  d'alliance  de 


f0  defon  eflendue.        }ff 

grâce  cfl:  ambigu.  Car  ou  bien  Talliancc 
de  grâce  eft  oppofée  à  celle  des  œuures 
feulement,  ôc  n'eflr  confiderée  finon  entant 
qu'elle  regarde  la  manière  de  la  iuftifica- 
tion  j  Ôc  ainiî  ie  croy  que  le  décret  de  don- 
ner la  grâce  de  la  foy  eft  hors  de  fon  en- 
ceinte. Et  faut  neceflairement  qu'il  en  foit 
ainfi  comme  ie  le  vous  ay  monftré  cy-def- 
fus.  Ou  bien  elle  comprend  &  la  manière 
de  la  iuftification,  ôc  le  don  des  chofes  ab- 
folumentnccclTaires  pour  y  paruenir,  com- 
me eft  la  difpofition  du  cœur  pour  embraf- 
fer  la  fatisfadion,  6c  ainfî  ie  vous  nie  que 
i'aye  iamais  ne  dit  ne  penfé  que  le  décret 
de  donner  la  foy  foit  hors  Teftendue  de 
cette  alliance.  'Et  c'eft  faute  de  m'auoir 
entendu,  (  car  ie  ne  le  veux  imputer  à  autre 
chofe  ,  )  qui  le  vous  a  fait  ainfi  prendre. 
Puis  après,  cela  n'empefche  pas  quelefus- 
Chrift  ne  foit  l'alpha  &  Tomega  de  Tal- 
Hanco  de  grâce.  Puis  que  ie  vous  dis  que 
tout  l'alphabet  de  la  grâce  eft  compris  en- 
tre ces  deux  formules  ou  articles  ,  comme 
vous  les  voudrés  nommer ,  Cr^^jr  é*  infiroi 
faune  y  ôc.  If  mettray  mes  lo$Xy  &c.  Et 
que  noftre  Seigneur  les  comprend  tous 
deuk ,  en  eft-il  pas  le  commencement  & 
la  fin  ?  Quant  à  voftre  comparaifon  da 
Ciel  ,  ie  n'en  apperçoy  pas  bien  les  rap* 
ports  anec  Talliance  Euangelique  en 
cette  occurrence.    Mais  il  n'importe  pas 


'^fâ    De  lalliance  Euangelique 

beaucoup.  îc  voudrois  bien  feulement 
vous  demander  comment  vous  entendes 
ces  paroles  ,  Dieté  a  tant  atme  h  mo*ide  , 
eiftil  a  donné  fon  Ftls ^  &C\  Si  cttte  charité 
que  pieu  a  portée  au  monde  ,  6c  qui  Ta 
induit  à  donner  fon  Fils  pour  fonder  en  Kiy 
toute  Talliancc  de  grâce,  eft  dedans  ou  de- 
hors fon  enceinte.  Car  fi  vous  la  tnettés 
dedans,  vous  en  faites  nodre  Seigneur  Ic- 
fus  autheur  &  principe  fclon  j^oûrc  do- 
d:rine  :  Et  neantmoins  il  eft  iial-aïsé  de 
comprendrecôment  noUreStigncuL  puilfe 
cftrc  la  caufc  qui  a  induit  fon  Pcre  a  le 
donner  au  monde.  Si  vous  la  mettes  de- 
hors 5  vous  e(lablifles  vne  chofe  qui  a  ne- 
ceffairement  fon  rapport  à  Talliance  de 
grâce,  hors  de  fon  enceinte, &  ainfî  confti- 
tués  quelquechofe  cretehorsTenceinte  du 
Ciel.  Encore  vn  coup,  Monfieur,attendés, 
ie  vous  prie,  à  quand  vous  aurés  des  vi* 
boires  réelles  à  triompher.  Car  pour  fe 
forger  des  ennemis,  fe  faire  beau- jeu  à 
foy-mefme,  &  puis  braufer  magnifique- 
iTîent ,  on  n'en  a  pas  plus  de  gloire. 

Mais  il  eft  temps  qu'à  vofttc  tour  vous 
rendics  raifon  de  vos  propres   fentimcns. 
-j  En  la  raefme  pa^eoii  vousm'infultcs  auec 

^i^-j,  tant  de  brauade  ,  vous  vous  expliques  en 
cette  forte.  V alliance  de  grâce  n'eft  autre 
chofe  que  le  décret  &  l'ordonnance  éternelle 
de  Die  fti  procède  c  de  fon  amour  y  four  com-, 


f^  de  fort  eflendue  357 

mHttiquer  V effe^  fouuerain  âc  fa  honte ^  ^  le 
hten   immuable  ^  tnfiny  déjà  nature  ^  4' 
V homme  le  chef-d^œHttre  de  fes  mams^  par  la 
commufiton  auecfonFds  éternel,  A  Vexecté- 
tion  de  ce  décret  a  ejiéfous  ordonné  le  décret 
de  l'aUfance  de  nature ,  par  la<juelle  Dien  a 
moulu  en  créant  l'homme^  le  chef-  d'œumre  de 
fes  mains  y  luj  ccmmuniquer  le  hten  muahlc 
de  U  nature.     Comme  tette  alliance  tempo- 
relle d*  muÊble  (^  qui   regarde  feulement 
l'eflat  de  l*home  félon  la  nature ^  enfoy-mef 
me^  &  hors  la  comunion  auec  le  Fis  ae  Dten 
(  en  quï  rejîde  feul  le  hten  infiny  &  immua- 
ble )  efi  eftahlte  pour  feruir  a  l* exécution  de 
Vaillance  éternelle  :  Auf[t  n'eft-elle  àt  V homme 
^uv»  moyen  &  non  fa  fin.     Et  le  hten  pro' 
mis  far  cette  alliance  neft:  pas  le  fouuerain 
bien  de  V homme  lequel  d  nepouuoit  obtenir 
^u'en  la  communion  auea  le  Fils  Eternel  de 
Dieu,     De  ce  moyen  donné  en  la  nature  i 
Vhomme ,  pour  l* amener  k  la  fin  de  l*acejuifi- 
tion  du  bien  immuable  en  la  communion  auec 
y  Fils  Eternel  de  Dieu  ,  il  en  a  vfé  au  con» 
traire  :  ^  fe  Vefl  tourné  en  moyen  de  tomber 
dans  le  mal  y  oppofé  au  bien  immuable^  ayant 
transgrefe  par  lafeduSiion  de  Satan  le  com^ 
mandement  que  Dieu  luy  auoit  donné  pour 
adrejfer  l'vfage  du  bien  muahle  À  fa  droite 
fin.  Par  laquelle  transgrefion  il  a  encouru 
Veffed  des  menaces  oppofé  es  aux  promejfes  de 
Dieu  y  &  au  lieu  de  Vvfage  continu  des  biens 


358    De  talliance  Suangcliquè 

de  natHre ,  il  efi  rendu  fubief  à  l*exercic6 
des  maux  ofpofe:^^  Mais  Dteft  qui  ne  pou- 
ftoit  eftre  fraflré  de  fa  fi»  ^  félon  fa  fagejfc 
infime,  atroHué  le  moyen  de  rapporter  Teae^ 
cernent  de  C alliance  de  natftre  (  par  ou  U 
tranfgrejfion  de  V homme  ta  fait  cheoir  en  la 
peine  y  &  en  la  fotéffrance  des  maux  eppofeZ 
à  ces  biens  )  à  la  fn  du  décret  de  fon  alliance 
éternelle  :  Car  pour  cet  ejfiEi  Dteu  a  reuefttê 
fon  Fils  étemel  de  cette  chatr  dépêche  mife' 
rable  &  ^ffl'g^^  5  <•/»  qu  ayant  en  icelU  ex» 
pié  le  péché  des  hommes ,  &  fatisfait  à  la 
iufiice  du  Père  par  fon  obeyjfance  accomplie, 
la  porte  de  la  grâce  &  de  la  mifericorde  du 
Ferefuft  ouuerte  par  luy.  Et  que  l*eftat  dtê 
falut  c^  de  la  communion  au  bien  éternel  & 
immuable  fufi  eftably  en  fa  croix  &  en  fa 
fouffranee.  Tellement  que  tous  ceux  qui 
tembrajferoient  par  vrayefoj^  receujfent  aujjl 
(  par  Vefperance  à  la  communion  réciproque 
de  la  gloire  en  laquelle  H  ejl  entre  )  l*  Efprit 
^ui  forme  en  eux  fobeyjfance  &  la  vraye 
iufliee  (fr  fain6leté ,  qui  efi  la  première  partie 
du  bien  immuable  que  rhome  reçoit  icj  bof, 
^  qui  fera  couronné  Id.hautde  l*  autre  partie , 
fui  efi  la  mefme  gloire  en  laquelle  lefus'- 
Chrifi  apparoiftra.  Comprenant  ainfi  le  rap- 
port  des  deux  alliances  de  Dieu  auec  Vhom^ 
me ,  &  la  dépendance  qna  l* alliance  de  na^ 
ture  auec  l'alliance  de  grâce,  à  laquelle  elle 
efi  fouS'jrdwnie^  veut  voyez,  quon  ne  peut 


(^  de  fon  eflenduei       35^ 

imaginer  aftcun  décret  de  Dieu  qui  regarde 
iefalut  de  l'homme ,  t^ui  foii  hors  l^encewtc 
de  Ir* alliance  de  gracei 

La  première  chofc  que  ie  remarque  en 
ce  long  difcours  eft,  que  vous  voulez  que 
le  décret  de  lalliance  de  grâce  précède,  dC 
que  ccluy  de  nature  fuiue  ,  comme  luy 
eftaiît  fous- ordonné  pour  l'amener  à  ex e-* 
cution.  le  demande  donc  H  ce  décret  de 
l'alliance  de  grâce  qui  précède  en  ordre  ce- 
luy  de  la  nature,  eft  le  décret  de  rachetée 
le  genre  humain  par  lefusChrift  media*^ 
teur,  ou  bien  feulement  le  décret  de  com- 
muniquer le  bien  immuable  de  iufticc  8c 
de  félicité  en  la  communion  du  Fils,  con- 
fideré  entant  qu'il  eft  la  fapience  éternelle 
de  Dieu,  mife  à  pprt  la  contideration  de  la 
rédemption.  Car  fi  vous  dites  ce  dernier, 
ie  comprens  aucunement  comment  Wi" 
liance  de  nature  luy  a  efté  fous- ordonnée,' 
comme  vn  moyen  tendant  à  fa  fin.  C'cft 
que  fi  rhomme  euft  bien  vfé  du  moyen 
donné  en  la  nature,  il  euft  efté  puis  après 
amené  à  fa  fin  de  lacquifition  de  la  com« 
munion  du  Fils  de  Dieu.  Ce  qui  approche 
fort  de  ce  que  difent  beaucoup  d*honneftes 
gens,  qu'après  quelque  temps  d'efpreuue 
de  fon  obeyrfance  ,  fa  condition  euft  efté 
changée,  &  de  terreftre  &  muable  quelle 
eftoit ,  fuft  deuenue  immuable  &  cclefte. 
Mais  premièrement  ie  ne  voy  pas  cornent 


340    De  l'alliance  Euangelique 

vous  pouuez  appcUer  ce  decrct-là,  alliance 
de  grâce,  V eu  que  nous  auons  accouftu- 
mé  d*appeller  £^ace  ce  qui  eft  donné  pour 
remède  au  péché  ^  ôc  icy  nous  ne  prcfup- 
pofons  point  de  péché  en  Thommei  Vous 
pourriez  donc  appeller  cela  alliance  fur- 
naturelle  ,  fi  bon  vous  fembloit ,  en  Top- 
pofant  à  Talliance  de  nature^.  Mais  ce  mot 
de  grace^quifignifie  mifcricorde,ny  con- 
uient  nullement.  Puis  après,  ie  ne  voy  pas 
comment  vous  pouuez  faire  celavn  mefme 
décret  ôc  vne  mefme  alliance  auec  celle  en 
laquelle  nous  fommes  réellement  partici- 
pans  de  la  communion  deChrift.  Car  là, 
Cbrifteftconfideré  feulement  cômeDieUf 
icy  comme  Dieu  &  homme*  Icy  il  eftcon- 
fidere  comme  Rédempteur.  Là  ,  il  n'cfi: 
point  befoin  de  Rédemption.  En  l'vn  il 
fkut  auoir  la  fqy  pour  la  rcmiffion  de^  pé- 
chez. En  l'autre  il  n'y  a  ny  remiffion  des 
péchez  ,  ny  foy  qui  l'embraffe.  Par  Tvn 
nous  attendons  la  rcfurredlion  du  corps  j 
en  Taatre  il  n'y  euft  point  eu  de  mort,  ny 
par  confequent  de  refurrc6tion.  L'vn  ne 
pouuoit  paruenir  à  fa  fin  par  l'entremife 
du  péché 5  mais  de  la  fainârcté  feulement. 
L'autre  prefuppofe  necefiairement  le  pé- 
ché, ôc  n'cuft  point  eu  de  lieu  fi  le  péché 
ne  fuft  point  aduenu.  En  vn  mot  les  diffe^ 
rcnces  y  font  ôc  grandes  à  merucilles  ,  & 
«5  ^rand  nombre.  Si  vous  dites  le  prtmieij 


I 


f0  dejon  cjicnduel  541 
îé  voy  bien  que  vous  ne  redoutez  pas  les 
inconueniens  efqucls  femble  tomber  Topi-' 
toion  de  ceux  que  quclques-vns  nomracnfi 
Superlapfaires ,  pource  qu'ils  font  precc^ 
der  le  décret  de  l'efledlion  à  celuy  de  l^ 
chetite  de  l'homme,  &  mefmes  de  fa  créa-} 
tion.  En  quoy,  s'il  n'y  auoit  autre  chofe,^ 
vous  pourriez  eftre  fupporté  >  ne  fuft-cc 
que  pource  que  vous  auriez  de  trcs-grandsf 
perfonnages  pour  compagnons  en  cette 
hypothefe.  Mais  aufli  cela  ne  s'accorde 
t'il  pas  auec  ce  que  vous  dites,  que  l'allian-! 
ce  de  nature  luy  auoit  efté  fous-ordonnée 
pour  amener  l'homme  à  la  iouyfTance  du 
bien  immuable  ,  par  le  bon  vfage  du  bieft 
muable ,  &  que  Dieu  a  reueftu  fon  Fils 
éternel  de  cette  forme  de  chair  de  péché,' 
pource  que  l'homme  auoit  mal-vfe  du  bien 
temporel ,  &  l'anoît  tourné  en  mal  pour 
foy-mefme.  Car  comment  etl- ce  queDieii 
fc  propofoit  le  bon  vfage  du  bien  temporel 
pour  le  moyen  de  parucnir  à  Tcxecutioii 
d'vn  décret  qui  ne  peut  auoir  lieu  que  par 
le  moyen  du  mauuais  vfage  de  ce  bien 
temporel  mefme?îi  faudroit  donc  que  vous 
fiffiés  cette  ordonnance  de  Dieu  alterna-! 
tiue^à  peu  prés  ainii.  le  veux  communi-' 
quer  le  bien  immuable  à  l'homme  en  ia 
communion  de  mon  Fils.  Et  cela  ou  par 
Tentremife  du  bon  vfage  du  bien  tempo- 
idqùe  ic  luy  communiqueray  3  auquel  cas 


342*  de  l'alliance  Suangelique 
il  encrera  en  la  communion  de  mon  Fils^ 
entant  qu*il  eft  ma  S  apience  éternelle  feu- 
lement. Ou  par  le  moyen  de  ce  que  s'il 
en  vfe  mal,  ie  le  racheteray  par  mon  Fjls 
incarné  i  Auquel  cas  il  entrera  en  fe  coi^i- 
munion ,  entant  qu  il  fera  Dieu  &  homme, 
médiateur  entre  moy  &  les  hommes.  le 
voy ,  Monfièur  ,  que  vous  vous  propofez 
de  donner  vne  toute  nouuellc  face  à  la 
Théologie  :  Mais  ie  ne  penfc  pas  que  vous 
puifliés  faire  approuuer  celle-là  à  beaucoup 
de  gens.  Pour  moy  ie  vous  aduolie  fran- 
chement qu'elle  ne  renient  nullement  à 
mon  gouft.  le  vous  prie  où  mettrez-vous 
là  le  décret  d'eledfcion  &c  de  réprobation  ? 
Ce  ne  fera  pas  en  la  première  partie  de  Tal- 
tcrnatiue.  Car  fi  le  bon  vfage  dubienmua- 
ble  euft  eu  lieu,il n'y  euft  point  eu  de  reprou» 
uez.  Si  vous  le  mettez  en  la  féconde,  vous 
pafTcz  en  Topinion  de  ceux  qui  m  ettent  Tob- 
jed  de  refleâ:ion&  réprobation  enThom- 
me  déjà  tombe,  &  abandonnez  cette  autre 
hypothefe  en  laquelle  vous  vous  eftiés  placé 
auec  ceux  que  quelques- yns  appellent 
Superlapfaires. 

La  féconde  chofe  que  ie  veux  principa» 
lement  remarquer  eft,que  vous  mettez  Tefle- 
£bion  &  lescaufcsmefmesde  la  foy  hors  de 
Tenceinte  de  Talliance  Euangelique.  L'e- 
lledion  premièrement.  Car  vous  voulez 
que  cette  ordonnance  éternelle  de  Dieu, 

que 


f0  dejon  eficndtie.  345 

que  vous  appeliez  l'alliance  Euangelique, 
foie  le  dcffein  de  donner  le  bien  immuable 
à  tous  les  hommes  en  la  communion  de  foti 
Fils,  la  rédemption  vniuerfelle  de  tous  les 
hommes  fous  la  condition  de  la  foy  ,  &  la 
donation  commune  de  la  caufe  qui  produit 
la  foy,  à  fçauoir  l'illumination  de  la  grâce, 
îufques  là  il  n'y  a  point  d'efledion  ,  vous 
n'y  mettez  aucune  différence  entre  les  hom- 
mes. L'efledtion  donc  cft  vn  décret  parti- 
culier par  lequel  Dieu  a  ordonné  de  faire 
rencontrer  en  quelques- vns des  hommes, 
à  l'exclufion  des  autres  ,  Thumiliation  lé- 
gale, &:rillumination  de  la  grâce,  afin  que 
la  foy  en  refultaft  ncceffairement,  &  mift 
réellement  &  de  fait  ceux  qui  font  tels,  en 
la  communion  de  Chrift.  Car  c*cft  là  qu*cft 
la  différence.  Or  dites  raoy  vn  peu  ,  s'il 
vous  plaift  ,  en  quel  endroit  vous  mettez 
cela  en  Talliancc  Euangelique  ?  Car  en 
cette  defcription  que  l'en  ay  apportée  cy- 
deffus ,  &  en  toute  rœconomie  de  voftre 
dodrine,  ie  ne  luy  trouue  point  de  place. 
Que  fi  vous  dites  que  ce  décret  particulier 
cft  compris  en  l'autre  ,  comme  le  moyen 
pour  venir  effediuemcnc  à  l'exécution  d'i- 
celuy  ,  pçurquoy  me  chaftiez  vous  fî  rude- 
ment pour  auoir  dit  non  la  mefme  chofe, 
certes  ,  mais  quelque  chofe  de  beaucoup 
mieux,  quand  i'ay  traitté  de  rEflcdlion  ^ 
de  la  Grâce  de  la  foy  qui  en  dépend  ?  Vcii 

E  o 


344     ^^  h  alliance  Euangelîcjuc 

mefmes  que  ie  dis  que  cette  efleétion  &  fa 
dépendance  eft  comprife  dans  l'enceinte  de 
toute  rœconomie  Euangtiique,  à  laquelle 
ie  donne  ouueicemcnt  le  nom  d'Euangcli- 
quc  &  d'alliance.  Les  cauics  de  la  foy  auffi. 
Gar  vous  dites  bien,  à  la  vérité,  que  la  caufe 
de  la  foy  c'eft  la  giacc  ,  &  conftituez  la 
grâce  en  la  prédication  extérieure  &  en  Til- 
lumination  intérieure ,  &  voulez  que  ces 
deux  chofes  dépendent  à\\\ç,  mefme  or- 
donnance>  c*cft  à  fçauoii  l'alliance  Euange- 
lique.  Si  donc  il  ne  faloit  rien  que  cela 
poux  produire  infailliblement  l'efFeâ:  de  la 
foy  ,  on  ne  vous  pourroit  pas  accufer  de 
rien  mettre  hors  de  fon  enceinte.  Mais 
pource  que  cela,  qui ,  félon  vous,  eft  com- 
mun à  tous,  ne  prodait  pas  vn  mefme  efFed 
enuers  tous  ,  &  que  partant  il  faut  rendre 
quelque  raifon  de  la  différence  ,  vous  aucz 
recours  ,  premièrement  à  l'humiliation  lé- 
gale,  qui  difpofe  l'homme  à  eftre  fufccpti- 
ble  de  la  conformité  de  Chrift.  Seconde- 
ment, au  concours  de  cette  humiliation  5c 
de  la  grâce  tout  enfemble.  Or  quant  à 
l'humiliation  confiderée  à  part ,  foit  que 
vous  regardiez  la  difpenfation  externe  des 
maux  par  lefquels  elle  eft  procurée ,  foit 
que  vous  regardiez  Tcfficacc  interne  de  la 
prouidence,  que  iay  monftrée  eftre  necef- 
faire  pour  la  rendre  efficacieufe,  il  les  faut, 
félon  vous,  rapporter  purement  &  fimple- 


çjfT  dejon  eflendue.         345" 

nient  à  l'alliance  de  nature,  &  nullement  à 
celle  de  la  grn ce.     le  Içay  bien  que  vous 
n*appelUz  pas  cela  propre  caufe  de  la  foy, 
mais  feulement  caufe  fine  e]tta.  non.    Mais 
qu*importe  comment  v&us  l'appellicz,  puis 
que  de  là  dépend  le  tout,  à  .fçauoir  Tcue- 
nement  de  l'opération  de  la  graceîLes  Ar- 
miniens difenc-ils  pas  que  la  détermination 
du  franc-arbitre  de  l'homme  n'eft  pas  pro* 
prement  caufe  de  la  foy  ?  Qu'il  ne  faut  don- 
ner cette  loiiangc  qu'à  la  grâce  qui  la  met 
en  eftat  de  fe  pouuoir  déterminer  elle  mef- 
me  ?  Crient-ils  pas  encore  plus  haut  que 
vousqu*on  leur  fait  tort  de  dire,  qu'ils  at- 
tribuent la  foy  à  autre  caufe  qu'à  la  grâce? 
Comme  donc  quelque  chofe  qu'ils  puilTent 
dire,  nous  ne  lailïbnspas  de  leur  reprocher 
iuftementqu'ils  donnent  la  loliangedu  croi- 
re  à  la  volonté  de  l'homme  ,  pource  que  , 
félon  eux ,  c'eft  elle  qui  met  la  différence ,  6c 
fliit  qu'vnc  c^ufc  commune  ait  vn  diuers 
eucnemcnt:  ainli  ne  laid'eray-je pas  devons 
reprocher  à~bon  droiûque  vous  donnez  la 
loiiangede  la  foy  à  ce  qui  eft  hors  l'enceinte 
de  la  grâce,  puis  que  ce  qui  fait  que  la  caufe 
qui  cft  commune  à  tous,  ait  vn  Ç\  différent 
eucnemcnt  ,  eft,  félon  vous  ,  hors  de  cette 
tnceinte.    Poni  ce  qui  regarde  le  concours 
decesdeuxchofcsenfcmble,  il  dépend  d'vne 
Jifpenfation   qui  eft  hors  l'snceinte  de  la 
grâce  paieillcmcnt.     Car  autre  chofc  eft 

E    c   i 


34<?      ^^  l'alliance  ëuangelique 

Tordonnance  de  donner  lacaufe  de  la.foy  à 
tous ,  &  la  rendre  commune,  &  autre  la  vo- 
lonté de  faire  quelle  fe  rencontre ,  ou  ne 
fe  rencontre  pas  en  tel  ou  tel  fujetainfi  dif- 
pofé.  Cela  peut  eftre  de  l'alliance  Euangs* 
lique  félon  vous:  Cecyn*en  peut  eftre  en  au- 
cune, façon,  fi  vous  voulez  demeurer  conftât 
en  vos  hypothefcs.    Que  fî  vous  dites  que 
le  décret  fous- ordonné  eft  compris  en  Ten- 
ceinte  du  principal ,  celuy  qui  tient  lieu  de 
moyen,  en  Tenceintc  de  celuy  duquel  l*exç-  . 
cution  tient  lieu  de  ftn  :  celuy  qui  cft  parti- 
culier  ,  fous  celuy  qui  eft  plus  gênerai  :  le 
vous  diray  premièrement  que  fi  vous  voulei 
vous  défendre   par   cette    rcfponfe  ,  c'eft 
chofee3Ctrcmement  inique  de  ne  me  pas  per- 
mettre de  m'en  feruir  auffi,ou  extrêmement 
cftrange  qu  en  m'accufanc  vous  n'ayez  pas 
apperceu  que  ie  me  pouuois  ainfi  défendre. 
Puis  après  ic  me  puis  ainfi  défendre  auec 
toute  raifon,  puis  qu'aufll  bien  Tvn  comfiic 
l'autre  de  ces  deux  articles  de  ralliancc  de 
grâce  que  i'ay  cy-deflus   expliqué  ,  eft  de 
grâce  &  porte  le  nom  d'alliance.  Maisvous 
ne  pouuez  vous  défendre  ainfi  légitimement, 
puis  que  cette  humiliation  eft  purement  de 
la  difpenfation  de  la  nature,  &  que  la  dif- 
penfation  de  ce  concours  ne  peut  en  façon 
quelconque  porter  le  nom  d'alliance,  ny  de 
natute  ,  ny  de  grâce.     Voyez  donc  quel 
fujcc  i'auroy  maintenait  6c  de  me  plaindre 


^  de  fon  ejlendue.        34^ 

&  de  vous  infultei'.  De  me  plaindre  en  ce 
qu'ayant  fi  mal  entendu  mes  paroles ,  vous 
les  auez  fi  odieufcmcnc  traduites  ,  m'accu- 
fant  de  forger  vn  nouuelEuangile, d'attri- 
buer \  Dieu  des  voyes  qui  ne  luy  peuuent 
çonuenir ,  d'aller  ouuertement  contre  l'Ef- 
criture  fainde  ,  &  quoy  non  encore  ?  De 
vous  infulter  ,  en  ce  que  la  faute  que  vous 
m*objedtez  à  tort,  vous  eft  manifeftcm^nt 
arriuée,  &  ne  vous  refte  ,  (\  vous  voulez 
vfec  de  voftre  generofité  «Se  candeur,  aucun 
hônefte  moyen  devons  en  lauer,que  celuy 
d'en  pafTer  vne  condamnation  volontaire. 
Mais  il  me  fuffit  d'auoir  elTuyé.  les  blafmcs 
que  vous  m'auez  voulu  donner.  Pour  vous, 
la  n'aduicnnc  que  ie  vueille  prendre  auanta- 
gede  ce  en  quoy  vous  manquez,  finon  pour 
vous  redrelîer  en  charité,  Ôc  empefcherque 
les  autres  n'errent  à  voftre  exemple. 

Voila  ,  Monfieur  ,  ce  que  i*auoy  à  vous 
répliquer  fur  voftre  refponfe.  Car  ie  vous 
ay  déjà  dit  que  ie  ne  veux  pas  toucher  aa 
difcours  de  relinion  que  vous  faites  à  la  fin. 
Soit  Monfieur  Daillé  ,  foit  quelque  autre, 
qui  mette  la  main  à  cette  pièce,  il  ne  faudra 
pas  à  remarquer  le  perpétuel  paralogifme 
que  vous  y  commettez  ,  «n  diiant  que  ii 
l'Eglife  Romaine  enfcigne  des  dodiri^es 
Contraires  aux  veritez  fondamentales  que 
nous  reconnoilTons  eftre  demeurées  au  mi- 
lieu d'elle,  c'cft  i  tort  que  nous  accordons 

E  e   5 


44^    ^^  l'alliance  ëuangclique 

qu  elles  y  font  demeurées.    Comme  fi  ce 
îi'eftoit  pas  chofe  plus  qu*ordinaire  qu'on 
tient  deux  propofitions  côtradidoires  Tvne 
à  Taucre  ,  pource  qu'on  n'en  apperçoit  pas 
la  contradiction  1  II  ne  faudra  pas  à  releuer 
cette  autre  faute  que  vous  y  commettez  tout 
du  long,  de  donner  à  la  dodrine  de  TEglife 
Romaine  vne  couleur  qui  ne  luy  conuienc 
pas ,  &  que ,  ie  m'alleure ,  elle  defauoiieroit. 
Jl  ne  faudra  pas  à  iuftificr  les   caufes  de 
noftre  feparation  d'auec  elle,  &  vous  mon- 
ftrer  la  nullité  de  vos  moyens  de  reiinion. 
Pour  moy  ie  vous  protefte  en  la  iincerité 
de  ma  conrcience,  quefi  i*y  voyois  les  con- 
ditions neceflaires  pour  produire  vne  légi- 
time reconciliation  entre  les  Chreftiens  » 
ie  n*auroy  point    affaire  de  l'exhortation 
que  vous  me  faites  de  le  publier  franche- 
ment, &n*y  auroit  ny  penfée  de  la  chair, 
ny  crainte  des  hommes  qui  m'en  empef- 
chaflent.     le  me  propoferoy  ce  but  que 
vous  dites  que  vous  auez ,  la  gloire  de  Dieu> 
&  la  paix  vniuerfelle  de  la  Chreftienté,  à  la 
confideration  dequoy  ie  fcayiDieu  mercy, 
que  celle  de  la  vie  n'a  rien  de  comparable. 

Et  s'il  y  a  quelque  contentement  à  re- 
cueillir d'vne  entrepiife,que  ne  pourroi-ic 
point  efperer  auec  vous  d'vn  delTein  qui 
deuroitauoir  l'approbation  de  tous  les  gens 
de  bien,  &c  la  bcnedidion  des  Cieux,  & 
lailTer  glorieufe  à  la  pofterité  la  mémoire 


f0  defon  eflenJue.        549 

de  ceux  qui  Tauroienc  ou  amené  à  chef , 
ou  auancé,ounieftiics  commencé  tellement 
quellement  ,  iufques  à  ce  que  Dieu  par  le 
téps,  &  le  miniftece  de  Tes  autres  fcruiceurs, 
parfift  le  refte  ?  Mais  la  première  de  ces 
conditions,  qui  eft  que  la  reconciliation  fe 
face  fans  dommage  à  la  vérité  de  Dieu  , 
défaut  à  vos  moyens.  Ceux  qui  oilt  efcrit 
contre  vos  fentimens  auant  moy  ,  le  vous 
ont  deu  faire  connoiftre.  Vous  en  auez 
deu  voir  vne  preuue  en  ma  difputc  de  la 
luftification,  &  en  verrez  bien  tod  vne  au- 
tre en  Celle  du  Mérite.  Cette  Réplique 
vous  en  fournira  vne  troiliéme  de  ma  part: 
&  quant  aux  autres  poin6ts,ic  preuoy  tres- 
certainemcnt  qu*il  en  fera  de  mcfmcs.  La 
féconde ,  qui  eft  la  poflibilité  de  l'exécution, 
nydefaudra  pas  moins.  Et  quelques  hautes 
efperances  que  vous  ayez  conceues  du  fuc- 
cés  de  vos  intentions,  il  ne  paroift  es  efprits 
des  hommes  aucune  difpolîtion  à  vous  fé- 
conder ny  de  part  ny  d'autre.  Où  eft  celuy 
d'entre  les  Do6fceurs  de  l'Eglife  Romaine 
qui  vous  tende  les  mains  ?  Auez- vous  quel- 
que cfperâce  d  approbation  de  la  Sorbonne? 
Quant  à  nous  ,  croyez-  vous  que  tandis 
que  nous  voyons  le  Pape  en  ce  haut 
trôfne  où  ils*eft  mis,  difpofantde  toute  la 
Religion  Chreftienne  à  fa  vobnté  5  &  la 
Mclfe  il  efloigncG  de l'inftitution de  la  Cène 
du  Seigneur,  ôc  Ci  pleine  d'opinions  qui  en 

£  e     4 


5;o    De  h  alliance  Euangelime 

corrompent  &:  en  renuerfent  coûte  la  natii^ 
re  :  &  les  Temples  (i  remplis  des  objets 
dVne  adoration  eftrangere,  &  les  liturgies 
fi  refonnantes  de  litanies  auxS^inds  &  aux 
amcs  bien-  heureufes  :  &  les  cœurs  des  hom- 
mes Il  comblez  d^  l'opinion  de  leur  franc- 
arbitre,  &du  mérite  de  leurs  vertus,&  cela 
fâuorife  par  voftre  adueu  mefmes,  des  dé- 
cidons publiques  de  la  créance  de  Rome  ; 
la  do(5i:rine  du  Purgatoire  ,  quoy  que  vous 
en  vueilliez  dire,  fi  dircdlement  oppofée  à 
celle  de  la  croix  de  Chiift  i  les  vœux  Mo- 
naftiquesen  telle  vogue,  le  feruice  rendu  à 
Dieu  en  langue  incogneu  aux  peuples  j  & 
en  vn  mot  tout  ce  qui  en  a  fait  fuir  nos 
Pères,  en  pleine  vigueur  ;  croyez- vous, 
di  je,  que  tandis  que  tout  cela  fubfifte,  vos 
cfcrits  &  vos  di(pates  nous  y  puilfent  faire 
la  pente  fî  douce,  que  nous  y  retournions 
fans  aheurt  ,  y  puiflions  difpofer  nos  con- 
fciences  fans  remords  &  fans  fcandale  ? 
Nous  n'y  voyons  que  précipices  &  qu*ef- 
cueils  ,  n*aucms  rien  plus  à  cœur  que  de 
demander  à  Dieu  continuellement  qu'il 
nous  en  garde.  Et  ne  pouuons  aifez  nous 
eftbnner  comment  vous  nous  exhortez  fî 
viucment  de  retourner  d'où  nous  fommes 
fortis,  <Sc  neantmoins  proteftez  fi  hautement 
que  nulle  raifon,  nulle  confideration,  nulle 
cfperance  ne  feroit  capable  de  vous  y  con- 
duire,  l'cfpere  que  Pieu  vous  fera  la  grâce 


f^  de  fon  eflcnduc  551 

cle  demeurer  en  cette  refolution  ,  cn'core 
que  Ç\  vous  fuiuiez  vos  propres  opinions 
vous  en  deuricz  prendre  vne  contraire.Car 
(i  la  vérité  eft  en  l'Eglifc  Romaine,&  fi  nous 
ne  nous  en  fomraes  retirez  que  par  la  voyc 
de  la  mcprife  &  de  Terreufjpôurquoy  aimés- 
vous  mieux  lailTcr  le  chemin  le  plus  droidt 
&  le  plus  battu ,  pour  demeurer  en  la  com- 
pagnie de  ceux  qui  fe  fouruoyent  ?  Et  ic 
veux  que  le  fouruoyement  ne  mené  pas  à 
perdition  ,  vaudroit-il  pas  mieux  r'entrer 
en  la  communion  où  vous  cftimez  que  la 
vérité  eft  plus  entière  ?  A  Dieu  ne  plaife 
pourtant  que  ie  vous  y  induife.  Vos  opi- 
nions font  en  Tintelleét  theoretique  ,  &  le 
pratique  fc  trouuera  mieux  difpofé.  Quel* 
ques  confiiderations  autres  que  celles  de  la 
Religion  vous  ont  engagé  en  ce  deffein  ;& 
n'y  euft-il  déformais  autre  chofe  qui  vous 
y  retint,  l'engagement  eft  capable  de  le  faire. 
Mais  .vous  auez  tousjours  quelque  chofc 
de  meilleur  &  de  plus  fort  en  la  confcience. 
De  forte  que  comme  Ciceron  difoit  autres-» 
fois  d*Epicure,  qu'il  fuiuoit  vn  dogme  per- 
nicieux, &  toutes-fois  menoit  vne  vie  fort 
honnefte,  k  bonté  de  fa  nature  furmontant 
le  vice  de  fes  opinions  5  on  peut  dire  &  ef- 
f  erer  de  vous  que  voftre  dodfcrine  eft  Ro- 
maine &  voftre  confcience  Euangelique , 
la  grâce  de  TEfprit  de  Chrift  prCualant 
fur  les  erreurs  de  voftre  créance.  Et  bien 


l^i     De  l'alliance  Euangelique 

qu'il  y  ait  dija  quelque  temps  que  ces  deux 
chofes  luittent  l'vne  contte  l'autre  en  voftrc 
cfprit,  (1  eft-ce  qu*en  fin  le  bon  paity  em- 
portera la  viâ;oire.  Quant  à  nous  ,  pcr- 
îuadcz  que  no!\s  lommes  entièrement,  que 
vous  vous  trompez ,  voire  le  nous  perfua- 
dant  d'autant  plus  que  plus  attcntiuemenc 
nous  confidcrons  6c  méditons  les  chofes  > 
n'attendez  pas  ,  s*il  vous  plaift  ,  que  nous 
façions  tort  àj|a  vérité  de  Dieu,  ny  à  nos 
propres  âmes.  De  ma  part,  icvous  remercie 
*fFedueufement  de  ce  que  vous  auez  cette 
bonne  opinion  de  moy  ,  que  la  charité  ôc 
Tamour  de  la  vérité  m'accompagnent ,  ôc 
beny  Dieu  de  tout  mon  cœur  de  ce  que  les 
inouuemens  de  mon  efpric  correfpondent 
à  ce  tefmoignage.  Mais  cette  charité,  per- 
mettez moy  de  levons  repeter  encore,  s'é- 
meut particulièrement  de  regret  &  de  com- 
paflion  de  vous  voir  en  ce  train,  &  de- 
mande à  Dieu  par  vœux  continuels  qu'il 
vous  en  retire.  Cet  amour  de  la  vérité  a 
fait  que  i'ay  entrepris  &  icy  ôc  ailleurs,  d« 
vous  monftrer  voftre  erreur  ,  ôc  continue- 
ray  tant  que  i'efpercray  que  cette  confé- 
rence pourra  apporter  quelque  vtilité  à 
l'Eglife  de  Dieu  ôc  à  vous  mefmes.  C'eit 
ainlî  que  ie  veux  cftrc  voftrc  antagonifte, 
en  ce  qui  regarde  vos  opinions  ]  mais  voftre 
fynagonifte  en  l'œuure  de  voftre  falut  y  ôC 
ne  vous  attendez  pas  >  iz  vous  pris ,  que 


^  de  fin  ejlenduel  3j5 

îe  le  foy  en  autre  chofe.  Le  Seigneur 
lefus  qui  vous  a  racheté  de  fon  fang, 
confcrue  fon  Efprit  en  vous ,  &  difpofe 
toutes  vos  penfées  &  vos  afFedions  a  la 
gloire  de  la  vérité  de  fon  Euangile.  le 
l'en  prie  ardemment ,  de  demeure , 


MONSIEVR, 


f^ofire  tres^humhle  ^ 
tres-affeâionné 
feruiteur  ^ 

AMYRAVT. 


I>e  SdumUf  ce  i. 

May  xâ^S. 


TABLE  DES  CHAPITRES. 

Cliap.  I.  ^e  cefi  que  la  PredejH^ 
natiàri  dont  il  s*agifi  pag.  i. 
IL       PourCjuoy  Dieu    a  cnè  le 
monde.  pag.    p. 

IIL  PourquojparticHlierement  Dieu 
a  créé  thomme,       P^g-  ip* 
IV»  Pourquoy  Dieu  a  permis  que 
le  premier  home  pechafl.  p.  z6. 
V.  êltif  lies  font  les  fuittes  du  péché 
du  premier  homme,  pag.  40, 
y L  ^ucl  a  ejté  le  dejfein  de  Dieu 
en  tenuoj  de  (on  Fils  au  mon- 
de, pag.  ji. 
yil.^uelle  efi  la  nature  du  décret 
par  lequel  Dieu  a  ordonné 
d'accoplirce  dejfein^  foit  pour 
fin  eflendut  Soit  pour  la  con- 
dition de  la  foy  dont  il  dé- 
pend,                     pag.   6 y 


TABLE 

Vin.  .^^//^  efl  depuis  le  péché  l'inh 
puijjance  de  Ihomme  pour 
l accompli jfement  de  cette  con- 
dîtion  pag.    77. 

IX.^^llc  efl  hjleâion  &  pre^ 
dcjlmation  de  Dieu  par  la- 
quelle il  a  ordonné  d'accom" 
complir  en  quelques  "vns  cette 
condition  ^  -q)  laijjer  les  au^ 
très  a  eux  mejmes  ,  g^  quelle 
en  efi  la  caufe^        pag.  87, 

X.  ^uc  félon  cette  doéîrine  Dieu 

ne  peut  efire  accufé  d'acception 
de  perfonnes  ^  ny  d'eflre  an- 
theur  de  péché ^  ou  caujc  de  la 
perdition  des  hommes,  p.  toi, 

XI.  Du    moyen   par  lequel  ÇDien 

accomplit  cette  condition  de  la 
Foy  en  fes  EJleus ,  c2r  nndjït 
predejlination  d'^yncuenemekt 
certain  &  infaillible:,^  de  la 
connoiffance  quon  en  peut 


DES   CHAPITRES. 

auûir.  pag.    m. 

XII.  ^«^  p^r  cette  manière  d'agir 
Dieu  ne  ruine  point  la  nature 
de  la  'Volonté  de  l'homme. 

pag-  i^y- 

XIII. Pf^^  cette  doÛrine    n  induit 
point  à  Jecurité  ^  ncjleint 
point  le  foin  de  bien  njiure^ 
au  contraire.         pag.   138. 
XlV.^e  cette   doêîrine   rcmpliji 
la  conjcience  des  Fidèles  de 
jojke  (^  de  confolation.  p.  ijy. 
XV-  ëfchantilton  de  la  doBrme  de 
Caluin  touchant  la  prcdefli- 
nation.  pag.  \Gj. 

KVhDe     t Egalité    de  la    cor- 
ruption des  hommes.^,  zjp, 

XVII.  T>e    tEfprit  de  feruitude 

pag.  30i. 

XVIII.  De  t opération  de  la  grâce. 

pag.  z^y. 


TABLE  DES   CHAP- 

XIX.  De  la  grâce  de  l'EJprit  qui 

accompagne  la  parole  ^ 
de  fon  ejlendfié\  pag.  iSi, 

XX.  De  l Alliance  EHangeliciHe& 

de  fon  cftendiië,  pag.  34I. 


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